Qu’est-ce que l’école de la régulation ?

L’école de la régulation, une des plus à gauche de l’économie, est souvent méprisée par les libéraux. A juste titre ?

L’école de la régulation, une des plus à gauche de l’économie, est souvent méprisée par les libéraux. A juste titre ?

 

La théorie de la régulation est généralement classée parmi  les écoles « gauchistes ». Ses explications des cycles longs par les structures de l’économie la rendent populaire au sein de l’aile la plus à gauche de la profession d’économiste. Cette popularité, dont l’influence se répercute sur les enseignants du secondaire, en fait un incontournable de la pensée économique contemporaine [1]. Souvent méprisée par les libéraux, certaines des conclusions de cette école gagneraient toutefois à être connues par iceux : d’une part, on ne connais jamais assez bien ses ennemis, d’autre part, rien n’indique que elles soient fondamentalement contradictoires avec les prescriptions libérales.

Un repaire d’anti-libéraux ?

La théorie de la régulation est née à la fin des trente glorieuses, alors que les économistes français s’interrogeaient sur les raisons du retournement de cycle. Aurait-il pu s’agir d’un véritable changement de paradigme, plutôt qu’un simple accident de conjoncture, conformément à l’idée qui faisait alors consensus chez les universitaires ? C’est la thèse développée par les tenants de ce que l’on appela bientôt « la théorie de la régulation », qui entendent analyser les cycles longs à partir des structures de l’économie. Michel Aglietta et Robert Boyer, tous deux polytechniciens, socialistes et anciens fonctionnaires de l’INSEE, en sont ses principaux instigateurs. Dans l’histoire des idées économiques, on les présente comme reprenant les thèses et la méthode de l’institutionnalisme né au tout début de XXème siècle, qui était lui-même directement influencé par l’école historique allemande. En outre, tous ces courants ont pour point commun de rejeter l’individualisme méthodologique.

Une analyse institutionnelle de l’économie

Ce détail épistémologique, qui apparaîtra aux proches de l’école autrichienne comme une aberration, doit signaler au lecteur qu’il s’opère subrepticement un glissement de discipline, vers ce que l’on pourrait appeler « socio-économie ». De la même façon que la socio-histoire se distingue de l’Histoire, la méthode retenue par Aglietta et ses disciples les place en marge de la science économique orthodoxe. Il s’agit, pour simplifier, d’analyser les mutations du capitalisme à partir d’études statistiques et historiques, pour n’en retenir que les grandes tendances. La variable explicative des tendances longues est appelée « mode de développement », c’est-à-dire l’ensemble des éléments qui permettent la stabilité et la croissance du système capitaliste. Il s’agit d’une approche purement analytique, descriptive et non prescriptive, ce qui devrait susciter la bienveillance des lecteurs. Pour les régulationnistes, les crises surviennent lorsque le mode de développement est à bout de souffle, lorsque ses contradictions sont révélées [2]. Ces « grandes crises », qui remettent en cause le mode de régulation de la période passée, ne doivent pas être confondues avec les « petites crises » d’ordre conjoncturel qui n’ont pas d’incidence durable sur les structures institutionnelles du capitalisme.

Le mode est développement peut être décomposé en un mode de régulation et un régime d’accumulation. Le mode de régulation désigne l’ensemble des institutions qui permettent le développement et la stabilité de l’économie de marché, cet ensemble formant un système cohérent. Le mode de régulation doit être mis en relation avec ce que Boyer appelle le régime d’accumulation, qui regroupe, pour une époque donnée, les mécanismes dominants à l’œuvre dans la croissance économique. Mode et régime sont déterminés à partir des « formes institutionnelles »,  qui comprennent la nature de la monnaie, le rôle de l’État, le degré de concurrence, la structure du marché du travail et l’intensité du commerce international. L’illustration traditionnelle de la théorie est celle des transformations subies par le capitalisme tout au long du XIXème siècle : jusque dans les années 1870, le mode de développement est caractérisé par une accumulation extensive du capital, qui reposait d’abord sur la croissance de la main d’œuvre, et par une régulation concurrentielle rendue possible par la flexibilité des prix et l’absence de rigidités sur le marché du travail. La grande dépression (1870-1896) trahit une crise du régime d’accumulation, qui s’essouffle et qui mute en régime intensif d’accumulation, reposant sur une intensification des gains de productivité due à une concentration accrue dans l’industrie et au développement du fordisme.

Faisons-nous face à une crise de la régulation ?

Bien sûr, tout n’est pas à conserver dans la théorie de la régulation. Ainsi, la crise de 1929 est présentée comme une crise de surproduction de type keynésien, ce qui fera bondir plus d’un lecteur de Contrepoints [3]. Néanmoins, le principal intérêt de cette école de pensée est d’introduire une réflexion sur les structures de l’économie, sur la façon dont les évolutions sociétales façonnent le capitalisme et inversement : elle nous rappelle que « le capitalisme a les crises de ses structures », selon le célèbre mot de l’historien communiste Ernest Labrousse. Les régulationnistes fournissent une matrice utile pour l’analyse des équilibres institutionnels qui conditionnent la nature de la croissance d’une époque donnée. La conclusion centrale de l’école de la régulation, selon laquelle capitalisme et crises sont nécessairement liés, ne doit pas prêter à confusion sémantique : ce capitalisme-là n’a rien à voir avec le marché libre par ailleurs encensé dans ces colonnes, mais bien plus avec que qu’il conviendrait d’appeler le marché « concret », sur lequel pèsent tous les corporatismes, les réglementations et les interventions malignes de hommes de l’État. Ces précisions permettent de réconcilier au moins en partie l’économie autrichienne et la théorie de la régulation : quand la première s’occupe d’action humaine et de calcul entrepreneurial pour en déduire des lois économiques, la seconde place l’analyse au niveau institutionnel pour tenter de déceler des déséquilibres systémiques susceptibles d’expliquer la survenance des crises sur le temps long.

Pour conclure, je ne résiste pas à la tentation d’utiliser les outils de la théorie de la régulation pour esquisser des conclusions qui feraient frémir ses principaux défenseurs. En effet, la crise que nous traversons peut être analysée comme une crise du mode de régulation, que l’on peut décrire comme fondé sur la réglementation corporatiste du marché, la redistribution des richesses et la consommation par l’endettement (privé ou public). Les « formes institutionnelles » à l’origine de cet état de fait sont connus et dénoncés par les libéraux depuis longtemps : l’action l’État est profondément interventionniste et la politique monétaire inflationniste par nature. A bout de souffle, ce modèle souffre de « contradictions » internes évidentes, puisqu’il porte en lui-même les germes de sa propre destruction par un phénomène de fuite en avant, en particulier dans un contexte d’intense compétition internationale. Tout l’enjeu réside alors en la transformation de notre « mode de développement », ce qui n’a, de l’aveu même des principaux théoriciens de l’école, rien d’une sinécure.


Notes :

  1. Elle imprègne des publications telles qu’Alternatives Économiques, très lue par les lycéens.
  2. Avis aux allergiques : la terminologie dénote parfois quelques relents marxistes.
  3. On trouve un bon résumé des théories alternatives à ce lieu commun dans l’excellent ouvrage de Renaud Fillieule, L’école autrichienne d’économie.