Euro : encore une minute, Monsieur le bourreau

La célèbre phrase de Madame du Barry résonne aujourd’hui d’une étrange façon lorsqu’on contemple le destin qui semble attendre l’Europe et l’Euro.

La célèbre phrase de Madame du Barry résonne aujourd’hui d’une étrange façon lorsqu’on contemple le destin qui semble attendre l’Europe et l’Euro.

Par Stéphane Montabert, depuis Renens, Suisse.

Les derniers mots prononcés par Madame du Barry, accrochée à la vie alors que la révolution française assoiffée de sang réclamait sa tête, sont passés à la postérité. La « minute » implorée par la condamnée illustre de façon évocatrice l’inéluctabilité face aux efforts dérisoires déployés pour arracher quelques instants de survie. Ajoutant à la force du propos, chacun savait, du bourreau à la victime en passant par le public, que le sort en était jeté.

La célèbre phrase résonne aujourd’hui d’une étrange façon lorsqu’on contemple le destin qui semble attendre l’Europe et l’Euro.

Allons en Allemagne, pays qui va si bien qu’il est chargé de sauver tous les autres. Là-bas, la crise de l’euro trouble même le vote sur le budget :

Le candidat du SPD aux élections législatives de septembre 2013, Peer Steinbrück, a réclamé un report du vote du budget, en raison des incertitudes que la Grèce fait peser sur le contribuable allemand. Steinbrück accuse la chancelière d’«attendre que les problèmes se résolvent d’eux mêmes» en Europe et de faire la «danse du ventre».

«Le temps est venu de dire la vérité, invective le candidat du SPD. La Grèce ne pourra pas retourner devant les marchés cette décennie. La Grèce doit être soulagée de façon substantielle. Et les problèmes de financement de la Grèce ne seront pas maîtrisables sans contribution du contribuable allemand».

Le chef de l’opposition a porté le doigt dans la plaie, explique le journaliste. Pourtant, la posture est entachée d’un soupçon d’électoralisme: il s’agit de bien préparer les échéances d’octobre 2013, et s’il est de bon ton de critiquer la chancelière allemande et ses pieux mensonges, Peer Steinbrück se garde bien de proposer une autre solution. Personne ne propose autre chose que d’éponger la dette grecque avec l’argent du contribuable allemand, sauf à remettre en cause le rôle central et la culpabilité historique de l’Allemagne dans la construction européenne, ce qu’aucun candidat ne peut aujourd’hui se permettre. Le budget a d’ailleurs finalement été approuvé…

L’attaque a tout de même le mérite de déciller les yeux des quelques Allemands encore bercés d’illusions en pensant qu’ils ne passeraient pas à la caisse. D’autant plus qu’en Grèce, évidemment, les perspectives ne sont pas bonnes, au point que le pays craigne d’être abandonné :

Le Premier ministre Antonis Samaras (…) a nettement haussé le ton après l’échec des ministres des Finances de la zone euro et du FMI à s’entendre à Bruxelles sur les modalités de la reprise de l’aide financière à la Grèce, gelée depuis juin.

« Nos partenaires et le FMI ont le devoir de faire ce qu’ils ont assumé, ce n’est pas seulement l’avenir de notre pays mais la stabilité de toute la zone euro qui dépend du succès de la conclusion de cet effort ces prochains jours », a-t-il déclaré, alors que le pays est au bord de la cessation de paiement.

Voilà à quoi en est réduite la Grèce : poussée à la faillite à cause d’une dette intenable, obéissant servilement à des créanciers publics totalement incompétents, elle en est réduite à mettre en avant sa soumission (évidemment suivie d’aucun résultat) pour quémander une aumône supplémentaire. Le Premier ministre local en arrive même à insister sur les « risques systémiques » liés à la déconfiture de son pays dans un pseudo-chantage assez consternant sur le thème du « si je coule vous coulerez tous avec moi. »

Tristes Grecs, ils boiront le calice jusqu’à la lie.

Mais, en plus d’être une source intarissables de métaphores, la Grèce a un autre avantage : tel l’arbre qui cache la forêt, elle permet d’éviter de parler d’autres pays en piètre condition, comme l’Espagne, qui « craint » (c’est-à-dire, en langage non-diplomatique, s’attend avec certitude) à un dérapage budgétaire en 2012 :

La Banque d’Espagne a encore mis en garde mercredi le gouvernement sur le risque d’un nouveau dérapage budgétaire en 2012, étant donné le contexte « très défavorable » auquel fait face le pays, qui avait déjà largement dépassé l’objectif fixé [de réduction des déficits] en 2011.

Engagé dans une course à la réduction du déficit, le gouvernement conservateur espagnol a adopté un vaste plan de rigueur, incluant 150 milliards d’euros d’économies et de hausses d’impôts entre 2012 et 2014. Mais « malgré cela, l’information disponible actuellement ne permet toujours pas d’écarter la possibilité d’un dérapage » budgétaire, a estimé M. Linde, qui avait déjà fait une mise en garde similaire le mois dernier.

Le pays, quatrième économie de la zone euro, avait enregistré un déficit de 9,4% du PIB en 2011, bien supérieur aux 6% promis, et s’est engagé à le réduire à 6,3% cette année.

En 2011 l’Espagne avait enregistré un déficit de 9,4% du PIB au lieu des 6% attendus, soit un écart supérieur aux critères de Maastricht eux-mêmes. Difficile d’accorder une quelconque crédibilité aux 6,3% annoncés par le gouvernement pour la fin de cette année.

Mais l’Europe du sud n’est pas la seule à se débattre, même si de gros efforts médiatiques sont effectués pour que le grand public le croie ainsi. En France, par exemple, prenons Dexia. La banque des collectivités locales jouera sa survie en décembre, lors d’une assemblée générale plus tendue que les fêtes généralement organisées durant cette période. La question posée aux actionnaires ? Approuver ou refuser une augmentation de capital de 5,5 milliards d’euros entièrement destinée aux États belge et Français. En d’autres termes, une quasi-nationalisation – quasi, et non totale, non par manque de volonté politique, mais par manque de moyens des gouvernements concernés : le dirigisme est toujours unanimement salué mais vers la fin, même Moscou manquait de roubles.

Comme de bien entendu, les actionnaires, gentiment préparés, se plieront docilement à la passation de pouvoir. Qu’ils refusent et Dexia sera liquidée, en faillite, rayée de la carte. Ils perdront tout, avec en plus la certitude que l’État se vengera si par malheur il leur reste quelque chose.

De façon intéressante, l’argumentaire en faveur de la prise de contrôle de Dexia joue humblement sur la survie de l’humanité :

Le conseil d’administration déroule un scénario apocalyptique, qu’il considère comme la conséquence la plus plausible d’une liquidation anticipée de Dexia SA. « Le conseil estime que la dissolution de la société aurait des conséquences négatives pour ses actionnaires, mais également des conséquences systémiques très graves. »

La filiale française de Dexia, Dexia crédit local (…) subirait de plein fouet la liquidation de Dexia SA, qui rendrait exigible immédiatement le remboursement de ses dettes. Or, ces dettes atteignaient, fin septembre, 386,5 milliards d’euros auxquels s’ajoutent 605 milliards sous forme de contrats de produits financiers dits dérivés.

Dès lors, « un tel défaut menacerait l’ensemble du système financier européen », résume le conseil. (…) Ce défaut créerait vraisemblablement un mouvement de panique sur les marchés, « affecterait (leur) liquidité », « avec un risque important de contagion » à l’ensemble de la zone euro.

L’assemblée générale est agendée pour le 21 décembre, soit le jour de la fin du monde. Coïncidence ?

Mais non, à supposer que l’Europe ruinée parvienne à se traîner jusque-là, le monde ne disparaîtra pas dans une apocalypse de flammes. Ça arrangerait bien du monde, pourtant. Malgré tout, le 22 décembre au matin et les jours suivants, l’Europe survivra, avec ses régimes clientélistes, sa récession, sa dette traînée comme un boulet et ses gouvernements s’agitant sans cesse pour donner le change pendant que le niveau de la dette les étrangle les uns après les autres.

Et des esprits toujours plus nombreux auront en tête la requête pathétique de Madame du Barry menée à l’échafaud. Son ombre plane sur l’Europe, ainsi que celle de la guillotine.

Encore une minute, Monsieur le bourreau.

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