La morale à l’école ? Oui mais quelle morale

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La morale républicaine de Jules Ferry était intéressante, mais est-ce bien cet enseignement là que veut promouvoir Vincent Peillon?

La morale républicaine de Jules Ferry était intéressante, mais est-ce bien cet enseignement-là que veut promouvoir Vincent Peillon ?

Par Jacques de Guénin.

L’enseignement primaire a connu un âge d’or en France entre 1892 et les années 1960. C’était l’école de Jules Ferry. Presque tous les élèves qui en sortaient savaient lire, écrire avec peu ou pas de fautes d’orthographe, faire toutes les opérations arithmétiques classiques, connaissaient les principales dates de l’histoire et connaissaient par cœur des chefs d’œuvres de notre langue. Les meilleurs élèves étaient encouragés à poursuivre leurs études et ceux des familles pauvres obtenaient des bourses. C’est ainsi qu’en deux générations, George Pompidou, petit fils de paysans modestes, est devenu Président de la République. La plupart des instituteurs, les « hussards noirs », unanimement respectés, étaient formés dans les « écoles normales ».

Après la dernière guerre, suite à des considérations fumeuses bien décrites dans le livre de Philippe Nemo Pourquoi ont-ils tué Jules Ferry ? (1991), l’école de Jules Ferry a été progressivement détruite. La méthode de lecture syllabique a été remplacée par la désastreuse méthode globale. Les dictées, les apprentissages par cœur ont quasiment disparu. L’arithmétique a été réduite à sa plus simple expression. On n’apprend plus les dates par cœur, etc. Le coup final a été porté en 1990, lorsque les écoles normales d’instituteurs ont été supprimées et remplacées par les « Instituts Universitaires de Formation des Maitres » et les instituteurs remplacés par des « professeurs d’école ».

Le résultat est bien résumé dans le rapport du Haut Conseil de l’Éducation (2007) : seulement 60% des élèves ont des résultats acceptables, voire satisfaisants (pour 10%). 40% ont des lacunes graves. 15% ne savent pas lire.

Qu’à partir d’une situation donnée on ait voulu tester des méthodes pédagogiques nouvelles, il n’y a rien de mal à cela. C’est ainsi que le monde progresse. Mais ce qui est désespérant, et pour un scientifique proprement inacceptable, c’est que l’on n’ait pas fait à chaque changement de méthode des comparaisons précises de résultats avec la méthode précédente, ou pire encore, que lorsque les comparaisons ont été faites, on n’en ait tiré aucun enseignement afin de corriger le changement. La raison en est sans doute que l’Éducation Nationale est devenue au cours des années un monolithe que personne ne contrôle plus. Les ministres sont sans pouvoir sur l’administration, laquelle est sans pouvoir vis-à-vis des syndicats.

L’admiration pour l’école de Jules Ferry dépasse pourtant les clivages politiques. À peine élu président de la République, François Hollande, accompagné de Vincent Peillon, a rendu un hommage vibrant à Jules Ferry, devant la statue de ce dernier, au Jardin des Tuileries. En 1991, Philippe Nemo, philosophe libéral, écrivait le livre fortement charpenté Pourquoi ont-ils tué Jules Ferry ?, mentionné ci-dessus. Xavier Darcos, ministre de l’Éducation Nationale de droite, publiait en 2005 L’École de Jules Ferry, en hommage à ladite école.

La caractéristique peut-être la plus originale de cette école était l’enseignement de la morale. Jules Ferry lui-même s’était beaucoup investi sur le sujet et y attachait une importance considérable, comme en témoigne sa longue lettre aux instituteurs de 1883, où il écrit notamment : « [la loi du 28 mars] affirme la volonté de fonder chez nous une éducation nationale, et de la fonder sur des notions du devoir et du droit que le législateur n’hésite pas à inscrire au nombre des premières vérités que nul ne peut ignorer. Pour cette partie capitale de l’éducation, c’est sur vous, Monsieur, que les pouvoirs publics ont compté. En vous dispensant de l’enseignement religieux, on n’a pas songé à vous décharger de l’enseignement moral : c’eût été vous enlever ce qui fait la dignité de votre profession. Au contraire, il a paru tout naturel que l’instituteur, en même temps qu’il apprend aux enfants à lire et à écrire, leur enseigne aussi ces règles élémentaires de la vie morale qui ne sont pas moins universellement acceptées que celles du langage ou du calcul. […] ».

La leçon de morale était la première leçon de la journée. Les maximes étaient inscrites sur le tableau noir dès le début de la classe. La leçon commençait par une histoire et se poursuivait par un commentaire du maître. Les maximes étaient souvent utilisées comme modèles d’écriture sur le cahier du jour. Les élèves y prenaient beaucoup d’intérêt et les assimilaient durablement. Je suis assez vieux pour avoir connu ces leçons. Elles me fascinaient et elles ont certainement influencé mon comportement ultérieur dans la vie en société, comme celui de mes camarades de classe. À cette époque, les instituteurs étaient respectés par tous les élèves et par les parents. La politesse était de rigueur. Le vol était à peu près inexistant chez les jeunes. On ne voyait pas de filles violées par d’autres élèves, ou d’enfants poussés au suicide par le harcèlement de leurs camarades.

Dans la mesure, où, comme le dit le Petit Larousse, la morale est un « ensemble de règles de conduite tenues pour universellement valables », il ne faut pas s’étonner si les règles de bonne vie en société enseignées à l’école renforçaient celles enseignées par les parents ou au catéchisme.

Les Éditions des Équateurs viennent de republier opportunément Le livre de morale des écoles primaires, par Louis Boyer, Inspecteur de l’Enseignement primaire, dont l’édition originale date de 1885. Il s’agit du « Livre du maître » dans lequel on trouve, pour chaque leçon, des commentaires et une sélection de lectures de grande qualité littéraire et morale destinées à illustrer la leçon (on y trouve même un texte de Frédéric Bastiat !). Parmi les leçons figuraient en bonne place, fort bien expliqués, les quatre piliers de la morale libérale : la liberté, la responsabilité (bien notées comme indissociables), la propriété, la nécessité de subvenir à ses besoins par l’effort et la raison. On trouve aussi, naturellement, des leçons sur la politesse, les devoirs vis-à-vis des différents membres de sa famille, des instituteurs, des camarades, des devoirs envers soi-même, les autres hommes, la patrie… et même Dieu. Cette dernière partie est d’une rédaction exquise, son message essentiel étant qu’il faut respecter les croyances des autres.

À propos de cet enseignement, Jules Ferry, dans sa lettre aux instituteurs, avait écrit :

« Vous êtes l’auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille ; parlez donc à son enfant comme vous voudriez que l’on parlât au vôtre ; avec force et autorité, toutes les fois qu’il s’agit d’une vérité incontestée, d’un précepte de la morale commune ; avec la plus grande réserve, dès que vous risquez d’effleurer un sentiment religieux dont vous n’êtes pas juge.

Si parfois vous étiez embarrassé pour savoir jusqu’où il vous est permis d’aller dans votre enseignement moral, voici une règle pratique à laquelle vous pourrez vous tenir : avant de proposer à vos élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve, à votre connaissance, un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon, parlez hardiment, car ce que vous allez communiquer à l’enfant, ce n’est pas votre propre sagesse, c’est la sagesse du genre humain, c’est une de ces idées d’ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l’humanité« .

Il n’y a pas, dans le Livre du Maitre  un seul paragraphe qui contrevienne aux directives de Jules Ferry. C’est un chef d’œuvre absolu d’élévation morale, de retenue et de culture.

La pratique de la leçon de morale journalière à l’école primaire a été supprimée sous la Présidence de Pompidou lors de la création du tiers temps pédagogique pour faire place aux six heures hebdomadaires d’éducation physique ! La perte de cet enseignement a favorisé la déresponsabilisation de l’individu et donc l’accroissement des moyens dépensés par l’État pour y faire face. Dit autrement, elle a permis un nouveau bond en avant de l’État au détriment de l’individu. Il faut se réjouir que Vincent Peillon veuille le rétablir.

Quand ce dernier a annoncé qu’il voulait réintroduire la morale à l’école, on lui a fait toutes sortes de pétitions de principe sans connaître le contenu de l’enseignement projeté. Ainsi on a dit que cet enseignement devait être de la responsabilité des parents. Certes, mais que deviendront les enfants, si nombreux aujourd’hui, dont les parents n’exercent pas cette responsabilité ?

On ne peut sérieusement participer à ce débat si l’on n’a pas lu le manuel de l’époque dont nous venons de vanter les mérites. La seule question est « est-ce bien cet enseignement-là que veut promouvoir Vincent Peillon ? » Soyons optimistes : dans une interview donnée à L’Express du 02/09/2012 il déclarait : « Je pense, comme Jules Ferry, qu’il y a une morale commune, qu’elle s’impose à la diversité des confessions religieuses, qu’elle ne doit blesser aucune conscience, aucun engagement privé, ni d’ordre religieux, ni d’ordre politique ».

Pour approfondir : Jules Ferry sur Wikibéral, l’encyclopédie libérale