Blythe Masters, de Pierre Jovanovic

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Avec d’autres mathématiciens de JP Morgan, Blythe Masters a mis au point et largement vendu les CDS modernes, ces « armes financières de destruction massives » selon le Guardian. Malgré cela, elle reste une inconnue, cultivant le secret sur les instructions de sa banque, comme le rappelle Pierre Jovanovic dans son livre Blythe Masters.

Avec d’autres mathématiciens de JP Morgan, Blythe Masters a mis au point et largement vendu les CDS modernes, ces « armes financières de destruction massives » selon le Guardian. Malgré cela, elle reste une inconnue, cultivant le secret sur les instructions de sa banque, comme le rappelle Pierre Jovanovic dans son livre Blythe Masters.

Par Alexis Vintray.

Peu connaissent Blythe Masters, même si Contrepoints vous en avait parlé dès juillet 2011 ou en avril 2012. Tous ou presque connaissent cependant ce qu’elle a créé. Avec d’autres mathématiciens de JP Morgan, cette sulfureuse financière anglaise a mis au point et largement vendu les CDS modernes, ces « armes financières de destruction massives » selon le Guardian. Malgré cela, elle reste une inconnue, cultivant le secret sur les instructions de sa banque, comme le rappelle Pierre Jovanovic dans son livre Blythe Masters.

Le livre se lit très facilement malgré son sujet apparemment abscons, presque comme un roman même si on est malheureusement loin de la fiction. L’auteur jongle entre people et description de l’armageddon économique qui nous attend, rappelant le côté « glamour » de Blythe Masters, ses origines modestes, le comment de son ascension fulgurante au sommet de JP Morgan. Mais c’est surtout l’aspect financier qui mérite que l’on s’y attarde.

Tout d’abord qu’est-ce qu’un CDS ? Pierre Jovanovic l’explique bien, même au lecteur néophyte : en apparence le CDS n’est rien d’autre qu’une assurance. L’acheteur d’un CDS se protège d’un risque, tel qu’un non-remboursement de crédit (d’entreprises, immobilier, souverain, etc.). Le vendeur promet pour sa part de couvrir le risque contre le paiement d’un montant régulier, comme une prime d’assurance.

Au moins deux problèmes à cela, comme le rappelait Contrepoints : « Premier problème : le vendeur de cette assurance n’a aucune obligation prudentielle de réserves, contrairement aux assureurs classiques − il n’est pas forcément capable de couvrir le risque. Le second problème est que cette « assurance » encourage la prise de risque du côté de l’acheteur, le bien mal nommé aléa moral : si l’acheteur d’une telle « sécurité » est une banque, elle pourra accorder des prêts bien au-delà du raisonnable, qui plus est en contournant la contrainte « bâloise » des 8% de fonds propres. »

Ils furent largement utilisés par les banques, convaincues en bonne part par Blythe Masters qui les vendit aux plus grandes institutions mondiales comme le souligne Pierre Jovanovic. Ces CDS ont permis, avec la bénédiction du régulateur, de réduire les capitaux propres des banques, et d’augmenter artificiellement leur rentabilité pour atteindre des niveaux de profit (et de bonus) jamais vus auparavant. Les banques se sont assurées les unes les autres, sans mettre de côté l’argent pour couvrir les engagements qu’elles prenaient. Cas extrême de ces dérives face auxquelles le régulateur n’a rien trouvé à redire, AIG : « dans les années 2000, AIG-FP deviendra l’assureur de presque tous les prêts alors qu’ils ne disposaient même pas de fonds de réserve suffisants pour parer à quelques défauts de paiements majeurs! »[1]. À travers le mécanisme des CDO, c’est tout le système financier qui partagea un risque qu’il feignait d’ignorer, jusqu’à ce l’explosion de la bulle du crédit.

In fine, comme l’écrit Blythe Masters elle-même en 1997, « en élargissant la liquidité, les crédits dérivés sont l’équivalent financier d’un repas gratuit ». Or tout le monde sait qu’il n’y a pas de repas gratuit, que there is no free lunch comme disent les anglophones, qu’il y a toujours quelqu’un qui paie. Ce quelqu’un, c’est l’État, donc le contribuable, chacun d’entre nous, avec le sauvetage des banques en période de crise. Pas de rentabilité sans risque en finance comme partout ailleurs, et les banquiers, sans opposition des régulateurs, ont pris le profit et rejeté le risque sur le contribuable.

Il faut évidemment critiquer la façon dont la régulation n’a pas fait son travail, et en particulier les cooptations malsaines, l’achat plus ou moins direct de la bienveillance du régulateur par les banquiers. Mais Pierre Jovanovic oublie la cause fondamentale de toutes ces dérives de la finance contemporaine : l’aléa moral introduit par les promesses implicites de sauvetage des banques. Le Too big to fail, véritable cause de ces prises de risques excessives, est tout sauf libéral comme le rappelle Wikibéral : « Ces politiques publiques ont de puissants effets pervers avec l’aléa moral : sachant que l’État ne les laissera pas tomber, les banques sont incitées à prendre des risques démesurés. Ainsi, dans le cas de la faillite de Lehman Brothers, un mémo secret de son PDG, Richard Fuld, déclarait en 2008 que les relations avec le Trésor étaient bonnes et sous-entendait que les prises de risque excessives pouvaient continuer puisque le Trésor sauverait l’entreprise en cas de crise ». Je renvoie le lecteur curieux au site sur la crise financière de Daniel Tourre, auteur du récent Pulp Libéralisme.

Enfin, l’analyse libérale autrichienne permet d’identifier deux causes des problèmes de la finance actuelle malheureusement absents dans le livre de Pierre Jovanovic, comme l’écrivait Thierry Falissard sur Contrepoints : d’une part la dangerosité de l’illusion selon laquelle les mathématiques pourraient évacuer miraculeusement le risque, un fantasme proche du scientisme dénoncé par Hayek. D’autre part le problème du système actuel de création monétaire, déconnectée de toute référence matérielle.

On regrettera donc que l’auteur tombe dans le travers des antilibéraux, qui assimilent banques et capitalisme libéral. Les dérives du système bancaire actuel n’ont rien de libéral. Écrire comme le fait Pierre Jovanovic que « [Blythe Masters] est au capitalisme libéral ce que Karl Marx a été au collectivisme dictatorial »[2] est juste faux. Cela n’enlève rien au mérite de l’auteur pour sa bonne description des mécanismes complexes des CDS et des graves travers de la finance actuelle ou pour les questions qu’ils soulèvent sur le bien-fondé des innovations récentes dans le monde de la finance. Mais ne mélangeons pas vrais et faux coupables, aléa moral, finance et libéralisme.

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  1. Jovanovic, op. cit., p. 77 et suivantes
  2. P. Jovanovic, Blythe Masters, p.20, réaffirmé p. 38