Financement public des partis : corruption et autoritarisme

union européenne

Les députés européens veulent, en plus de financer les partis politiques, soumettre le financement à un vote arbitraire. Une idée dangereuse.

Par Daniel Hannan, depuis Oxford, Royaume Uni.

L’une des plus tristes conséquences sur les révélations des dépenses de Westminster est le fait que les personnes sensées se demandent aujourd’hui s’il n’y aurait pas, après tout, quelque chose de vrai dans l’idée que l’État financerait les partis politiques. Peut-être faites-vous partie de ces personnes. Peut-être imaginez-vous que, malgré les désavantages, cela éliminerait une partie du caractère sordide du système. Peut-être avez-vous conclu avec réticence que cela serait un moindre mal plutôt que de rendre les partis dépendants des syndicats et de riches donateurs. Si vos pensées prennent ce chemin, cher ami, regardez ce qui se passe à Bruxelles.

Depuis 2003, le Parlement Européen a payé pour les partis politiques pan-Européens. Il y en a actuellement 13, et chacun est créé en proportion du nombre d’eurodéputés qui le soutiennent. Les plus petits reçoivent environ une centaine de milliers d’euros par an. Les gigantesques – le Parti socialiste européen et le Parti populaire européen – ont droit à plusieurs millions.

Les différents mouvements fascistes européens ont enterré leur haine réciproque assez longtemps pour créer un parti de ce type, ce qui signifie qu’ils bénéficieraient, d’après mes calculs, d’un peu moins de 300 000 euros par an. La plupart des députés européens ont été horrifiés. Mais, avec le système actuel, il ne fait aucun doute que le British National Party, Jobbik et les autres soient éligibles à leur part du gâteau. Les meilleurs cerveaux juridiques du Parlement européen se sont penchés sur la question mais n’ont pu trouver de faille. Les ratés au crâne rasé qui passent leur temps à troller des blogs du fond de la cave de papa-maman ont tout autant droit à être représentés que n’importe qui, et leurs représentants ne peuvent être discriminés selon la loi des autres membres du Parlement dûment élus.

Quand la loi ne sert pas leurs objectifs, les Euro-intégrationnistes ont tôt fait de la rejeter. Ils étudient actuellement un remaniement des règles afin qu’un parti puisse être privé de ces fonds s’il ne respecte pas les « valeurs européennes ». Qui va déterminer si ces critères sont bien tenus ? Selon les dernières analyses : un vote plénier du Parlement Européen. En d’autres termes, la question de savoir si un parti remplit les conditions requises ou non sera entre les mains des opposants politiques, qui auront un intérêt financier direct à y faire barrage puisque, s’il est dissous, sa part des fonds sera divisée entre les autres partis.

Si cela ne vous choque pas, ça devrait. L’élimination des mouvements de l’opposition est l’une des tactiques favorites des dictateurs dans le monde. La plupart des autocraties tiennent régulièrement des élections : Iran, Chine, Zimbabwe. Mais la participation à ces élections est limitée aux partis qui ont été approuvés. Un eurodéputé polonais, choqué par cette proposition, m’a signalé : « C’est exactement ce qu’avaient fait les communistes. Ils n’ont pas supprimé les élections. Ils ont juste empêché les personnes qu’ils n’aimaient pas de contester les élections. »

Priver un parti de fonds n’est pas la même chose que l’empêcher de présenter des candidats, bien sûr. Mais le principe est désormais établi que certains partis, de fait, peuvent juger les autres. « Ah mais ça ne vise que l’extrême droite », rétorquent les partisans. Ce n’est pas le moment de ressasser mon argument selon lequel  les partis en question pourraient tout aussi bien être considérés comme « d’extrême droite » : ils adhèrent à une idéologie appelé « Troisième Positionnisme » (Third Positionism, NdT), qui s’enracine dans le strasserisme et le national-bolchevisme, se décrivent comme « au-delà du prisme Gauche et Droite », et veulent des gouvernements autoritaires, des barrières douanières importantes, des économies règlementées, des taxes confiscatoires et le rapatriement de leurs immigrants.

Ça, c’est une discussion pour une prochaine fois. Je ne devrais vraiment pas avoir à me distancier des partis en question. On peut clairement noter que l’on est en train d’abandonner un système basé sur la loi pour un système arbitraire. Qui sommes-nous pour dire si un parti est « anti-Européen » ? Aujourd’hui c’est le British National Party, demain ça pourra être le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni. Le jour suivant, pourquoi pas, les Conservateurs.

Et pourtant les gens ont peur de se plaindre car ils savent que leurs objections, aussi argumentées soient-elles, seront caricaturées et considérées comme une forme de sympathie envers le fascisme. Prenez par exemple Nick Lowles, du site « Hope not Hate » commentant le fait que l’UKIP se soit opposé par principe à ce système : « Comme si ce n’était pas assez mauvais que 400 000 £ de l’argent du contribuable aille dans les poches de Nick Griffin et de ses petits copains d’extrémistes. Ce qui reste vraiment en travers de la gorge est le fait que Nigel Farage et son parti soient prêts à s’asseoir et laisser cela arriver. »Voilà ce que l’eurodéputé travailliste d’une incroyable mesquinerie Mary Honeyball a déclaré : « l’UKIP montre enfin ses vraies couleurs en refusant de s’opposer au financement des partis d’extrême-droite de l’UE ».

Dans un souci d’honnêteté, laissez-moi faire une déclaration. Je prends part à la gestion de l’alliance conservatrice trans-nationale, l’AECR. J’aime à penser que nous faisons un travail utile en diffusant les doctrines du libre-échange en Europe et encourageant le suivi de la loi dans les pays de l’ancienne Union-Soviétique et dans les pays du printemps arabe. Évidemment, je préfèrerais qu’il n’existe pas de partis financés par l’État. Les membres conservateurs du Parlement ont voté contre leurs institutions et voteraient pour leur abolition. S’il y avait un moyen de rembourser nos fonds aux contribuables, nous le ferions dès demain, mais il n’y en a pas : si nous n’existions pas, notre part du budget serait simplement redistribuée entre les autres partis. C’est comme cela que fonctionne le financement étatique : tout le monde doit, de fait, y participer.

Et pour répondre à l’idée selon laquelle les subventions sont un antidote à la corruption, regardez les pays en Europe qui y ont le plus recourt : Grèce, Italie, Belgique. J’ai bien peur que, la nature humaine étant ce qu’elle est, une fois que les gens savent qu’il y a une subvention à réclamer, ils commencent à s’arranger pour pouvoir y prétendre. Et, bien sûr, être capable d’obliger les dons par la loi, plutôt que d’essayer de les solliciter poliment, n’aide pas à rendre les politiques plus modestes.

Présenter le choix comme un arbitrage entre dons ploutocratiques et financement par l’État est quelque peu trompeur. Internet a rendu possible pour les partis de récolter de gros montants en petites coupures. Plus de trois millions d’Américains ont contribué financièrement à la récolte de fonds pour les élections d’Obama. Le montant moyen du don était de 85$. Les partis européens et britanniques devraient tenter la même chose. Et s’ils ne parviennent pas à se financer avec, eh bien, ils n’auront qu’à apprendre à faire avec moins.

Sur le web

Traduction : Virginie Ngo pour Contrepoints.