J’ai fait planton au commissariat de police

Voiture de police

Tranche de vie, comment réussir à porter plainte dans un commissariat de police quasi vide ?

Tranche de vie : comment réussir à porter plainte dans un commissariat de police quasi vide ?

Par Philippe Psy.

Bon comme je suis parfois le roi des fainéants, je ne fais pas les choses en temps et en heure. C’est ainsi qu’ayant une belle porte neuve depuis six ans, je n’avais toujours pas changé le canon de la serrure livrée en standard. Ces chiens m’ont facturé trois-mille euros la porte mais l’avaient équipée en usine d’une serrure ultra cheap, le genre de truc que l’on peut forcer avec une lime à ongles. Je le savais et je ne l’avais pas changée !

C’est ainsi que dernièrement, des malandrins se sont introduits chez moi en forçant ladite serrure. Mais ma belle-mère ayant encore l’ouïe fine est allée de son pas de sénateur voir ce qui se passait. Il faut dire que pour savoir si quelqu’un était là, les malandrins avaient sonné.

Se trouvant face à face au duo qui venait de perpétrer l’effraction, elle leur a dit sa manière de voir et ils s’en sont allés. La seule chose qu’il m’ait prise, parce qu’elle trainait en plein dans l’entrée avec son chargeur, c’est mon portable Toshiba dix-sept pouces. « Bande d’enculés de petits voleurs de merde » si je puis exprimer mes sentiments librement.

Bon, il n’y a pas mort d’homme puisque je l’avais payé moins de six-cents euros et croyez-moi, à ce prix avec un écran led de dix sept pouces, on ne vous livre que de l’AMD qui chauffe et une carte wifi tellement merdeuse qu’elle ne marche bien que si vous êtes tout à côté de la box avec en plus un boitier tout plastique sur lequel les traces de doigts semblent être marquées à jamais ! Bref, j’avais fait le rapiasson et j’en avais eu pour mon argent : j’avais une grosse daube.

Bon, j’ai appelé les flics qui sont venus très aimablement constater l’effraction et il a fallu aller déposer plainte au commissariat le plus proche. Et là, je savais qu’en allant me confronter au service public à la française, j’allais encore bien rigoler. Bon, mon épouse et moi y sommes allés le samedi suivant.

Déjà, il fallait pouvoir entrer dans ce putain de commissariat vu qu’il semblait fermé. En fait, il y a un tout petit interphone placé loin de la porte. Vous sonnez, on vous demande « c’est pour quoi ? » et là vous avez envie de répondre que vous voudriez une douzaine de tranches de jambon de pays, tant la question est stupide. Calmement, je dis que c’est pour un dépôt de plainte et la fonctionnaire de police me dit de sa voix enchanteresse « allez y entrez mais je sais pas si on pourra vous prendre aujourd’hui parce que y’a beaucoup de monde ». J’entends le zonzonnement de la serrure électrique et nous entrons dans le commissariat vide.

Vide parce qu’à part quelques clampins comme mon épouse et moi, nous ne voyons pas l’ombre d’un seul fonctionnaire de police. Sauf de temps en temps, une porte qui s’ouvre dans le fond, par laquelle une robuste femme en uniforme, sans doute le chef de poste (garde à vous !) vient jeter un coup d’œil sans dire bonjour ni rien d’autre, ni même délivrer le moindre renseignement utile du genre, le temps qu’on va rester à poireauter dans ce commissariat. J’en déduis que madame le brigadier-major est une taiseuse et qu’en plus, cela la fait chier d’être là un samedi, et qu’elle nous le fera payer.

Qu’à cela ne tienne, je fais le tour de la pièce et je regarde les carrières qui s’offrent à ceux qui auraient choisi la police. Je regarde aussi un grand panneau où sont affichés les portraits des personnes déclarées disparues et là, ça fait un peu flipper. Vous voyez la tronche de gens disparus depuis dix ans ou plus et vous vous mettez un peu dans la tête de ceux qui espèrent encore leur retour. Putain, j’ai bien trop d’empathie.

Comme je m’ennuie un peu, je ressors à l’extérieur et je fume ma clope devant le commissariat. Je fais aussi le planton, n’hésitant pas à informer l’aimable citoyen que s’il veut entrer, il devra faire comme nous et trouver l’interphone disposé n’importe où dans le noir à trois mètres de la porte et dont la couleur se confond agréablement avec celle de l’enduit du mur dans un joli ton sur ton. J’explique que pour les dépôts de plainte, il faudra repasser car ça ferme dans peu de temps. Je laisse toutefois rentrer une jolie petite brune qui semble avoir bien des malheurs.

Le brigadier-major me demande à un moment ce que je fais et je lui explique que je mène une mission bénévole visant à informer les citoyens-contribuables dans la mesure où il n’y a personne dans les locaux pour le faire. Elle s’en fout mais me précise que je n’aurais pas dû faire rentrer la petite brune. Vu le gabarit de madame la chef de poste, j’ai envie de lui faire un clin d’œil en lui disant qu’elle était trop mignonne pour la laisser dehors mais j’évite ce genre de blague. Je me contente de lui dire que mon épouse et moi étant du genre super efficaces, nous ne mobiliserons pas l’opj chargé de prendre notre plainte plus de dix minutes.

Ma cigarette finie, je rentre dans le poste et je commence à papoter avec les trois personnes qui sont déjà là. Il ne s’agit que de cambriolages et on peut se demander que fait la police, même qu’on se le demande un peu d’ailleurs vu le nombre d’atteinte aux biens et à la personne en France. Mais bon, chacun y va de son couplet et je suis ravi de voir qu’un monsieur fait encore confiance à la justice de son pays, persuadé que les cambrioleurs seront retrouvés et châtiés à la juste mesure de leur forfait.

Moi, je me dis que tout cela finira classé avec la mention « vaine recherche » et qu’au pire dans la mesure où les cambrioleurs sont mineurs, il y aura forcément un juge trotskiste qui trouvera des tas de circonstances atténuantes pour les comprendre et que tout cela finira par un rappel à la loi (art. 41-1 du CPP) dans le bureau du procureur. Ceci dit, soyons juste, si Julien Dray y a eu droit pourquoi pas eux après tout ! Moi, je sais où je vis et je n’attends rien de particulier si ce n’est un papier administratif pour mon assurance.

Après avoir patienté près de deux heures, nous sommes enfin invités à rencontrer l’opj qui vient elle-même nous ouvrir la porte. C’est une blondinette marrante avec un accent du nord qui nous emmène dans le dédale de couloirs et de bureaux vides. Arrivés au sien, elle nous offre de nous asseoir et prend notre plainte.

Elle tape avec ses deux index comme tout fonctionnaire de police qui se respecte et remplit son formulaire avec application. Comme j’ai bonne mémoire, je décris mon Toshiba très fidèlement ! D’ailleurs même si mon portable était une merde sans nom, cela reste une bête de course par rapport au pauvre PC dont se sert l’opj dont l’écran de 15 pouces est encore un modèle à tube cathodique comme on n’en voit plus guère même chez les ménages défavorisés. Je me dis que mes impôts ne sont pas affectés au budget de la police en tout cas.

C’est un peu laborieux mais en une demie-heure, le travail est torché et là, je la vois blêmir. Elle nous regarde et nous dit que le système semble avoir planté et qu’il va peut-être falloir tout recommencer, voire que nous allons être obligés de revenir. Elle tapote frénétiquement sur une touche de son clavier en nous répétant qu’elle est vraiment désolée. Bon prince, je lui dis que ce n’est pas grave, que je comprends, que je sais que je vis en France et que je n’attends rien des services publics et que ce n’est pas de sa faute.

Mes yeux se posent un peu partout dans le bureau très encombré. J’aperçois mal dissimulé en haut d’une étagère la crosse d’un fusil à pompe Mossberg 500 qui dépasse. Je sais que c’est un Mossberg parce que voici quelques années, alors que je m’étais juré que jamais je ne jouerai aux jeux vidéos que je trouvais réservé aux geeks débiles, j’avais tout de même joué des FPS, même que je sais faire la différence maintenant entre un Mossberg 500 et un Benelli M3 super 90.

L’esprit un peu ailleurs, je me dis que je pourrais le prendre et repartir comme je suis venu car ce n’est pas l’opj, qui doit peser dans les cinquante kilos, qui pourrait m’arrêter. À toutes fins utiles, je lui dis que le commissariat est vraiment vide et elle me répond naïvement qu’elles sont trois, le chef de poste, la gracieuse brigadier-major que j’ai croisée, et une opératrice radio qui reçoit les appels et guide les voitures de patrouille. Bingo, sans rien demander, je sais exactement que les forces en présence se résument à trois gonzesses perdues dans les trois étages de cet énorme bâtiment. Finalement, pour un mec mal attentionné, c’est vraiment sans risques, surtout qu’un complice venu pour un faux motif peut ouvrir la porte à un comparse.

Le système ne plantant finalement pas, l’opj nous demande si l’on a quelque chose à rajouter. Moi, comme je suis joueur je dis qu’à part des considérations générales, je n’ai rien à dire. Elle me demande ce que j’entends pas « considérations générales » et je réponds que le contribuable que je suis préférerait qu’il y ait moins de flics au bord des routes, moins de moyens mis en œuvre contre le trafic de drogue, mais plus en patrouille et qu’accessoirement, je suis pour le port d’arme.

Elle me comprend, bafouille quelques trucs et de mon côté de toute manière, je n’ai pas envie d’entamer un débat avec ce pauvre gardien de la paix, qui comme moi, fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a. Elle et moi sommes les cocus du système, moi en tant que victime et elle en tant que fonctionnaire de police sans grands moyens. En plus, je la trouve touchante avec ses grosses lunettes Dolce et Gabana qui lui mangent son visage, sa mauvaise copie de jean Diesel et sa décoloration qui laisse entrevoir des racines noires. Oui, j’ai capté tout cela et même que parfois je me dis qu’un gay sommeille en moi et que j’aurais pu faire coiffeur-visagiste ou styliste !

Nous prenons congé et elle nous raccompagne à l’entrée non sans nous avoir assuré que la PJ prenait l’affaire au sérieux et que nous serions recontactés.

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