Camarade libéral ?

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Vous avez décidé de combattre le collectivisme, ou du moins ses idées. Mais sur quel terrain allez-vous engager la bataille ? Attention aux mines !

Vous avez décidé de combattre le collectivisme, ou du moins ses idées. Mais sur quel terrain allez-vous engager la bataille ? Attention aux mines !

Par Pascal Avot.

Le libéralisme est l’aîné

Comme nous sommes entre connaisseurs, grillons les petites gares. Le libéralisme apparaît à la surface de la planète Terre, selon les théories, dès la Grèce antique, ou dans l’élan des Lumières. Peu importe, car l’essentiel est ici : le libéralisme est né avant le communisme – dont on ne saisit les premières traces que chez Babeuf, et dont la gestation va crescendo tout au long du XIXème siècle, jusqu’à la pyrotechnie russe de 1917.

La logique voudrait donc que le libéralisme se sente naturellement lui-même hors du champ de réflexion collectiviste, qu’il ne s’y aventure que pour mener des assauts ou se documenter sur l’adversaire, sans l’imiter. Or, le libéral peut singer, sans en avoir conscience, le collectiviste.

Mieux que le sabre-laser : le matérialisme dialectique

Dans notre lutte contre l’idéologie, nous autres libéraux disposons d’un armement d’élite : fusils de précision Hayek, radars Bastiat, avions de chasse Revel, porte-avions Aron. Du fiable, du sérieux, ça ne s’enraye jamais et ça dégomme des fans de Bayrou par troupeaux entiers. Mais le communiste, lui, ne se laisse pas faire. Il a confiance en ses chances. En effet, il est équipé en série d’une arme prodigieuse : le matérialisme dialectique (diamat pour les intimes). Qu’est-ce ? La structure de la pensée marxiste-léniniste, inchangée depuis un siècle et demi. Elle consiste en un détournement de Hegel par Marx et de Marx par Lénine. Comment ça marche ? Simple comme bonjour : le matérialisme dialectique part du principe que tout ce qui existe, les atomes, les planètes, les concepts, les sentiments, est régi par une seule et unique loi. Comment la résumer ? Plongeons dans un crâne de stalinien.

1. Tout est contradiction, et toute contradiction est conflit. Les objets, les individus, les pensées, n’ont pas de définitions propres : on ne peut les envisager que dans la relation d’opposition qu’ils entretiennent avec leurs contraires. Ainsi, on ne peut définir le bourgeois que par rapport au prolétaire et inversement, et le rapport qui les lie est obligatoirement agressif : chacun veut prendre l’ascendant sur l’autre. Les galaxies et les microbes, et jusqu’à vos fantasmes, fonctionnent sur ce schéma.

2. L’opposition entre les contraires est une tension, laquelle ne peut évoluer que vers la radicalisation. « L’aggravation des contradictions » – expression chérie des marxistes – permet au monde de se trouver un sens et d’évoluer. Plus le bourgeois et le prolétaire se haïssent, plus leur face-à-face est utile, fertile, prometteur.

3. Lorsque cette haine atteint son climax, elle explose et crée un nouveau monde. Le marxiste parle alors de « saut qualitatif ». C’est la définition de la révolution telle que la rêvent les porteurs de t-shirts du Che : la tension entre les contraires, une fois en ébullition, provoque une explosion générale, laquelle accouche d’une situation inédite

4. Dans cette situation nouvelle, ce qui relève du passé est obsolète, encombrant, parasite. Vous, par exemple.

Le muscle idéologique

Proposition / contre-proposition / tension / déflagration / nouveau monde (lequel nouveau monde est une nouvelle proposition, laquelle appelle nécessairement une contre-proposition, etc) : c’est à travers cette progression en cinq étapes que le communiste voit le monde, le vivant, l’humain et l’Histoire. L’Univers et les bactéries n’existent qu’à travers ce process sans fin, par et pour lui. Rien n’est fixe, tout est mouvement, rien n’est vrai, tout est évolution, rien n’est moral, tout est progrès, et il faut que ça se tende, que ça explose, que ça se renouvelle en permanence. Ce véhicule n’a pas de freins. Au milieu de ce bouillonnement se joue le conflit fondamental : le combat à mort entre les puissants et les misérables, a.k.a. la lutte des classes.

Attention. Le communiste ne se contente pas d’observer les êtres, les choses et les idées à travers ce prisme. Il pense ainsi, et il vit ce qu’il pense. Il a tendance à chercher la contradiction, à détecter la tension, à l’encourager. Le diamat n’est pas seulement une paire de lunettes déformantes qui fait voir des conflits partout, c’est également une drogue qui donne envie d’aggraver ces conflits afin de provoquer, de manière mécanique, des explosions. Le diamat ne pense pas à votre place, mais il sculpte votre pensée, il la guide, la met en perspective. L’effet produit est à la fois rassurant, enivrant, et permet de tenir tête à nombre d’adversaires.

Existe en plusieurs couleurs

Cette machinerie mentale fait du communiste un militant politique très particulier, unique en son genre dans le paysage français. Le matérialisme dialectique vous change un homme. L’encarté du FN peut être empli de ressentiments, d’errances conceptuelles, de peurs justifiées et de slogans infirmes, mais le fonctionnement général de son cerveau reste banal. Il n’y a pas de reformatage complet du fonctionnement neuronal chez le frontiste comme chez le communiste français. Entendons-nous bien : mon propos n’est pas que le FN rend moins bête que le PCF, mais que le diamat réorganise entièrement le cerveau qu’il contamine, alors que le lepénisme se contente de le manipuler. En d’autres termes : le communiste n’a pas besoin d’un leader fort, car il a une grande théorie. Chaque communiste est un Lénine, car le diamat permet de penser exactement comme Lénine sans même avoir à le lire.

La mentalité politique d’un lepéniste est beaucoup moins ordonnée, carrée, solide, pugnace, coriace que celle d’un trotskiste. Et ce caractère blindé, métallique, du communisme déteint sur le socialisme son allié. Allez donc sur ina.fr regarder les vidéos de Rocard à la fin des années 60 et dans les années 70 : il n’a que la « rupture avec le capitalisme » à la bouche. De même pour Mitterrand, qui harangue la foule en affirmant que « celui qui n’est pas prêt à rompre avec le capitalisme, celui-là n’a pas sa place au Parti Socialiste » (ovation monstre). Idéologiquement parlant, Rocard et Mitterrand, à l’époque, ne sont pas si différents d’un Mélenchon aujourd’hui. Une part non négligeable du socialisme français parle couramment le diamat. Tous les anciens trotskistes du Gouvernement le connaissent par cœur. Nombre de journalistes également, Edwy Plenel le premier.

Vous jouez à domicile, ou à l’extérieur ?

Que le diamat déteigne sur le PS, soit, on s’y attendait. Sur le centre ? Bien sûr, puisque le centre refuse d’être à droite. Sur la droite ? Oui, car le post-gaullisme est un recyclage patriote de concepts mitterrandiens. À l’extrême-droite ? Sans aucun doute : les diatribes contre la finance en font foi. Mais sur le libéralisme ? Quand même pas ! Pas nous ! Voire.

Que veut le marxisme ? Il veut jouer à domicile : il entend que le libéralisme soit le contraire du marxisme. Pourquoi ? Parce que cela permettra au diamat de créer un conflit contradictoire, symétrique. Donc d’engager la bataille sur le terrain même du diamat – et non en terrain libéral ou neutre. Le marxiste fait son possible pour que son pré carré personnel, intime, constitue le champ de bataille. Un communiste, un socialiste hardcore vous proposent de jouer sur leur territoire traditionnel, le seul qu’ils connaissent, le seul où ils puissent vaincre : celui de la contradiction, de la tension, du choc des extrêmes. C’est, pour eux, la meilleure chance de vous terrasser ; et c’est un progrès objectif, presque un devoir sacré, puisqu’à travers ce minuscule choc frontal marxisme-libéralisme, se jouent le déroulement, la fluidité du diamat et de la lutte des classes. Chaque discussion de bistro entre un libéral et un communiste participe au grand Tout révolutionnaire.

Où le bât blesse, c’est que, nous l’avons vu, le libéralisme est antérieur au communisme, et ne peut donc en aucun cas être son contraire : le communisme n’entre pas en compte dans la définition première du libéralisme. De même, le marxisme, le communisme, le socialisme hardcore ne sont pas des contraires du libéralisme, pour la bonne raison qu’ils ont leur cohérence propre. Le libéralisme n’a pas de diamat. Mais le collectiviste a besoin qu’il y ait contradiction : il la crée donc artificiellement. Et, à cet instant, tout est dans vos mains.

Ne faites pas le déplacement

Si vous acceptez d’être le contraire du communiste, vous jouez sur son terrain, chez lui, sur son gazon pourri dont il connaît chaque trou, dans son stade trop grand cerclé de statues d’ouvriers trop musclés, avec son public aviné et enragé, et un arbitre impressionné par l’ambiance délétère. Tous les amoureux du sport savent que jouer à l’extérieur est objectivement plus difficile qu’à domicile. Vous avez le plus grand mal à marquer le moindre but et vous prenez deux cartons rouges. Tous vos arguments, vos belles intentions sont enfermés dans le décor manichéen, bicolore, simpliste, du diamat : quand bien même vous ne dites que la vérité, quand bien même vos raisonnements sont clairs et compréhensibles, quand bien même vous vous montrez à l’écoute et amical, vous adoptez une position contraire à la position communiste, ce qui génère une tension allant crescendo au fil de la discussion, ce qui lui fait hausser la voix, ce qui vous fait monter d’un ton, ce qui l’énerve, et l’on se dirige tout droit vers une explosion… donc, Marx et Lénine ont raison ! Vous venez de renforcer un néo-bolchévique dans l’envie de vous faire monter, et toute votre famille avec, et bientôt vos amis, dans un wagon de marchandises.

Mais il y a pire : vous venez également d’imposer au libéralisme une forme idéologique. Vous en avez fait le reflet d’une machine. Donc, vous lui avez fait perdre sa forme originelle, vous l’avez mécanisé. Ce faisant, vous avez muselé son potentiel, entravé sa puissance de feu, réduit sa marge de manœuvre, ralenti ses réactions, appauvri ses intuitions et sali son panache. Dans un duel « machine vs. machine », ce libéralisme aux pieds de plombs, prévisible, ne fera pas nécessairement le poids dans son choc avec le tank idéologique du camarade Lénine. Vous rentrez à la maison avec un match nul dans la musette, au mieux. Et les témoins de la discussion diront le lendemain devant la machine à café : « Quand tu les vois discuter, tu te dis forcément qu’ils se valent, en fait ». Vous êtes le contraire d’un communiste, rien de plus, une misère : un faire-valoir. Par votre faute, l’idée de liberté a perdu des points. Et des points, on en manque, ces derniers temps.

Nous sommes tous passés par là. Le collectiviste dit au libéral : je suis ton miroir inversé. Diabolique est la tentation de se regarder en ce miroir. Pour le libéral, le premier moyen, le plus urgent, de ne pas ressembler au collectiviste est de ne pas consentir au rôle maudit de contraire.

Un exemple pour conclure

Chaque fois qu’un libéral, à l’oral comme à l’écrit, utilise le mot « capitalisme » au lieu des mots « échange », « commerce » et « marché », il marque contre son camp. Non parce que le capitalisme serait moins bon que l’échange. Mais parce qu’appeler « capitalisme » l’échange, c’est très précisément une tactique léniniste. Se dire « Je vais les battre avec leurs propres armes » ne fonctionne pas. La vérité politique n’est pas douée pour le pantomime. Nous ne devons pas engager la bataille contre les socialistes à leur niveau, où ils nous attendent, mais en restant au-dessus. Parachutez-vous sur les promontoires avec de quoi tenir un siège, et sortez les catapultes. À vous la vue panoramique, à eux les marécages. Qu’ils sortent du brouillard, s’ils osent. Vous n’y entrerez pas.