Idée reçue : le libéralisme, une doctrine de droite ?

Dictionnaire du libéralisme Mathieu Laine

Contrepoints vous propose de découvrir sur plusieurs jours l’introduction au Dictionnaire du libéralisme sorti récemment. Conçue comme une réponse aux lieux communs sur le libéralisme, elle vous permettra d’avoir l’ensemble des arguments sur ces préjugés si courants !

Contrepoints vous propose de découvrir sur plusieurs jours l’introduction au Dictionnaire du libéralisme sorti récemment. Conçue comme une réponse aux lieux communs sur le libéralisme, elle vous permettra d’avoir l’ensemble des arguments sur ces préjugés si courants !

Par Mathieu Laine et Jean-Philippe Feldman.
Publié en collaboration avec l’Institut Coppet.

Le libéralisme est habituellement classé à droite sur l’échiquier politique. Parfois, il s’agit de stigmatiser une doctrine conservatrice. Parfois, il s’agit au contraire de faire ressortir son extrémisme. On parle alors d’ « ultralibéralisme », un libéralisme tellement radical qu’il verserait dans la droite la plus antisociale, et finalement dans l’extrémisme de droite.

Une telle conception est d’abord historiquement fausse. A la suite de la césure droite/gauche progressivement dégagée à partir de 1789, les libéraux constituent un mouvement de gauche jusqu’à la fin du XIXe siècle. En tant qu’ « indépendant », Benjamin Constant est le chef de la gauche libérale. Alexis de Tocqueville siège au centre gauche et il en sera de même plus tard de Léon Say,  le petit-fils  « libéral conservateur » de Jean-Baptiste, ou encore d’Yves Guyot lors des premières années de la IIIe République. Quant à Frédéric Bastiat, député de 1848 à sa mort deux ans plus tard, il ne siège pas plus à droite et il reconnaît avoir mêlé sa voix tantôt à la droite, tantôt à la gauche, voire à l’extrême gauche, suivant que les pauvres ont demandé plus que ce qui était juste ou que les riches leur ont refusé même ce qui était juste. Le libéralisme n’est pas un conservatisme. Il a soutenu les droits de l’homme déclarés en 1789, et les réformes économiques et sociales du tout début de la Révolution française.  En revanche, il a refusé avec horreur les atteintes à ces mêmes droits perpétrées par les Jacobins et culminantes avec la Terreur. Dans une annexe à sa Constitution de la liberté en 1960 intitulée « Pourquoi je ne suis pas un conservateur », Hayek a exposé avec clarté les différences irrémédiables qui séparent libéralisme et conservatisme. Le libéral n’est pas un homme du passé, rétif au progrès, arc-bouté sur une morale passéiste et confiant dans l’intervention de l’Etat à partir du moment où c’est lui qui est au pouvoir. Le libéral porte au firmament, pour reprendre l’expression de Jefferson en 1799, non pas la confiance, mais la défiance envers le Pouvoir, quel qu’en soit le détenteur. Il accepte l’innovation, l’expérimentation, les atteintes aux coutumes et à la morale établies, tout en rappelant que l’individu doit supporter les conséquences de ses choix. Si aujourd’hui les frontières entre droite et gauche sont brouillées en ce sens que les prétendus « progressistes » sont souvent les plus attachés aux privilèges et au statu quo, il n’en demeure pas moins que les libéraux ne se rattachent pas au « pragmatisme » souvent revendiqué à droite et au centre qu’ils analysent soit comme une absence de courage, soit comme une perte de repères.

La notion d’ordre n’est pas comprise de la même manière par la droite, la gauche et les libéraux. L’ordre spontané de ces derniers s’oppose non seulement à l’ordre naturel des hommes de droite selon lequel les règles seraient immuables et imposées à la société de manière fixe et hiérarchique, mais encore à l’ordre construit des hommes de gauche selon lequel les règles parfaites de la société future devraient délibérément se substituer aux règles défectueuses de la société actuelle –  c’est le « constructivisme » éreinté par Hayek dans le second volume de Droit, législation et liberté en 1976 et dans son dernier ouvrage La présomption fatale en 1988.  La droite veut conserver, la gauche changer, mais dans les deux cas, il s’agit coupablement de modeler la société.

Par ailleurs, divers courants politiques se défient du libéralisme comme d’un rouleau compresseur, sur fond d’uniformisation, de « globalisation » ou de « mondialisation », voire de « mondialisme », qui détruirait les coutumes ancestrales et la diversité culturelle. Au-delà du conservatisme qui recouvre ces approches, les libéraux entendent au contraire démontrer que leurs principes émancipent les individus du poids pesant du tribalisme et des traditions imposées, tout en leur permettant de garder en toute liberté leurs spécificités et de les cultiver. A cet égard, les rapports entre libéralisme et nation ont fait l’objet de fausses interprétations. Les libéraux conçoivent les nations comme des communautés d’individus librement constituées, et non pas comme des ensembles totalisants – holistes en termes techniques – qui les enserreraient inévitablement au sein d’Etats, dès lors appelés « Etats-nations ». Le libéral peut être patriote, il peut aimer sa nation, mais en aucun cas il ne saurait sombrer dans le nationalisme et l’impérialisme.

Enfin, il ne faut pas oublier que le libéralisme est divers. Sur l’échiquier politique, ses différents courants peuvent se placer de l’anarcho-capitalisme à la gauche modérée en passant par la « droite libérale » et les libéraux conservateurs. Ils se distinguent avant tout par le rôle qu’ils laissent à l’Etat : nul pour les anarcho-capitalistes, minimal pour les libertariens et les minarchistes, gendarme ou garant pour la plupart des courants libéraux actuels, beaucoup plus interventionniste et présent pour les libéraux conservateurs, protecteur pour les libéraux sociaux. Là encore, le libéralisme exige pour être compris une approche qui ne soit pas caricaturale.

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