Allaitez au sein, ou sinon…

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Le maire de New York est un grand partisan de l’allaitement naturel des nourrissons. Mais il est loin de se contenter d’exprimer son opinion sur la question.

Le maire de New York est un grand partisan de l’allaitement naturel des nourrissons. Mais il est loin de se contenter d’exprimer son opinion sur la question.

Par Steve Chapman (*), depuis les États-Unis.

Michael Bloomberg, le maire de New York, fait très, très attention à ce que vous buvez. D’abord, il vous a interdit de boire votre litre de Big Gulp. Mais ayez bien conscience que vous n’avez pas non plus toute latitude pour choisir vos boissons non sucrées. Il veut aussi vous interdire votre lait infantile.

Le vieil axiome veut que les conservateurs souhaitent tenir l’État loin de votre portefeuille, et les progressistes, loin de votre chambre à coucher. Sur ce dernier point, Bloomberg n’est pas de cet avis.

Tant que vous avez des relations sexuelles, il respectera votre intimité. Mais si par malheur, cette relation aboutit à un enfant, c’est très différent.

Bloomberg est un grand partisan de l’allaitement naturel des nourrissons. Mais il est loin de se contenter d’exprimer son opinion sur la question. Il veut utiliser la force publique pour que ses administrés se conforment à sa préférence.

Le service de santé de la ville a déjà monté une campagne pour promouvoir l’allaitement autour du slogan « Le lait maternel est meilleur pour votre bébé », affiché sur des posters dans le métro et les hôpitaux. La douce persuasion, toutefois, n’a pas abouti à l’unanime conformité que Bloomberg souhaitait. Donc, dès le mois prochain, tous les hôpitaux publics de New York vont appliquer un règlement destiné à dissuader toute mère de contaminer son nouveau-né avec un liquide en boîte.

Si vous voulez utiliser du lait infantile à l’hôpital, il vous faudra le demander à une infirmière. Elle aura l’obligation de vous faire une leçon sinistre pour vous expliquer pourquoi vous faites une erreur. Si vous insistez, le lait sera prélevé dans une armoire fermée à clé, mais le personnel devra enregistrer sa sortie, garder une trace de sa distribution et envoyer l’information au service de la santé. C’est presque plus facile d’obtenir du cannabis.

Dans les hôpitaux d’autres villes, les parents qui sortent de la maternité se voient offrir gratuitement des sacs par des fabricants de lait, contenant du lait infantile et d’autres objets dont ils pourraient avoir besoin. Ce sera interdit dans les 27 hôpitaux de New York qui appliqueront la réglementation Bloomberg. Vous voulez vraiment du lait infantile ? Allez donc l’acheter ailleurs… si vous l’osez.

Cette approche rappelle la vieille règle totalitaire : tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire. Si allaiter est sain, pourquoi tout le monde ne devrait-il pas le faire ? Et si quelqu’un choisit de ne pas le faire, pourquoi respecter son choix ? Bloomberg et les groupes qui soutiennent sa politique sont déterminés à arriver à leurs fins, peu importent les souhaits de celles qui portent et alimentent réellement leurs enfants.

Leurs motivations sont sans doute sincères. Toute une série d’études indiquent que les enfants allaités ont un QI plus élevé, tombent moins malades et sont moins enclins à l’obésité que ceux qui ne l’ont pas été. L’Académie Américaine de Pédiatrie, parmi d’autres, exhorte les mères à recourir exclusivement à l’allaitement pour au moins les six premiers mois.

Certains voient même le lait infantile comme une menace sur la santé publique. Le sénateur Tom Harkin (un démocrate de l’Iowa) a proposé d’obliger les fabricants à apposer des avertissements sur les bouteilles de lait infantile.

Mais le lait infantile n’est pas l’équivalent moral des Camel sans filtre. Même si les scientifiques sont presque tous d’accord pour un tas de raisons, les preuves sont moins écrasantes que ce qu’on pourrait penser.

L’éditorialiste du New York Times spécialisée dans la santé, Jane Brody, rapporte que « aucun essai randomisé et contrôlé, qui constitue l’étalon-or de la recherche scientifique, n’a prouvé que les bébés nourris au sein réussissent mieux, au moins dans les pays industrialisés ».

Corrélation n’est pas causalité. La plupart des joueurs de la NBA sont grands, mais jouer à la NBA ne fait pas grandir.

Les femmes qui allaitent sont dans l’ensemble plus éduquées et plus riches que celles qui ne le font pas. Les femmes qui ont le temps et l’envie d’allaiter peuvent apporter davantage d’attention au développement de leurs enfants. De tels facteurs peuvent jouer un rôle majeur.

Mais rien de tout ça n’a empêché la campagne pour l’allaitement de développer un côté moralisateur et punitif. Je connais une jeune mère qui, alors que son bébé réclamait plus de lait qu’elle ne pouvait lui en fournir, s’est sentie coupable d’aller acheter du lait infantile. « J’aurais été moins embarrassée d’acheter des préservatifs », m’a-t-elle dit. « J’ai scanné moi-même le code-barre pour que les caissiers ne sachent pas que je suis une mauvaise mère. »

Les zélotes de l’allaitement sous-estiment les nombreux facteurs qui font que les mères utilisent du lait infantile pour une partie ou toute l’alimentation de leur nouveau-né : la douleur, une lactation insuffisante, les exigences de leur travail ou encore une maladie qui nécessite des médicaments que leurs nourrissons devraient éviter.

Bloomberg ne peut pas connaitre les circonstances uniques et les choix auxquels chaque femme est confrontée. Elle, si. Elles ont même davantage intérêt à ce que leurs enfants se portent bien et se sentent bien. Il devrait avoir un grand respect vis-à-vis de leurs choix.

D’une manière générale, c’est une bonne idée que l’État ne soit pas en permanence sur notre dos. Pas plus que sur le reste du corps.

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Paru le 06.08.2012 sur Reason.com sous le titre Mayor Bloomberg : Breastfeed or Else
Traduction : Benjamin Guyot pour Contrepoints.

(*) Steve Chapman est un chroniqueur du Chicago Tribune.