Suisse : trop de pauvres sur les routes

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La présidente de la Confédération suisse et ministre des finances Eveline Widmer-Schlumpf veut introduire un nouvel impôt écologique sur l’essence. Une mesure qui pénaliserait les plus pauvres.

La présidente de la Confédération suisse et ministre des finances Eveline Widmer-Schlumpf veut introduire un nouvel impôt écologique sur l’essence, qui placerait le prix du litre à 5 francs d’ici 2050. Une mesure qui pénaliserait les plus pauvres.

Par Stéphane Montabert, depuis Renens, Suisse.

5 francs [1]. C’est le prix auquel la présidente de la confédération, Eveline Widmer-Schlumpf, souhaite parvenir d’ici 2050 pour chaque litre d’essence.

Vous avez une berline pour transporter votre famille, avec un réservoir de 70 litres ? Sortez les 350.- à chaque passage à la pompe…

Dans la même veine, la conseillère fédérale table sur une augmentation de 50% du prix de l’électricité, toujours à l’aide de taxes « incitatives ». Les quelques individus qui pensaient esquiver les tarifs délirants de l’essence avec une voiture électrique ne s’en sortiront guère mieux. Pas plus d’ailleurs que les consommateurs et les entreprises utilisant de l’électricité, c’est-à-dire, tout le monde.

Facile de se moquer des décisions sur trente-huit ans que le gouvernement se sent obligé de prendre ce jour. Les difficultés de la Suisse ici et maintenant sont-elles à ce point triviales que les géants intellectuels composant notre Conseil Fédéral n’ont d’autre choix que de s’attaquer aux défis à l’horizon 2050 ?

Mais la Suisse existera-t-elle seulement encore à cette date?

Lorsque le projet de fiscalité écologique prendra ses pleins effets, Mme Widmer-Schlumpf ira joyeusement sur ses 94 ans. On devine que, 35 ans après la fin de son mandat, elle ne sera personnellement pas trop affectée.

Évidemment, la proposition suscite un tollé, et il est fort probable que le projet finisse à la corbeille avant même que l’encre ne soit sèche. Si le Parlement a la veulerie de suivre les délires mortifères de l’administration fédérale, il reviendra alors au peuple de remettre ses élites en place. Fichu démocratie directe, n’est-ce pas !

La Suisse dispose de quelques garde-fous pour éviter que les pires utopies ne soient infligées à la population. Malgré tout, le combat fut-il gagné d’avance, la perspective n’a rien de rassurant. Elle amène à s’interroger sur la classe politique tout entière. Avoir installé aussi haut à la tête de l’État helvétique des gens capables de pondre des inepties pareilles a quelque chose d’effrayant.

Eveline Widmer-Schlumpf

Qu’on ne se méprenne pas, Mme Widmer-Schlumpf n’est pas seule en cause. Le projet annoncé par la Présidente de la Confédération n’est pas sa décision personnelle mais l’émanation de toute une administration qui a longuement travaillé pour établir son plan… Et une part non négligeable de la population (quoique minoritaire, je n’en doute pas) soutient le projet.

J’invite ces visionnaires à faire preuve d’audace. Nul besoin d’attendre 2050. Gagnons du temps : que ces belles âmes s’engagent à payer dès aujourd’hui leur essence 5.- le litre, volontairement. Elles n’ont qu’à me faire don de la différence, par exemple. Je promets solennellement de dépenser cette somme au nom de Gaïa.

La seconde réflexion qu’inspire ce projet de fiscalité écologique tient à son mécanisme. Bonne pâte, l’État entend rétrocéder à la population les sommes extorquées au travers de ces taxes énergétiques – moyennant une petite part pour les fonctionnaires, il faut bien vivre… Ces montants seraient reversés par des bonifications d’impôt, une réduction des primes d’assurance-maladie ou des cotisations AVS réduites pour les ménages et les entreprises.

Résumons : l’énergie serait chère pour tout le monde mais serait restituée par des réductions d’impôts.

Résumons encore : l’énergie serait chère pour tout le monde mais serait restituée à tout le monde, sauf à ceux qui sont trop pauvres pour payer des impôts.

Le caractère antisocial du projet devrait faire bondir tout socialiste normalement constitué.

Entre écologie et aide envers les plus démunis, le cœur balance…

L’écologie politique se fait fort de changer les comportements sous la contrainte. Et pour que la population se sente concernée, il faut que ladite contrainte se concrétise en mesures fiscales écologiques frappant durement le porte-monnaie. D’où un implacable énoncé de la logique sous-jacente :

L’écologie implique de changer le comportement du plus grand nombre – c’est-à-dire de la classe moyenne et des pauvres. Elle est donc foncièrement et nécessairement anti-sociale.

Le moindre sympathisant vert jurera évidemment le contraire. Pourtant, il faut se rendre à l’évidence, une mesure fiscale ciblant exclusivement les 1% les plus fortunés n’a écologiquement aucun sens. Ce sont les 99% qu’il faut viser.

Les ultra-riches sont volontiers adeptes de l’écologie, en grande partie parce qu’ils peuvent se le permettre. Fiscalement ou socialement, ils tireront toujours leur épingle du jeu. Banquiers, administrateurs de grands groupes, négociants en art ou héritiers de bonnes familles n’auront aucun problème à payer leur électricité le triple, leur essence 5 francs le litre ou leurs sacs poubelles 10 francs pièce. À une époque où les automobiles n’existaient pas, ils disposaient d’une chaise à porteurs ! Que la fiscalité devienne trop irrespirable – malgré les considérables moyens d’optimisation fiscale à disposition – et il leur restera toujours la possibilité de déménager vers des horizons plus cléments (ainsi que leurs éventuelles entreprises, mais c’est un autre débat).

Le Suisse moyen n’a pas cette chance. Prisonnier de la distance entre son logement locatif et son emploi, il ne peut que subir les foudres fiscales en continuant tant bien que mal à se déplacer de son domicile à son travail. On lui fait miroiter un avenir plus vert où en se privant de tout il parviendrait à esquiver certaines des taxes qui le frappent, mais en ces temps difficiles, quelle part de sa consommation relève exclusivement du loisir ? À moins que l’éclairage et le chauffage n’en fassent désormais partie…

Rendons grâce à Eveline Widmer-Schlumpf pour sa cohérence écologique : si la réforme fiscale promue par la conseillère fédérale et son administration réussit à passer la rampe, les routes helvétiques seront enfin débarrassées des embouteillages provoqués par tous ces pauvres qui parvenaient encore à se payer une voiture.

Plus de place sur la chaussée pour les 4×4 série limitée, c’est aussi ça, l’écologie.

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Note :

  1. Soit 4,16 € au taux de change du 29.08.20112