Le Beaujolais Nouveau est arrivé !

Derrière le côté festif de ce Beaujolais traditionnel, si évocateur de l’âme de la France, se camoufle une autre spécialité française, celle des normes et des réglementations.

Derrière le côté festif de ce Beaujolais traditionnel, si évocateur de l’âme de la France, se camoufle une autre spécialité française, celle des normes et des réglementations.

Par Jean-Baptiste Noé.

Hier était le troisième jeudi de novembre, donc l’arrivé du Beaujolais Nouveau. L’engouement des années 1980 pour le breuvage bourguignon est un peu retombé, la faute à des arômes de banane ou de noix de coco trop poussés. Non pas à cause de produits chimiques introduits, ou d’exhausteurs de goût, mais par l’introduction de levures, lors de la fermentation du vin, qui développent ce type d’arômes. On ne se pressera pas dans les bistrots, on ne mangera pas sa charcuterie sur les nappes à carreaux rouges. Depuis quelque temps l’apéro saucisson pinard n’est plus bien vu, lui dont le Beaujolais est le roi. Le discours aseptisé de certains médecins complète à merveille la langue de bois politique : finis les apéros au boulot, et les verres de vin au comptoir. La langue de bois tue le vin, tout comme la gueule de la même essence, ou les copeaux de bois versés dans les barriques.

Alors que reste-t-il du Beaujolais Nouveau ? C’est, malgré tout, une partie de l’identité rurale de la France, le retour à une boisson simple et sans prétention, l’intrusion de la campagne dans les milieux urbains. Le Nouveau, c’est la fête de la fin des vendanges, qui a ponctué des générations de Français, à travers les régions et à travers les siècles.

C’est encore en Île-de-France que l’on consomme le plus de Beaujolais Nouveau, avec 1,3 million de bouteilles en 2011. C’est encore en France que ce vin est le plus bu : 55% des volumes produits. Mais depuis quelque temps le Japon se pique de folie pour ce vin : en 2011 il a acheté pour 47,5% des volumes totaux exportés, mais seulement 18,8% de la valeur. Ce cru quelque peu dénigré chez nous est un des plus connus à l’étranger, avec la triade Bordeaux, Bourgogne, Champagne. Voilà une belle opération marketing de l’interprofession du Beaujolais. Ce jeudi 15 novembre, dans les bars à vin de la planète, on a bu du Beaujolais Nouveau, et non pas de la Napa nouvelle ou de l’Australien nouveau. Beau succès de l’entreprise France.

Le prochain James Bond pourrait d’ailleurs s’inspirer du processus de vente de ce vin, tant la ligne commerciale est sujette à embargo et à maîtrise des flux. Les commandes pour le millésime 2012 ont été passées début août. La mise en circulation des vins dans l’UE n’est possible qu’à partir du 8 octobre, et dès le 26 octobre pour les pays non communautaires. Enfin, la vente n’est autorisée qu’à partir du 15 novembre. Ce processus n’est pas le fruit d’une opération marketing orchestrant l’attente du client et la pénurie, mais de la réglementation française qui interdit de le vendre avant. C’est en 1985 que fut fixé le troisième jeudi de novembre comme jour de vente, auparavant c’était le 15 novembre, quel que soit le jour. Derrière le côté festif de ce Beaujolais traditionnel, si évocateur de l’âme de la France, se camoufle donc une autre spécialité française, qui est celle des normes et des réglementations. Hélas pour les comptes publics, nous n’arrivons pas à les exporter aussi bien que notre vin et nos objets de luxe.

Le Nouveau a permis le renouvellement du Beaujolais dans les années 1970-1980. Avec lui, ce sont des hectolitres de cassis, de framboise et de banane qui se sont vendus dans les bars et les bistrots. Aujourd’hui, le Nouveau est son fardeau. Ces arômes outranciers et galvaudés ont décrédibilisé l’image de la région. Le Beaujolais est perçu comme une appellation trop facile à boire, ou trop artificielle. Quel dommage, car par delà ses mamelons festonnés du mont du Beaujolais, car au-delà de la ville de Beaujeu, se cachent des pépites gourmandes et délicieuses. Arrêtez le Nouveau et rendez-vous du côté de Saint-Amour et de Chiroubles. Le gamay y est enchanteur. Les dix crus du Beaujolais, tous situés au nord, sont des merveilles, à prix imbattables. Depuis quelques années certains vignerons se sont lancés dans le Beaujolais blanc. Encore confidentiel c’est lui aussi une pépite, par sa fraîcheur et son tonus. Le blanc est nouveau, mais c’est un nouveau solide, que l’on a envie de voir se développer et s’installer. La mauvaise image du Beaujolais Nouveau, souvent à juste raison, ne doit pas camoufler la belle tenue de cette région. Mettez-le à votre table, et renvoyez aux calendes les bouteilles de comptoirs.

PS : tous les chiffres cités dans cet article sont fournis par l’interprofession du Beaujolais.

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Sur le web. Article publié initialement dans le magazine Tak.