Un nouveau rideau de fer est tombé sur l’Europe

Construction du mur de Berlin en 1961

Partout, l’Europe et son idée même sont à l’agonie. Un véritable rideau de fer est tombé entre les différentes parties du continent.

Partout, l’Europe et son idée même sont à l’agonie. Un véritable rideau de fer est tombé entre les différentes parties du continent.

Par Charles Sannat.
Article publié en collaboration avec le Contrarien.

Construction du mur de Berlin en 1961

C’est Winston Churchill, le 5 mars 1946, qui rendit l’expression populaire lors du fameux discours de Fulton (Missouri) en prononçant une phrase restée célèbre : « De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer s’est abattu à travers le continent. »

Comme beaucoup d’entre nous, nous faisons partie de la génération qui a vécu des années avec cette réalité. Celle de la guerre froide, de la menace de la guerre nucléaire, et bien sûr d’une Europe coupée en deux. En 1989, nous avons assisté éberlués, heureux et inquiets à la fois à la naissance d’un nouveau monde. Celui, au-delà de la réunification allemande, de la réunification de l’Europe.

Pourtant, pourtant, au moment où nous parlons, en 2012, un nouveau rideau de fer s’est abattu sur notre vieux continent. Ce n’est pas un mur physiquement infranchissable, il n’est pas parsemé de miradors avec des gardes en armes tirant sans sommation comme ce fut le cas jadis. Non, ce rideau de fer est financier. L’Europe est coupée en deux. Les pays du Sud d’un côté, ceux du Nord de l’autre. Les riches et les pauvres. Voilà la nouvelle Europe. Non pas celle que des élites décorrélées de la vraie vie tentent désespérément de vendre aux peuples, mais celle de la vraie vie.

Nigel Farage, le leader d’un parti plutôt à droite en Angleterre (sans être pour autant un fasciste), profondément nationaliste et patriote, partisan acharné de l’État-nation, est accessoirement l’un des seuls députés européens à faire quelques interventions remarquées et remarquables dans un  hémicycle aussi définitivement vide que les indemnités parlementaires sont élevées. Nigel Farage a dernièrement effectué une excellente comparaison entre la construction européenne et… l’ancienne Yougoslavie. Voilà pour lui ce qui arrive lorsque l’on constitue des ensembles politiques sans l’adhésion des peuples.

Sa remarque, qui semble politiquement incorrecte, est pourtant du bon sens de base. Les eurocrates pensent ou font l’erreur de penser que l’Europe peut se construire en dehors des peuples et uniquement grâce à la « vision » d’une élite bien-pensante.

Or partout, l’Europe et son idée même sont à l’agonie

Le Premier ministre britannique David Cameron envisage ni plus ni moins un référendum qui lui permettrait éventuellement de faire sortir le Royaume-Uni de l’Europe. Certes, il n’y est jamais vraiment rentré mais c’est un symbole fort. En Allemagne, Angela Merkel est particulièrement fâchée à l’égard de notre Normal 1er national. Pour le moment, l’Allemagne n’a rien vu des efforts nécessaires de l’Hexagone pour rester dans le peloton de tête. Disons-le, en réalité, pour l’Allemagne, la France est déjà tombée du mauvais côté du rideau de fer financier. Nous sommes un pays du Sud. Nous sommes fainéants, mais surtout, nous manquons cruellement de courage. Cela dit, si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, c’est vrai. D’ailleurs, nos « amis » allemands le pensaient déjà en 1939. C’était également vrai à l’époque.

Les atermoiements de notre Président ne sont jamais rien que l’expression des hésitations d’un peuple, pris en tenaille, entre manque de courage, illusion collective et espérances stupides. Nous voulons croire que nous aurons des retraites. Mais il n’y a plus assez d’argent pour les payer. Nous voulons croire que nous aurons des soins de qualité et gratuits pour tous, que les déserts médicaux vont disparaître. Mais il n’y a plus assez d’argent pour les payer. Nous voulons croire que notre épargne ne risque rien, alors qu’elle représente l’autre côté financier de la dette de notre pays. Mais il n’y a plus assez d’argent pour les payer, nos dettes. Ce qui accessoirement veut dire que l’épargne des gens ne vaut déjà théoriquement plus grand-chose. Nous voulons croire que les chômeurs pourront continuer à percevoir leurs allocations sans problème. Qu’elles pourront rester sans dégressivité. Mais il n’y a plus assez d’argent pour les payer. Nous voulons croire qu’il faut encore plus de profs, que l’éducation est une priorité, qu’il faut encore plus de moyens. Pourquoi pas, mais il n’y a plus assez d’argent pour les payer. Nous voulons croire que nous allons pouvoir continuer à percevoir nos CAF, nos APL, nos CMU, et j’en passe et des meilleures, mais il n’y a plus assez d’argent pour les payer. Nous voulons croire que nous pouvons augmenter les impôts pour financer un État providence devenu obèse, surtout ceux des autres, ceux des plus riches… mais nous ne voulons pas voir qu’il n’y a tout simplement plus assez de riches.

Ce constat n’est pas le mien. C’est celui de nos « amis » allemands.

Du désaccord franco-allemand à la « déconstruction » européenne

L’euro est un échec. Partout en Europe, les difficultés économiques deviennent insurmontables et menacent la stabilité même de pays à l’histoire séculaire.

Nous voulions croire que les Grecs l’avaient bien cherché. Nous ne sommes pas mieux. Nous voulions croire que les Irlandais avaient un peu exagéré sur la spéculation financière et que leurs banques étaient trop grosses. Nous ne sommes pas mieux. Nous voulions croire que le Portugal était un petit pays qui n’avait rien à voir avec le nôtre. D’ailleurs, quand on est portugais, on quitte le Portugal pour être gardien d’immeuble en France – que mes amis portugais n’y voient rien de condescendant ou de méprisant, bien au contraire, car je pense que nous ne sommes pas mieux. Nous voulions croire que les Italiens, avec leur âme latine, la mafia et les parties fines de Berlusconi, cela n’était pas la France, or nous ne sommes pas mieux. Nous voulions croire que les Espagnols avaient trop abusé de la construction et de la spéculation immobilière, en oubliant que partout en France, nous avons globalement fait la même chose.

Ce que nous avons voulu croire est faux. Rassurant psychologiquement, mais économiquement erroné. En économie, la réalité vous rattrape toujours.

Mais rassurez-vous. Les Allemands souffrent de ce même déni. Ils s’estiment bien supérieurs à nous, les autres, ceux de l’Europe du Sud. Le gouvernement allemand baisse ses prévisions de croissance, de même que la Bundesbank pour qui l’Allemagne va même rentrer en récession en 2013. La situation sociale est dramatique en Allemagne. Les retraités n’ont plus de retraite, donc ils retravaillent. Le nombre de pauvres explosent, les inégalités grandissent. L’Allemagne est également très endettée et fondamentalement très dépendante de la croissance économique des autres. C’est ce qui arrive lorsque tout un pays est tourné vers l’exportation (ce que l’on appelle également une politique mercantiliste). La semaine dernière Angela Merkel annonçait des baisses d’impôts pour relancer la croissance en Allemagne. En France, au même moment, le gouvernement Ayrault augmentait les impôts… sans doute pour relancer la récession.

Les commentateurs y ont vu un télescopage de l’actualité permettant d’illustrer la bonne santé de l’Allemagne par rapport à notre pays. En réalité, et à y voir de plus près, les Allemands n’ont pas vraiment les moyens de cette baisse d’impôts. L’Allemagne renforce son marché intérieur. Comme la Chine, l’Allemagne souhaite faire évoluer son modèle économique vers son marché intérieur.

Pourquoi ? D’une part, parce qu’il n’y a plus grand-chose à attendre des autres marchés pour de nombreuses années, la Grèce vous montrant, avec 4 ans d’avance, l’état de notre pays à la fin du quinquennat du Président Hollande. D’autre part, parce que nous rentrons dans une phase de déconstruction européenne.

Après plus de 50 ans d’avancées, la déconstruction européenne nous semble une évidence, et pour certains une fatalité. Ce qui nous a réunis, aujourd’hui nous sépare. La monnaie unique nous divise entre riches et pauvres. Les institutions politiques de l’Europe n’ont pas su s’adapter. La démocratie européenne n’existe pas. Le carcan de l’euro – sans être, et loin de là, la raison principale de la crise – rend celui-ci pour beaucoup de pays ingérable.

Il faut bien comprendre ce qu’il se passe en Grèce. Ce pays ne quittant pas la zone euro, il ne peut en aucun cas retrouver un peu de compétitivité en dévaluant massivement sa monnaie. La Grèce doit donc retrouver de la compétitivité par l’austérité en baissant drastiquement son coût du travail. En divisant les salaires par plus de deux en cinq ans, c’est exactement ce qui passe, sans pour autant d’ailleurs déchaîner les investissements étrangers… qui se font encore attendre. Ce qui a été possible en Grèce et avec les difficultés que l’on sait, sans oublier que l’austérité là-bas atteint les limites du supportable, ne le sera pas en Italie, ni en Espagne et encore moins en France.

L’Europe se rapproche à grand pas du chaos social et ne pourra pas survivre sous cette forme-là. Je pense qu’en baissant les impôts, après avoir d’ailleurs l’année dernière augmenté les salaires, la chancelière allemande prépare en réalité l’Allemagne à une déconstruction européenne et à un fonctionnement plus autarcique de nos économies respectives. Les communistes n’ont jamais réglé les problèmes du communisme par plus de communisme, et ce n’est pas faute d’avoir persévéré dans l’erreur pendant plus de soixante-dix ans. De la même façon et avec le même raisonnement, on peut annoncer sans trop risquer de se tromper à long terme, que nous ne règlerons pas les problèmes de la dette avec plus de dettes, ou encore les problèmes de l’Europe avec plus d’Europe. Lorsque notre Président nous déclare qu’il est favorable à une Europe à plusieurs vitesses, il faut bien comprendre ce que cela veut dire : l’Europe telle que nous la connaissons est morte. Reste à savoir quand et comment elle sera reconfigurée.

Ce qui est sûr, c’est qu’à nouveau un rideau de fer s’est abattu sur nous.