Du bon usage de l’indignation

Avec les diatribes de Stéphane Hessel, l’indignation est devenue l’alpha et l’oméga du politiquement correct.

Avec les diatribes de Stéphane Hessel, l’indignation est devenue l’alpha et l’oméga du politiquement correct.

Par Pierre Sabatier.

Je dois dire que j’ai été ébahi. Et je crois que je ne suis pas le seul. De quoi ? De l’énorme succès de librairie rencontré par la petite brochure de Stéphane Hessel Indignez-vous! Un succès tel que certains ont proposé sans rire d’inhumer son auteur au Panthéon (on a les Victor Hugo qu’on peut).

Des qualités littéraires de l’ouvrage et des qualités personnelles de son auteur il ne sera pas débattu ici. Que chacun en pense ce qu’il veut – on est chez les libéraux, hein. Ce qui m’intrigue, c’est le phénomène social que représente ce succès. Incontestablement, nous avons là un événement qui nous dit quelque chose d’important sur la société dans laquelle nous vivons. Certes, certes. Mais quoi ?

Le discours de Stéphane Hessel appartient au registre de ce qu’il est convenu d’appeler le Politiquement correct. Tout y est, en un résumé succinct et pas trop difficile à lire. Je crois que là est le secret de son étonnante fortune. On pourrait aller jusqu’à dire sans trop exagérer qu’il est au Politiquement correct français contemporain ce que le Petit livre rouge était au maoïsme chinois.

Mais ça va plus loin. Le Politiquement correct est, on le sait, l’héritier en ligne directe du discours marxiste. L’ennemi qu’il désigne, qui incarne à ses yeux l’abomination de la désolation, la source de tous les fléaux qui accablent l’humanité, le cloaque putride d’où surgissent toutes les perversions, n’a pas changé : c’est le capitalisme – qu’il soit rebaptisé ultra-libéralisme en novlangue politiquement correcte ne doit pas abuser : c’est bien la même Bête. Immonde.

Il y a cependant une différence. Le marxisme était un discours positif, en ce sens qu’il ne se contentait pas de dénoncer l’ennemi, il proposait concrètement de l’abattre et de le remplacer par une société lumineuse, toute de justice, d’harmonie et de liberté, qui prendrait définitivement en charge l’avenir du genre humain. Malheureusement, la mise en œuvre de ce magnifique projet, partout où elle a été tentée, a partout abouti à des catastrophes sans précédent. Qu’il suffise de dire qu’à elles seules les famines récurrentes qui ont ravagé les pays du « camp socialiste » ont fait davantage de morts que la seconde guerre mondiale (si vous voulez, je vous fais le détail). Et je ne parle pas de la terreur policière, des exécutions de masse, de l’écrasement impitoyable de toutes les révoltes, de l’avilissement délibéré des populations, des immenses gaspillages économiques, des désastres écologiques, etc. Bref, le socialisme, qui devait couvrir la terre de fleurs, l’a couverte de charniers et de miradors.

Les tenants du politiquement correct, quelle que soit leur aptitude à nier les faits, ont bien été obligés de tenir compte de ce gigantesque fiasco. Mauvaise pioche, comme dit Krazy Kat. En conséquence de quoi ils ont préféré renoncer à l’édification de la radieuse société socialiste. Du coup, ils se sont retrouvés sans projet. Mais non sans ennemi. Car le capitalisme (l’ultra-libéralisme) est toujours là, qui les nargue et qui continue sous leurs yeux à perpétrer ses abominables forfaits. Pas question donc de faire la paix avec lui. Mais comme on n’a plus d’alternative à lui opposer, comme on ne peut plus rêver de transformer le monde, il reste rien d’autre à faire qu’à le vilipender et le vitupérer. À s’indigner.

L’indignation est ainsi devenue l’alpha et l’oméga du politiquement correct. Mais si elle n’était que l’expression de son impuissance à vaincre le Mal, elle n’aurait guère d’intérêt. L’indignation a une autre vertu : elle est la marque des Grandes Âmes, de celles et ceux qui ne transigent pas avec le Mal, qui sont et seront toujours du côté des victimes, des exclus, des pauvres, des opprimés, des discriminés, des spoliés, qui s’inspireront toujours de la Justice, du Droit, de la Rectitude. L’indignation, en d’autres termes, est le signe de la Vertu. S’indigner, c’est se ranger dans le camp du Bien. S’indigner c’est se contempler soi-même dans le rôle de la Grande Conscience Morale, c’est se proposer à l’admiration des foules dans le costume du Redresseur de torts, bref, c’est se la jouer Chevalier blanc, comme on dirait dans nos banlieues colorées.

Et ce pour pas cher. Car l’une des preuves irréfutables que vous appartenez au camp du Bien, c’est que vous avez acheté l’ouvrage de Stéphane Hessel. On comprend dans ces conditions que cette œuvre impérissable ait fait un tel tabac : la bonne conscience à la portée de tous, pour quelques euros seulement, reconnaissez que c’est une affaire comme on n’en fait pas tous les jours.

Stéphane Hessel (et son éditeur) méritent leur succés : ils ont transformé le narcissisme en produit de grande consommation. Un filon qui n’est pas près de s’épuiser.