Le néolibéralisme selon le Nouvel Observateur : Institutionnalisation et hypermédiatisation de la connaissance inutile

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Nos média nationaux comprenant radios, hebdomadaires nationaux et autres blogs participent activement á la désinformation, disséminant des clichés et offrant des cadres d’une analyse du libéralisme ouvertement idéologique plutôt qu’informative. Ces comptes-rendus journalistiques au public sont des formes fortement institutionnalisées de communications, ce qui nous conduit à constater l’échec de la culture économique, et de la culture tout court, dans les média français.

Nos média nationaux comprenant radios, hebdomadaires nationaux et autres blogs participent activement à la désinformation, disséminant des clichés et offrant des cadres d’une analyse du libéralisme ouvertement idéologique plutôt qu’informative. Ces comptes-rendus journalistiques au public sont des formes fortement institutionnalisées de communications, ce qui nous conduit à constater l’échec de la culture économique, et de la culture tout court, dans les média français.

Par Philippe Rouchy.

Éric Aeschimann a écrit une revue pour l’hebdomadaire national le Nouvel Observateur du 8-14 mars 2012 intitulée « Philosopher par temps de crise » qui se présente comme une critique de la raison économique [1]. C’est une revue de cinq ouvrages d’auteurs qui proposent une lecture critique du néolibéralisme à partir d’une approche philosophique de la question. La justification d’une telle approche est simple mais comme on le verra dans cet article largement insuffisante.

Revoyons d’abord l’ensemble des points soulevés par la revue d’Eric Aeschimann [2] qui consiste à montrer que les postulats du libéralisme sont irrationnels. Je passe en revue ces suppositions à l’aide de trois sous-chapitres : (a) l’économie n’est pas le monopole des économistes ; (b) le libéralisme prolonge et développe insidieusement la dépossession des savoirs de la population et (c) le libéralisme social et politique doit contrebalancer le néolibéralisme débridé. Je considérerai comment une telle revue critique ne tient pas compte des connaissances économiques nécessaires pour répondre aux scepticismes soulevés. Enfin je conclurai en tirant quelques conséquences sur nos media nationaux, qui non seulement ne font pas leur travail d’information, mais sont les agents actifs de l’échec de notre culture.

1 – L’économie n’est pas le monopole des économistes

Le premier argument consiste à réintroduire le besoin d’une réflexion philosophique. L’économie n’est pas le pré-carré des économistes. Personne n’a dit le contraire mais encore faut-il connaître un minimum d’économie pour s’engager effectivement sur le sujet. Est-ce que nos philosophes vont réussir leur tour de force critique ? C’est ce que nous allons voir. La revue critique d’Éric Aeschimann commence avec l’ouvrage de Jean-Pierre Dupuy L’avenir de l’économie [3].

Et ça commence très fort dans l’ignorance économique avec la déclaration de Dupuy selon laquelle l’économie est un type de religion. Elle implique selon lui non seulement une forte dose d’irrationnel mais aussi une part d’inconscience de sa propre condition en tant qu’outil d’analyse de la société. Dupuy n’hésite pas à détourner Adam Smith en transformant l’objectif du célèbre économiste [4] en un moralisme étroit de la chose économique. Adam Smith devient donc celui qui montre que l’économie est une accumulation égoïste de biens matériels, le tout suscitant l’envie. On est bien loin de la contribution d’Adam Smith à la science économique, mais on rejoint la ritournelle socialiste de l’aveugle accumulation des biens [5].

Et c’est là que le pseudo-philosophe et pseudo-économiste introduit la question de la rationalité économique. Cependant, notons que pour traiter de cette sérieuse question, il n’est pas parti d’Adam Smith, mais l’a instrumentalisé pour se donner un vernis économique qui lui permet d’introduire une question pseudo-philosophique. La question que Dupuy se pose est, en fait, un jugement de valeur, moral et condescendant sur les biens matériels. En fait, la mauvaise philosophie ne s’arrête pas là puisque Dupuy et son critique Aeschimann pensent que la transcendance des biens matériels peut-être acquise par la pensée religieuse, d’où le recyclage de Max Weber exposant le calvinisme et sa projection transcendantale de la réussite économique. Pourtant tout ce recyclage est éculé, car sans fondement sur des faits sociologiques contemporains et, donc, à la logique largement discutable. W. W. Rostow [6] a depuis longtemps expliqué que le système de valeurs (religieux en ce qui concerne le rôle de Calvin dans l’émergence des élites capitalistes) n’est qu’une explication mineure et insuffisante pour expliquer la maximisation des profits engendrée par le système de production capitaliste. Il explique que la dynamique du capitalisme est aussi due à la mobilité sociale. C’est l’ascendance de nouvelles élites dont les routes conventionnelles avaient barré l’accès au prestige et au pouvoir, ainsi que l’affaiblissement de la société traditionnelle elle-même qui finalement ont permis à certains de ses membres la recherche d’une certaine avance matérielle et du pouvoir politique.

Les implications du changement social que le capitalisme permet est à mille lieues des péroraisons de nos philosophes. Pour eux, Dupuy comme son serviteur Aeschimann, la reconsidération de l’économie doit se faire en la transcendant, c’est-à-dire en l’évinçant au profit de la politique (que j’imagine sans trop me forcer, dirigiste et confiscatoire, basée sur des prélèvements fiscaux dont la logique est peu transparente puisque fondée implicitement sur les principes partisans des partis).

Bien que cette revue critique de l’ouvrage de Dupuy échoue à faire une démonstration d’une critique de l’économie, le lecteur se trouve devant un dilemme. D’abord, il devra faire confiance à la revue critique sans que son auteur ait disposé des outils de la critique pour se faire une opinion informée [7]. Ensuite, et ce qui est plus inquiétant, toutes les idées présentées ne sont qu’une longue enfilade de préjugés mal dégrossis qui montrent une inculture économique et une incurie philosophique. Alors, à quoi ressemblerait un questionnement valable ?

La question sérieuse que Dupuy pourrait susciter est la suivante : pourquoi les questions économiques semblent-elles impératives pour appréhender les changements de notre société ? [8] Pour répondre à cette question, deux éléments complémentaires doivent être pris en compte : 1- Si des non-économistes veulent traiter d’aspects qu’ils considèrent délaissés par les économistes, alors ils se doivent de connaitre les problématiques économiques de notre temps. Et non pas comme le fait Dupuy et, comme le relaie aveuglément Aeschimann, de se borner à recycler des clichés éculés des sciences sociales des années 30. 2- Les recherches passées et en cours, faites par des universitaires sérieux, doivent être rapportées par les journalistes critiques spécialisés, afin de nous les faire connaître.

Chacun sait qu’il n’y a pas un problème de l’économie, de la même façon que la politique ne peut en être la solution. La revue critique d’Aeschimann ne répond pas à ces deux questions préalables, ce qui interdit aux lecteurs d’aboutir à une décision éclairée concernant le libéralisme et ses critiques. Nous avons affaire à une simple idéologie de bas étage.  On peut arriver à cette conclusion en notant que le problème économique, technique n’est pas isolé de façon convenable, ce qui rend impossible d’entrevoir des solutions (politiques ou non) valables. Et c’est sûrement dans ce flou conceptuel que Dupuy a écrit son livre à grands coups de déclarations gratuites appelées, en France, « philosophiques ».

Bien que le sujet du livre de Dupuy soit de peu d’importance, il reçoit une couverture médiatique solide, ce qui ne manque pas de m’interroger sur l’obscurantisme de nos média nationaux. Je ne suis pas loin de me demander à quel jeu manipulatoire les lecteurs du Nouvel Observateur sont conviés à leur insu ? Non seulement la question de Dupuy, mal formulée ne fait pas partie des discussions centrales de l’économie et de ses critiques aujourd’hui mais, en dépit de la non-existence de tel questionnement sur la scène internationale, il est légitime de se demander si les relais « d’information » dont ses idées bénéficient ne sont pas simplement disproportionnés [9] ?

2- Le libéralisme prolonge et développe insidieusement la dépossession des savoirs de la population

Nous sommes ici en plein délire communiste avec l’ouvrage de Bernard Stiegler États de choc. Bêtise et savoir aux XXIème Siècle. Il réussit le coup de force de ne pas traiter de la technologie mais d’en utiliser une version dégénérée où il arrive à conclure que les développements technologiques successifs ont prolétarisé les classes sociales. En dépit du fait que la « prolétarisation des classes sociales » ne veut absolument rien dire, il est possible que l’auteur cherche à défendre un certain élitisme culturel dont il doit être évidemment l’incarnation. Aeschimann n’émet aucune critique decet élan déclamatoire sur la « prolétarisation » alors que la faiblesse même de l’argumentaire m’aurait fait hésiter, en tout premier lieu, à inclure cet ouvrage dans une revue critique du libéralisme.

Il semble que les contradictions de cet auteur sur le rôle de la technologie dans l’innovation sont particulièrement sévères s’il pense qu’il peut faire l’économie du problème « résiduel » de Robert Solow. Celui-ci stipule que l’augmentation de la production dans les années 90 n’est pas seulement due à l’augmentation des « inputs » (capital inclus) mais s’explique par l’effet de l’innovation technologique. On pourrait se permettre de suggérer à Stiegler que toutes recherches sérieuses sur le rôle de l’innovation et sa relation à l’économie devraient considérer autrement que verbalement le problème du « résidu » de Solow.

« L’état de choc » de Stiegler est une vague resucée du concept de Naomi Klein « la stratégie du choc » [10], qui, in fine, n’est qu’une élaboration intellectuelle de coin de table. Cette élaboration réitère les clichés éculés du marxisme universitaire français des années 50 qui combine maladroitement la prolétarisation comme perte de savoir induite par le choc machiniste et le Freudisme selon lequel la pulsion libidinale serait une explication valable de l’économie ! [11]

Une information plus précise aurait permis à Stiegler de calmer son verbe et de savoir qu’Ernest Dichter, dans les années 30 à 60, avait développé des techniques inspirées de la psychanalyse de Freud pour perfectionner les recherches marketing aux USA appliquées aux goûts des consommateurs [12]. La raison qui me pousse à donner cet exemple, c’est qu’il permet de souligner un contraste entre une opinion vague et moralisatrice sur l’économie (Stiegler) et la connaissance de procédés marketing qui a certainement rapproché l’économie réelle des recherches plus psychologiques (Dichter). Cependant, on perçoit bien que les « intellectuels et autres journalistes » dont nous avons affaire ne se soucient que très tangentiellement de faits réels, encombrant pour le surréalisme idéologique de leur rhétorique.

3- Le libéralisme social et politique doit contrebalancer le néolibéralisme économique débridé

Éric Aeschimann présente le nouvel ouvrage de Serge Audier Néolibéralisme(s) dont l’auteur est présenté comme le « grand spécialiste français du socialisme d’inspiration libérale ». Notre critique du Nouvel observateur affirme même que c’est le deuxième livre de l’auteur, ce qu’une recherche rapide sur Wikipedia dément immédiatement comme le neuvième livre de l’auteur [13].

Éric Aeschimann retient que la gauche a négligé le libéralisme (social) politique sans que nous soyons renseignés sur ce que cette notion comprend [14]. Pourtant, au-delà des grandes déclarations sur le « socialisme libéral », une recherche rapide nous conduit sur un autre ouvrage de l’auteur « le socialisme libéral » qui accouche d’une souris intellectuelle puisque son idée se réduit à une autre hypocrisie moralisatrice qui consiste à dire que le libéralisme social est né en opposition au libéralisme économique qui fait confiance aveuglément au mécanisme du marché et, qui bien sûr, ne se soucie pas des injustices sociales.

À part le fait que des généralisations de ce niveau font la part belle aux jeux de langage les plus incontrôlables et incontrôlés, on en arrive à la conclusion inutile et inexacte qu’il existe (a) un libéralisme social qui contrebalance le méchant libéralisme économique pur et dur [15] ; sans articulation claire avec (b) un socialisme libéral représenté par John Rawls et sa Theorie de la justice (1971) et Libéralisme politique (1993). Malgré les approximations qui feraient douter n’importe quel universitaire digne de ce nom [16] quant au label autoproclamé de « socialiste libéral », la rumeur est tout de même bien relayée par nos média nationaux [17]. Cependant, bien que de nombreux auteurs (libéraux ou non) se soient posé la question de la conciliation entre liberté individuelle et solidarité sociale, la forme philosophique de la question ne garantit pas sa validité. Le problème aujourd’hui n’est pas de savoir si les auteurs libéraux (ou qui traitent de et/ou critiquent la question libérale) soient préoccupés par les questions sociales [18], mais si les non libéraux proposent des avancées significatives sur les questions sociales, auxquelles les libéraux n’auraient pas déjà pensé (et si oui, lesquelles et en quels termes ?).

Cependant, Serge Audier ne fait que répéter des élucubrations pour racheter un socialisme éculé en perdition. Ainsi, ces « socialistes libéraux » sont effectivement doctrinairement socialistes. Ils veulent que l’État réglemente le travail des enfants, des femmes, des ouvriers, garantisse un salaire minimum et soit un État-providence qui assure la sécurité et couvre les risques de maladie, de vieillesse ou encore le chômage. Il est entendu que cet État assure prospérité par la redistribution indirecte du capital. Il semblerait qu’Audier se trompe de siècle [19]. Tous les lecteurs de cet article vivent dans une époque ou toutes ces garanties précitées sont pleinement mises en œuvre. Est-il encore utile de rappeler à ces « intellectuels » que nous ne sommes plus dans les conditions historiques du XIXe siècle où les « questions sociales » se trouvaient façonnées par les choix idéologiques des conservateurs et des socialistes de l’époque. Le problème aujourd’hui est comptable, que ces mauvais philosophes le veuillent ou non. La couverture étatique a un coût et des sources de financement. Les politiques français eux-mêmes veulent éluder la question en évitant que les contribuables réussissent à mettre en œuvre une approche technique et transparente de comptabilité nationale. Une façon d’éviter cette approche (qu’au passage les sociaux-démocrates scandinaves ont mis en place dans les années 30) c’est de travailler à l’idéologisation de la question du financement de l’État.

Si Aeschimann, le rapporteur de ces « débats sur le libéralisme » avait une conscience professionnelle plus aiguisée, il n’aurait pas commencé par traiter de la question sur le plan idéologique mais se serait engagé dans un travail autrement plus difficile qui consiste à savoir si le questionnement de James Buchanan dans Public principles of public debt  (1958) est applicable à la situation française. Buchanan se demandait quels sont les effets réels du remboursement de la dette notamment sur la consommation des ménages, l’épargne et sur la structure même de la production. Le problème technique est réel puisque la comptabilité nationale est généralement holistique en ces matières. En effet, la question est autrement plus sérieuse et demande de sortir des élucubrations philosophiques faciles de nos rhéteurs nationaux.

Et pourtant, on y revient avec Pierre Dardot et Christian Laval et leur dernier ouvrage Marx, prénom Karl [20] qui nous offrent une autre déclinaison à trois francs du concept d’exploitation marxiste. Il ne s’agit pas d’exploitation par le capital prédateur du surplus de valeur créé par le travail mais l’exploitation subjective (!), c’est-à-dire la monétarisation des aspects subjectifs de notre vie tels que les sentiments, le désir, le salut ou encore le savoir. Est-ce que notre critique du Nouvel Observateur va enfin identifier et critiquer ces mauvais jeux de mots ? Bien au contraire, il va les trouver profonds pareillement que la NRF et France-Culture qui s’emploient, eux, à les diffuser le plus largement possible, les faisant passer pour des summums de la pensée contemporaine [21].

Sur le plan de la critique, on peut seulement conclure que la pensée de nos deux philosophes est une régression intellectuelle caractérisée. En effet, comme France-Culture le suggère sur son site, la question brulante à laquelle ces auteurs veulent répondre est : « comment nous libérer du capitalisme, de cette forme historique qui est devenue « monde », sans être condamnés à le subir encore longtemps, au prix de ravages de tous ordres dont nous ne faisons aujourd’hui qu’entrevoir l’ampleur ? » Nous sommes contraints de constater que l’abrutissement fait effectivement des ravages.

Heureusement qu’en philosophie, on ne compte pas seulement sur notre production parisienne, puisque Éric Aeschimann nous propose de lire le philosophe allemand Peter Sloterdijk avec son dernier livre Repenser l’impôt. Pour une éthique du don démocratique. L’auteur propose de changer le principe de la fiscalité et notamment en reconsidérant la relation entre le contribuable et l’État. Il est notable que ce type de réflexion figure parmi celles dont les libéraux se préoccupent non pas seulement en théorie mais aussi en pratique (en mettant en place des fondations comme l’Ifrap [22] qui cherche à évaluer l’efficacité des politiques publiques). Sloterdijk considère qu’il devrait y avoir une part de volontariat dans l’impôt puisque ce dernier devrait être considéré comme une contribution du citoyen à la vie de la communauté. Il contraste cette idée avec le fait que l’impôt est plus souvent perçu comme une obligation vexante plutôt qu’une approche du don. Il y a certainement une réflexion à mener dans cette direction mais cela suppose que les mécanismes de l’imposition soit efficaces, justes et flexibles (condition nécessaire pour pouvoir éventuellement parvenir à l’attitude bienveillante du contribuable envers la nation ou la communauté (régionale ou municipale)). L’implication de ce type de pensée eu égard à notre système d’imposition rigide et centralisé semblerait une évidence. Pas pour Éric Aeschimann, qui lui préfère juger que l’argument de l’auteur est insuffisant. Il ne s’aventure jamais sur la question épineuse en France de l’économie de l’État mais préfère divaguer sur « l’exploitation de l’homme par l’homme » ( ?) et la confusion entre « l’impôt sur le revenu et les prélèvements obligatoires ».

En fait, Aeschimann échoue à produire une revue critique de la littérature qu’il a sélectionnée. Il jette des mots sur le papier sans se soucier de leur signification. Mais la technique du non sens est bien rodée. Et la raison en est la suivante. Même si le lecteur sort confus de cette revue critique ou ignorant des idées qui y sont superficiellement exposées, Éric Aeshimann ne manque pas de parvenir à la conclusion que le lecteur doit finalement retirer de tout cela : un moralisme débilitant [23] qui doit finir en un bulletin de vote clairement exprimé. Je cite la dernière phrase de son article en guise de confirmation de cette observation : « Sloterdijk appelle un monde où il serait plus glorieux d’offrir que de prendre et nous enjoint de renoncer à « la conviction commode selon laquelle le comportement humain est majoritairement guidé par de basses motivations. » Et si c’était d’abord ainsi que la gauche devait se distinguer de la droite ? »

Conclusion : le journalisme idéologique est le symptôme de l’échec de la culture

Les media nationaux, se révèlent incapables de produire de l’information digne de ce nom. Ils propagent même, ce qui est très visible dans le cas de cette critique littéraire, une version tronquée et biaisée du libéralisme dont je mets au défi tous lecteurs de cette revue parue dans le Nouvel Observateur d’en retirer une connaissance compréhensive. Pour paraphraser Jean-François Revel, les lecteurs de quotidiens français continuent d’être les otages de « l’échec de la culture ». Celui-ci décrit les préjugés qui accompagnent cet échec comme le fruit de « la vision canonique de notre monde », où « il y aurait d’un côté les intellectuels, les artistes, les écrivains, les journalistes, les professeurs, les autorités religieuses, les savants, qui défendraient depuis toujours, envers et contre tous, la justice et la vérité, et de l’autre coté, les puissances du mal : les pouvoirs, l’argent, les fauteurs de guerre, les affameurs et les exploiteurs, la police, les racistes, fascistes et dictateurs, l’oppression et les inégalités, la droite en général et un peu la gauche, dans un petit nombre de ses déviations éminemment passagères et atypiques. Cette vision prévaut avec d’autant plus de facilité, que les moyens de communication, dans les démocraties, sont par définition entre les mains de ce qu’elle flatte. » [24] Le problème est que ces sources de communication auprès du public opèrent sur le mode d’un ralliement à une opinion plutôt que la présentation d’une information avérée. Elles font par exemple d’Éric Aeschimann un agent de propagation de désinformation dont la carrière universitaire mais aussi les succès de librairie dépendent de son exposition aux média nationaux.

Ces réseaux de média nationaux travaillent avec une approche idéologique de l’information. Non seulement nous sommes témoin de la négation de l’information elle-même mais de la construction et du maintien d’une prétention intellectuelle qui est inversement proportionnelle aux informations factuelles que tous ces messieurs possèdent. Les producteurs de connaissance et leur succès professionnel dépendent à la source [25] d’accord idéologique, porte d’entrée à un réseau national de diffusion. On peut se demander si ces travestis d’information vont continuer encore longtemps pour tous ceux qui, comme moi, aimeraient vivre dans une démocratie moderne ?

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Notes :

  1. http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20120312.OBS3556/philosopher-par-temps-de-crise.html
  2. Écrivain, auteur de cinq ouvrages et journaliste au Nouvel Obs et à Libération.
  3. http://www.rene-girard.fr/offres/gestion/actus_57_13295-617/l-avenir-de-l-economie-de-jean-pierre-dupuy.html
  4. Qui veut rendre compte des mécanismes du capitalisme en expliquant les dynamiques des activités humaines qui permettent la création de richesses.
  5. Notons au passage que l’accumulation des biens en tant que tel ne veut rien dire (du point de vue du consommateur, des entreprises et autres agents économiques actifs, des institutions publiques ou privées ?).
  6. Il a largement participé effectivement à l’avancement de la compréhension des faits économiques et possédait une culture des sciences sociales très large qui permettait de voir les implications de ses recherches sur les cycles de développements économiques. Voir W. W. Rostow (1960) The stages of economic growth: a non-communist manifesto. Et dans le (1952) The process of economic growth, il explique aussi que des institutions qui supportent les individus à entreprendre, et supporte l’environnement culturel pour l’entrepreneuriat sont les éléments sociaux de la croissance économique. Ces éléments sont des classiques de l’enseignement de l’entrepreneuriat aujourd’hui et font partie intégrante de beaucoup d’indicateurs quantifiés de l’entrepreneuriat.
  7. Ce que je me suis efforcé de faire maintenant.
  8. Et, en conséquence, pourquoi est-il nécessaire de se forger une culture économique ?
  9. Malgré leur importance toute relative eu égard à la collection de faits ainsi qu’à la densité des idées, les théories Dupuysiennes sont néanmoins très largement présentes sur des blogs, des sites internet spécialement créés pour leur diffusion et relayées par des médias écrits à large diffusion comme Le Nouvel observateur, Libération ou encore les radios nationales comme France Inter, TV5 monde ou encore France Culture. Voir http://www.franceculture.fr/emission-l-invite-des-matins-jean-pierre-dupuy-2012-02-22; http://www.rene-girard.fr/offres/gestion/actus_57_13295-617/l-avenir-de-l-economie-de-jean-pierre-dupuy.html.
  10. Voir par exemple http://www.conscience-vraie.info/strategie-du-choc.htm.
  11. http://www.franceinter.fr/emission-parenthese-sous-le-choc-entre-chaos-et-betise.
  12. Ernest Dichter s’attela à sonder les réponses des consommateurs au sujet de leur comportement, de leur motif et désir de consommation. Autrement dit, avant de se lancer dans des conjectures morales gratuites sur ce que l’économie fait et ce que le libéralisme est ou n’est pas, il serait certainement plus que nécessaire de se constituer au préalable une culture économique et sociale solide de ce qui a été effectivement fait.
  13. Après Les théories de la République, Paris, La Découverte, 2004 ; Raymond Aron, la démocratie conflictuelle, Paris, Michalon, 2004 ; Tocqueville retrouvé. Genèse et enjeux du renouveau tocquevillien français, Paris, Vrin/EHESS, 2004 (ouvrage provenant de la thèse de doctorat de l’auteur) ; Machiavel, conflit et liberté, Paris, Vrin/EHESS, 2005 ; Le socialisme libéral, Paris, La Découverte, 2006 ; Léon Bourgeois. Fonder la solidarité, Paris, Michalon, 2007 ; La pensée anti-68, Paris, La Découverte, 2008 ; Le Colloque Walter Lippmann. Aux origines du néo-libéralisme, Latresnes, Éditions du Bord de l’eau, 2008.
  14. Pour ceux qui aimeraient qu’on cesse de les mener en bateau, il est possible de s’informer sur le libéralisme en commençant par exemple avec le Dictionnaire du libéralisme (2012) récemment dirigé par Mathieu Laine et édité par les éditions Larousse. Ceux qui sont intéressés par le « socialisme libéral » trouveront plusieurs entrées sur le sujet qui donnent une image bien différente de notre spécialiste Serge Audier.
  15. http://www.franceculture.fr/oeuvre-neoliberalisme-s-une-archeologie-intellectuelle-de-serge-audier.
  16. Laure Célérier a fait un compte-rendu du même ouvrage (voir http://lectures.revues.org/8793) avec une critique plus honnête indiquant que l’ouvrage de l’auteur cherche à montrer les différents courants qui animent le libéralisme (notamment autour des membres du Mont Pèlerin). Cependant, on voit clairement que le point fort de son argument qui consisterait à délimiter les « néolibéraux » à partir du colloque Lippmann ne fonctionne pas puisqu’il est toujours difficile de faire une histoire intellectuelle sur le modèle présumé du dogme « néolibéral » monolithique qui n’existe pas. Patrick Fridenson a bien saisi cette faiblesse dans une critique de l’ouvrage précédent d’Audier intitulé Le Colloque Lippmann. Aux origines du néo-libéralisme (dans la revue Mouvement social voir http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1189).
  17. http://www.alternatives-economiques.fr/le-socialisme-liberal-par-serge-audier_fr_art_206_24344.html Le problème d’Audier est commensurable avec sa méthode intellectuelle qui consiste à se présenter d’emblée comme une autorité intellectuelle, et cela en passant en revue des livres que nombres d’entre nous n’ont pas lu (il revoit les auteurs Alfred Naquet, Paul Gaultier, Leonard T. Hobhouse, Carlo Rosselli, ou encore François Huet et Giuseppe Mazzini). Pourtant, bien que la démarche d’Audier est louable, elle ne peut faire l’économie d’une culture économique solide pour être totalement efficace.
  18. Une lecture, même superficielle de n’importe quel auteur libéral donnera une réponse affirmative à cette question. La dichotomie sur laquelle ces auteurs et Serge Audier en particulier, font leur « buzz » est nulle et non avenue.
  19. Une relecture du chapitre « le mythe du prolétariat » du livre L’opium des intellectuels (1955 :82) de Raymond Aron s’impose. Celui-ci rappelle, il y a déjà 57 ans, que « les prolétaires observés par Marx, qui travaillaient douze heures par jour, que ne protégeaient ni syndicats ni lois sociales, qui subissaient la loi d’airain des salaires, aient paru départicularisés par le malheur. Tel n’est pas le cas de l’ouvrier de Detroit, de Coventry, de Stockholm, de Billancourt, de la Ruhr, qui ne ressemble pas à un homme universel mais au citoyen d’une nation, au militant d’un parti. »
  20. http://sophiapol.hypotheses.org/7512.
  21. Il est amusant de constater que la circulation de l’idéologie socialiste utilise toujours les mêmes canaux bien rodés de la diffusion avec à la radio France-Culture http://www.franceculture.fr/oeuvre-marx-prenom-karl-de-christian-laval-et-pierre-dardot-0, le mensuel Alternatives Économiques http://www.alternatives-economiques.fr/marx–prenom–karl_fr_art_1139_58207.html et un club de socialistes http://www.socialisme-maintenant.com/reunion-du-7-avril-marx-prenom-karl/ le tout relayé par un réseau de libraire http://www.initiales.org/Pierre-Dardot-et-Christian-Laval.html. Aeschimann ne mentionne pourtant aucun engagement particulier des auteurs qu’il expose aux lecteurs du Nouvel Observateur. En France, il semble que pour lire et s’informer, il suffirait de faire allégeance politique d’abord et avant tout. Le libéralisme a de grands jours devant lui en commençant par s’occuper de libérer les esprits de la discipline idéologique à laquelle ils sont constamment soumis.
  22. Voir http://www.ifrap.org/.
  23. L’éditorialiste de Contrepoints, H16, a même donné un nom à ce phénomène moralisateur décadent, le « bisounours land ». Voir par exemple son emploi dans http://www.contrepoints.org/2012/06/29/88699-la-gauche-prend-enfin-des-mesures-contre-les-mechants.
  24. Voir Jean-François Revel dans son chapitre 12 de La connaissance inutile (1996 : 325).
  25. Au cours de leurs études parisiennes.