Le futur de la (crypto) monnaie

Les cryptomonnaies montrent les limites de l’ouvrage Michel Aglietta et Natacha Valla intitulé « Le futur de la monnaie ».

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Le futur de la (crypto) monnaie

Publié le 9 février 2022
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Il y a un an paraissait un livre de Michel Aglietta et Natacha Valla intitulé Le futur de la monnaie. Par curiosité, j’ai voulu voir quelle place ils voyaient dans ce futur pour les cryptomonnaies. Je m’attendais au pire et je n’ai pas été déçu.

L’école de la régulation de la monnaie

Dans les années 1970, Michel Aglietta a fondé avec Robert Boyer l’École de la Régulation, dont la thèse principale est que l’économie, et donc la société, ne peuvent fonctionner que si l’État intervient pour les réguler. Il n’est donc pas étonnant de retrouver dans le premier chapitre « La monnaie au cœur du lien social » les erreurs constitutives de cette école de pensée.

D’abord la quête obstinée d’une mythique « valeur intrinsèque » des choses, et notamment de la monnaie, à laquelle aucun des grands penseurs de l’économie, de Démocrite à Ludwig von Mises en passant par Aristote, Thomas d’Aquin, Jean Baptiste Say, Carl Menger et tant d’autres, n’a réussi à mettre fin malgré tous leurs efforts. Sur la notion voisine du « juste prix », Thomas d’Aquin disait que seul Dieu peut le connaître et qu’il est inaccessible aux humains, ce qui en langage laïque signifie que c’est une expression vide de sens. Dans leur obstination à le trouver, Aglietta et Valla restent cohérents : puisque l’État est le dieu des institutionnalistes, ils estiment que faute de mieux c’est à l’État de fixer cette valeur.

Deuxièmement, une conception étrange du marché qui se traduit pages 29 à 31 par une collection de contre-vérités qui font partie du credo de l’école institutionnaliste : que « la division du travail a découlé de l’institution du politique » ou que « ce sont les États qui ont institué les marchés », alors que la division du travail et les marchés ont précédé l’État de très loin. Et cette énormité : « toute richesse ne vaut que dans sa capacité à se transformer en liquidité », alors que c’est très exactement l’inverse : toute liquidité ne vaut que dans sa capacité à se transformer en richesse réelle. Si j’ai une voiture (ou une trottinette), c’est pour me déplacer, pas pour la vendre ; et si j’ai de l’argent, c’est pour pouvoir acheter des choses.

Ces aberrations (et beaucoup d’autres) sont à la rigueur compréhensibles de la part d’un pur universitaire comme Aglietta, mais il est inquiétant qu’une étoile montante parmi les jeunes économistes français, de surcroît doyenne de l’École du management et de l’innovation de Sciences Po, semble y adhérer.

Sur ces bases, nos auteurs décrivent le système monétaire actuel, en lequel ils voient les « fondements théoriques sur la nature de la monnaie » (page 59), alors que ce n’est que le résultat tout à fait contingent des efforts millénaires des États pour s’assurer le monopole de la source ultime de pouvoir qu’est la création monétaire. Pour cela, ils ont mis en place une monstrueuse usine à gaz, bien relatée dans la conclusion du livre, destinée à pallier (ou à masquer) le caractère purement virtuel de leur monnaie. Des économistes, dont le plus illustre est Keynes, l’ont ensuite habillée a posteriori d’oripeaux théoriques exprimés de la façon la plus obscure possible. Le lecteur est ébloui en permanence par l’obscurité du jargon psychanalytico-sociologique ; ou plutôt (pour éviter l’oxymore) il est aveuglé par l’abondance de poudre aux yeux que les auteurs lui jettent.

Ayant posé une définition bien particulière de la monnaie, « un système de règles » comme le dit ailleurs Aglietta, ou une entité magique qui est à l’origine des problèmes de la société quand l’État ne la « contrôle » pas ou se charge de les résoudre dans le cas contraire, il n’est pas surprenant que nos auteurs concluent que les cryptomonnaies n’entrent pas dans ce système, ne sont donc pas de véritables monnaies et qu’il faut les bannir ou au minimum les contrôler étroitement, seules les monnaies numériques de banque centrale étant légitimes à leurs yeux.

Il faut reconnaître que le deuxième chapitre « De la monnaie électronique aux monnaies digitales » contient peu d’erreurs de fait, ce qui contraste heureusement avec d’autres critiques fondées le plus souvent sur des idées fausses. Mais en tentant d’appliquer leurs catégories établies aux cryptos, les auteurs passent à côté de la vraie nature du phénomène et ne comprennent pas à quel point les principes sont différents.

Quelle place pour les cryptomonnaies

Ce qu’on appelle « cryptomonnaies » ou « cryptoactifs », ce sont d’abord des systèmes de paiement informatiques dont la fonction centrale est d’enregistrer et de rendre publiques les transactions entre leurs utilisateurs. Chaque transaction ne fait que transférer un certain nombre d’unités d’un compte vers un autre.

La seule chose qui « existe » dans ces systèmes, ce sont les transactions. L’unité de compte y est un élément secondaire, une monnaie virtuelle au sens propre du mot : elle n’existe que sous forme informatique et ne prend l’apparence de la réalité que lorsqu’elle est interprétée par un logiciel ad hoc. Elle n’est « stockée » nulle part ailleurs que dans chacune des transactions. Personne ne « détient les cryptos », que les utilisateurs eux-mêmes à travers les transactions qui ont été créditées à leur compte. Pour être précis, ils ne détiennent en fait que les clés cryptographiques qui permettent de les utiliser. Bon nombre des concepts fondamentaux liés à la monnaie au sens habituel du mot n’ont tout simplement pas de sens pour les cryptomonnaies.

Pour chaque transaction, le système vérifie de façon systématique qu’il existe des transactions antérieures qui créditent le compte débité d’une quantité au moins égale à celle que la transaction crédite à d’autres comptes. Le nombre total d’unités de compte reste donc constant. Il existe néanmoins des transactions exceptionnelles qui créditent un compte sans en débiter un autre, qui forment l’équivalent de la création monétaire. Mais dans pratiquement tous les systèmes, ces transactions sont créées selon une loi établie à l’avance par un processus automatisé que personne ne contrôle. Dans de nombreux systèmes, elles sont même exécutées une fois pour toutes au démarrage, la quantité de « monnaie » restant alors éternellement constante. Dans tous les cas, personne ne « gère » cette « monnaie » et son émission est un processus assez secondaire.

Non seulement les défenseurs des monnaies d’État ne comprennent pas cet aspect « acéphale » des cryptomonnaies, mais beaucoup de familiers avec les cryptomonnaies croient que c’est l’apanage du seul bitcoin. En réalité, à part de très rares exceptions, les promoteurs des différents systèmes ne font rien de plus que proposer un logiciel informatique que chacun est libre d’installer ou non sur son ordinateur. À partir de là, tout se passe de façon automatique (« code is law ») et uniquement entre utilisateurs égaux, en mode pair à pair. Les promoteurs des cryptomonnaies, qu’ils s’appellent Satoshi Nakamoto, Vitalik Buterin, Charles Hoskinson et tous les autres ne contrôlent pas plus le bitcoin, l’ether, l’ada et le reste que Bill Gates ne contrôle ce que j’écris avec Word.

Une volonté centralisatrice de la monnaie

Aglietta et Valla postulent qu’il existe une organisation qui joue le rôle d’une banque – créer de la monnaie et conserver la monnaie –  et dont il faudrait réglementer l’activité. Une telle organisation n’existe pas dans les systèmes de cryptomonnaies proprement dits (à distinguer des innombrables fonctions complémentaires qui viennent se greffer sur eux). Comme annoncé dans le livre blanc de Bitcoin, l’objectif est « effectuer des paiements en ligne directement d’un individu à un autre sans passer par une institution financière ». Le principe même est qu’il n’y a pas de banquier, ou, ce qui revient au même, que chacun est son propre banquier et celui de tous les autres à travers le réseau.

Un tel système peut-il remplir les fonctions de monnaie ? Pour répondre, il faut reprendre la théorie au point où les économistes contemporains l’ont abandonnée et revenir aux réflexions séculaires de Nicolas Oresme, Jean Bodin, Jean-Baptiste Say ou Carl Menger, qui demandaient aux pouvoirs de ne pas intervenir dans les questions monétaires.

Quelle que soit l’école de pensée dont ils se réclament, les économistes sont restés à peu près d’accord sur la définition d’Aristote : instrument d’échange (indirect), unité de compte, réserve de valeur. La monnaie doit être définie par des fonctions et non comme une substance.

Comme a écrit John Hicks (prix Nobel d’économie 1972) quand il a fini par revenir à une saine notion de l’économie après avoir été l’un des pères de la « synthèse néoclassique » : « La monnaie est définie par ses fonctions : n’importe quoi est de la monnaie si c’est utilisé comme monnaie : la monnaie est ce que la monnaie fait. ».

Le phénomène des cryptomonnaies remet en question les idées reçues sur la monnaie. Au départ un objet – bétail, métaux précieux ou coquillages – elle s’est vu progressivement substituer des représentations symboliques de ces objets pour aboutir au vingtième siècle à un système purement scriptural totalement dématérialisé, mais où on conserve néanmoins une lointaine référence à la substance originelle à travers une cascade d’institutions ad hoc.

Les progrès de l’informatique font que, dans un système qui reste scriptural, les vertus monétaires peuvent maintenant être assurées par des moyens purement informatiques. L’économiste doit se plonger dans le détail des protocoles informatiques pour évaluer dans quelle mesure ils confèrent à leur unité de compte les propriétés qui lui permettent de remplir les fonctions d’une monnaie. L’analyse doit partir du système de paiement, et se débarrasser de l’idée particulièrement tenace qu’une « monnaie » doit nécessairement être « assise » sur quelque chose de physique, qu’il s’agisse d’un matériau ou d’énergie.

Même virtuelles, les cryptomonnaies satisfont parfaitement la définition millénaire d’Aristote. Ce sont des unités de compte par définition. Je peux les utiliser comme moyen de paiement et prouver que j’en possède en faisant appel au Registre, qui est public. Je peux facilement les faire circuler en créant des transactions qui utilisent les sorties des transactions qui me sont destinées. Elles constituent une réserve de valeur puisque les transactions enregistrées dans le système ne peuvent être ni effacées ni modifiées et que je peux donc les utiliser à tout moment, aussi lointain soit-il. Elles sont aussi durables et infalsifiables que le Registre lui-même.

La différence d’analyse s’explique en grande partie par le fait que Aglietta et Valla utilisent le mot « monnaie » pour désigner non seulement le moyen d’échange lui-même, mais aussi les institutions qui le gèrent et les règles que ces institutions appliquent, en exigeant de plus que ces institutions soient sous le contrôle de l’État.

Qu’on les appelle monnaies ou actifs, les cryptos n’entrent pas dans les cases habituelles, surtout si ces cases sont aussi exiguës que celle d‘Aglietta et Valla. Le seul intérêt de la querelle sémantique, c’est de décider à quelle sauce règlementaire les accommoder. Il est à craindre que, partant d’une analyse erronée, cette sauce sera de toute façon immangeable.

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  • Entendu entre Aglietta et Nakamoto :
    – Comment, vous donnez les lois des crypto-monnaies et vous ne parlez pas une seule fois de l’existence de l’Etat ?
    – Monsieur, je n’avais pas besoin de cette hypothèse…

  • Que l’État ne reconnaisse pas les cryptomonnaies comme des monnaies est une bonne chose. Cela veut dire que mes bitcoins n’ont aucune valeur et ne sont donc pas plus taxables que ma collection de coquillages. Et aussi que mes échanges de biens et services via BTC ne laissent aucune trace à Bercy ni chez l’URSSAF et relèvent de la simple vie privée en toute convivialité (à condition de ne jamais les échanger contre les monnaies fiat).
    Satoshi nous a immunisés gratuitement contre le virus étatique; évitons de le faire muter.

    • En France, l’Etat taxe vos plus-values cryptos. Soit lorsque vous convertissez en monnaie fiat, soit lorsque vous faites des achats en crypto.
      Libre à vous par contre de ne pas les déclarer, mais c’est risqué (et interdit).

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