Ces fondateurs du politiquement correct français : Pierre Bourdieu

Pierre Bourdieu 2

L’essor du relativisme, ce courant qui écrase tout système de valeur hiérarchique et qui asphyxie tout esprit critique depuis des années, doit certainement beaucoup à La distinction de Pierre Bourdieu.

L’essor du relativisme, ce courant qui écrase tout système de valeur hiérarchique et qui asphyxie tout esprit critique depuis des années, doit certainement beaucoup à La distinction de Pierre Bourdieu.

Par Claude Robert.

Loin de moi l’idée de critiquer l’œuvre du sociologue, son travail méthodique force le respect et il faut d’ailleurs bien faire la différence entre Pierre Bourdieu le scientifique, confondant, et Pierre Bourdieu le militant, jusqu’au-boutiste… Ceci étant dit, il semble que le second se soit parfois invité dans le travail d’analyse et ait réussi à nuire à l’objectivité du premier.

C’est ce qui s’est produit, il me semble, dans La distinction, livre paru dans une période fortement marquée idéologiquement (fin des années 70) et qui a sans doute beaucoup aidé à couronner, légitimer et probablement prolonger des décennies de contre-culture (c’est-à-dire de culture anti-bourgeoise). L’idée incriminée dans cet ouvrage n’est pourtant que suggérée, évoquée indirectement, à force de critiques à peine larvées de la nature de la culture savante ou bourgeoise, faite de retenue, de « distanciation », de « rejet du directement assimilable et jouissif », et de valorisation à peine masquée de la culture populaire qui serait quant à elle « l’affirmation d’une continuité de l’art et de la vie », et plus admirable encore,  qui serait « le refus du refus » qui caractérise si bien la « culture savante ». Je résume en forçant à peine le trait :  les « doctes » et les « dominants » sont essentiellement exclusifs tandis que le peuple a un goût sans a priori.

Mais Pierre Bourdieu n’est jamais si proche de l’aveu que lorsqu’il cite les thèses opposées aux siennes, pour mieux avancer dans ses démonstrations. Ainsi en est-il de l’exemple qu’il donne pour montrer combien les heureux élus qui apprécient l’Art savant ou déclaré comme tel sont prêts à toutes les argumentations pour justifier leur système de valeur :

Et pour convaincre que l’imagination auto-légitimatrice des happy few n’a pas de limites, il faut encore citer ce texte récent de Suzanne Langer que l’on s’accorde pour considérer comme un des « world’s most influential philosophers » : – Autrefois les masses n’avaient pas accès à l’art : la musique, la peinture, et même les livres, étaient des plaisirs réservés aux gens riches. On pouvait supposer que les pauvres, le ‘vulgaire’ en auraient joui également, si la possibilité leur en avait été donnée. Mais aujourd’hui où chacun peut lire, visiter les musées, écouter de la grande musique, au moins à la radio, le jugement des masses sur ces choses est devenu une réalité, et à travers lui, il est devenu évident que le grand art n’est pas un plaisir direct des sens. Sans quoi, il flatterait – comme les gâteaux ou les cocktails – aussi bien le goût sans éducation que le goût cultivé. (p 32, Éditions de Minuit)

Cette citation politiquement très incorrecte, et introduite avec ironie par Pierre Bourdieu aux dépens de son auteur, citation avec laquelle il est de toute évidence en parfaite opposition, laisse entrevoir une partie du refoulé : le système de valeur dominant est un système essentiellement arbitraire, construit non pas sur un apprentissage objectif de techniques objectives d’appréciation d’un beau la plupart du temps objectif, mais sur une partition de territoires sociaux purement fortuite et sur la défense acharnée de cette partition.

Même si le sociologue ne l’admet jamais clairement, La distinction laisse transparaître en filigrane comme une préférence pour le goût populaire, qui est décrit avec une sorte de déférence voire d’admiration latente, tandis que le goût bourgeois n’est la plupart du temps présenté que comme celui des classes dominantes, comme s’il n’était qu’un territoire sociologiquement imposé par la force, et naturellement jamais justifié par une quelconque échelle universelle du goût nécessitant un minimum d’apprentissage. Cet apprentissage est cependant reconnu par le sociologue, mais il semble l’entacher d’inégalitarisme, de favoritisme, comme si la faute que ce sésame existe en incombe aux classes dominantes, coupables qu’elles sont d’avoir su dominer même dans l’univers sensible du goût ! Pourquoi dans ce cas ne pas reprocher aux classes dominantes de dominer ? Il est d’ailleurs amusant de constater qu’entre les classes populaires et les classes dominantes, se trouve une petite bourgeoisie dont le portrait que dresse le sociologue est sans doute le plus péjoratif : cette catégorie dépenserait beaucoup d’énergie à acquérir le goût dominant, elle en ferait même trop. Comme si, au lieu de respecter le goût populaire, elle l’abandonnait comme un traitre quitte ses origines pour trouver mieux…

Lorsque j’étais étudiant dans les années 70-80, je me demandais pourquoi le goût classique/dominant/bourgeois était si décrié au point qu’une sorte de contre-culture du laid, du facile ou du provocateur se soit épanoui aussi bien. À cette époque, je me demandais également pourquoi, dans la noosphère des sciences humaines, « petit bourgeois » était devenu très péjoratif alors que traiter quelqu’un de « prolétaire » n’était pas de rigueur. Récemment, à la lecture de La distinction, j’ai tout de suite pensé avoir trouvé si ce n’est l’origine de ces  inclinations tout au moins leur officialisation et leur institutionnalisation. L’essor du relativisme, ce courant qui écrase tout système de valeur hiérarchique et qui asphyxie tout esprit critique depuis des années, doit certainement beaucoup à cet ouvrage.

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