L’erreur stratégique de la théorie des bases arrières 1/2

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Au Mali, on réédite une guerre qui n’a pas fonctionné en Afghanistan, contre des bases-arrières supposées du terrorisme.

Au Mali, on réédite une guerre qui n’a pas fonctionné en Afghanistan, contre des bases-arrières supposées du terrorisme.

Par Marc Crapez.

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L’intervention au Mali repose sur une inconnue, une incertitude, ou une erreur intellectuelle, consistant à vouloir empêcher à tout prix les djihadistes de s’emparer de Bamako. Cette théorie des bases-arrières affirme, en effet, qu’un État islamiste formerait un foyer de prolifération de l’islamisme mondial. Le Mali serait donc une ligne Maginot à tenir coûte que coûte. Impossible de laisser s’implanter un État qui servirait de base de soutien au terrorisme international.

Cet argument est une forme de chantage au « too big to fail ». On parle d’ailleurs d’États « faillis » pour qualifier les pouvoirs centraux déficients où règne en maître la corruption. Sauver le Mali de la faillite présente plusieurs inconvénients. Cela créé un précédent qui est un encouragement à des guerres en chaîne. La sur-implication de la France depuis plusieurs mois avait d’ailleurs favorisé des logiques de passagers clandestins de la part d’États d’Afrique de l’ouest se défaussant de leurs responsabilités sur le gendarme auto-proclamé.

La chute éventuelle de Bamako aurait, à l’inverse, servi d’électrochoc aux acteurs de la région, forcés d’assumer leurs responsabilités militaires. Cela aurait même pu avoir des vertus éthiques en les incitant à se réformer. Car la thèse du corps étranger terroriste détourne l’attention du terreau de corruption sur lequel se greffe cet islamisme. Enfin, ce terreau de corruption malien et la disproportion des forces militaires – la France exploitant son avantage comparatif technologique – vont alimenter le thème du martyr de l’islamisme encerclé par les Croisés.

Et si Bamako était tombé ?

Sur le terrain, la France isolée va remporter une victoire facile, puis se trouver confrontée à des contre-attaques de type guérilla et à un enlisement dans les sables. Prenons maintenant les choses au point où elles en étaient lors de l’attaque des islamistes le 11 janvier dernier. Imaginons que la France ait annoncé l’évacuation de ses ressortissants au Mali, tout en se déclarant prête à fournir un appui logistique pour la défense de Bamako…

Branle-bas de combat chez les divers acteurs mis devant leurs responsabilités : l’Union européenne et la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Nouvelles tergiversations. En une semaine, c’est la chute éclair de Bamako. Cette fois, les instances internationales se mobilisent. La CEDEAO envoie des troupes et demande un soutien logistique à l’Europe sous l’égide de l’ONU. Cessant ses conciliabules de général Tapioca, ce qui reste d’armée malienne se bat au sud de Bamako. Sont enfin pris à bras-le-corps les problèmes de corruption et de revendications autonomistes dans la région.

Côté djihadistes, les ennuis commencent. Déjà armés jusqu’aux dents, leurs prises opérées sur l’armée malienne sont de peu d’utilité. Soucieux de donner une bonne image de l’islam, ils ne massacrent personne. Trop peu nombreux, ils s’essoufflent rapidement. Comme ils ont dégarni leurs arrières, le MNLA Touareg en profite pour les chasser d’une partie du nord-Mali. À Bamako, le butin étatique aiguise les convoitises et fait s’entre-déchirer leurs factions. Pris dans la nasse des contraintes étatiques, ils rongent l’os de la prise de la capitale jusqu’à en avoir une indigestion. Ils fuiront cette ville devenue invivable devant l’avancée des soldats de la force africaine.

Ainsi, la théorie des bases-arrières postule qu’AQMI aurait fait main basse sur l’État malien. Or, à supposer qu’il ait pu s’en emparer, rien n’indique qu’il aurait pu le conserver. À supposer qu’il ait pu le conserver, rien n’indique qu’il aurait pu le faire fructifier en tant que base arrière. À supposer qu’il ait pu le faire fructifier à moyen terme, rien n’indique que les conséquences en auraient été plus dommageables que dans la situation actuelle qui risque de pousser une partie de la rue arabe dans les bras de l’islamisme (et de froisser la dignité des peuples d’Afrique noire). Flairant la bonne affaire, le président égyptien a déjà pris position contre l’intervention de la France.

Cet article aura une suite la semaine prochaine. Lire aussi :


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