Le lobbyisme éhonté, cette autre mamelle de l’échec français

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Lorsqu’un DG de la SACEM refuse l’étatisation galopante de son domaine, tout le monde crie au scandale…

Hier, j’évoquais dans un court billet la première (en importance) des nombreuse mamelles que les Français aiment téter pour s’abonner à l’échec cuisant. Aujourd’hui, voici la seconde, qui va assez bien de paire avec la première : le lobbyisme éhonté.

Par lobbyisme éhonté, j’entends toutes les petites magouilles, les fortes pressions et les mouvements corporatistes éventuellement violents que certains vont entreprendre en direction de ceux qui ont le pouvoir. Cela va donc au-delà du principe de lobbying traditionnel, où des entreprises payent des professionnels pour aller démarcher le législateur afin de bien lui faire comprendre les tenants et aboutissants d’un projet de loi sur le domaine qu’ils représentent.

En France, ce lobbying étant officiellement interdit, il s’est rapidement adapté à la donne légale et mué en une multitude de mécanismes qui échappent au couperet de la loi tout en laissant s’exprimer l’énorme appétit des parlementaires pour des lois favorisant l’une ou l’autre corporation, société, cartel …

Et c’est donc de façon plus ou moins feutrée, cachée, que des groupes d’intérêts pousseront les députés, les ministres ou les sénateurs à proposer la plupart des lois qu’on voit débouler au cours des législatures. Techniquement, ce n’est pas exactement de la corruption, puisqu’il n’y a pas toujours (et même, de moins en moins) échange d’argent sonnant et trébuchant contre les efforts des parlementaires, mais ça y ressemble tout de même fort.

Corruption : j'en veux moins, ou plus d'opportunité pour en profiter

Pour illustrer un cas concret et récent, pas la peine de remonter bien loin : il y a quelques jours à peine, on apprenait ainsi l’arrivée de Jean-Noël Tronc à la tête de la direction générale de la SACEM ; c’est la société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique dont le but, pour situer, est de collecter les droits sur les diffusions des musiques et chansons écoutées partout en France. Manque de bol pour toute la clique politico-artistique, le nouveau DG n’est pas franchement chaud pour le projet à la mode : Tronc ne s’est pas déclaré joyeusement en faveur d’un nouveau Centre National de la Musique (CNM).

Et pourquoi donc ?

Simplement parce qu’il remet en cause à la fois l’idée même de CNM et le mode de financement de cette idée. Gasp ! Cette andouille, en s’opposant ainsi, va fermer le robinet à argent gratuit puisque ce CNM devait être financé via une dérivation d’une partie de la taxe perçue directement par le CNC (Centre National du Cinéma) auprès des distributeurs de services de télévision. Il déclare ainsi :

« Je suis favorable à l’implication de l’État sous forme de programme d’accompagnement à la numérisation pour la filière musicale sur plusieurs années, mais avec le lancement du CNM, je redoute une étatisation à travers la création d’un établissement qui serait une administration avec une centaine ou plus d’agents »

M’enfin Jean-No, tu avais bu pour sortir un truc comme ça, sans rail et sans prompteur ? Tu veux nous faire croire que tu étais sobre quand tu disais renoncer, peu ou prou, à une enveloppe de financement de 135 millions d’euros par an ? Allons.

Évidemment, la saille de Jean-No a fait péter des douzaines de fusibles chez ceux qui se trouvent bien positionnés, juste en dessous des robinets à subventions, et qui n’entendent pas les voir ainsi se fermer sans réagir : pour eux, c’est limpide, s’il s’oppose à la création d’un machin qui pompe des thunes d’un côté pour en asperger de l’autre, et s’il émet des réserves contre la création d’un établissement qui sera une administration supplémentaire avec une centaine de nouveaux fonctionnaires dedans, c’est forcément parce que :

« Jean-Noël Tronc se fait le chevalier d’une idée personnelle, d’un conseiller de l’Élysée ou du ministère de la Culture »

Ben oui. Inversons la charge : lorsqu’on veut dépenser l’argent du contribuable, c’est qu’on est dans le mouvement naturel et généreux d’une République qui redistribue avec de grands moulinets joyeux. Il n’y a pas à se justifier, et l’idée même qu’on veuille gentiment doucher les acteurs d’une filière sous de l’argent gratuit des autres ne vient pas d’un lobbying préalable. Et a contrario, lorsqu’on trouve cette idée gênante, c’est qu’on subit les influences méphitiques d’un conseiller de l’Élysée.

C’est du plus haut comique, surtout lorsqu’on se rappelle qu’à l’Élysée, les conseillers et le patron ne sont pas spécialement réputés pour tenir les cordons de la bourse avec la plus grande rigueur, hein.

Cette micro-affaire n’est, en soi, qu’une goutte d’eau (à 135 millions par an tout de même) de plus dans le fleuve de dépenses idiotes et inutiles de l’État français pour faire plaisir aux petits marquis de sa cour. Mais elle illustre parfaitement l’habitude qui s’est prise dans le microcosme politico-médiatique français de recourir, partout, tout le temps, pour n’importe quelle raison, à la force publique pour assurer son mode de vie, ses financements et ses lubies.

La SACEM vit, normalement, de la collecte des taxes pour le droit d’auteur. Pourquoi ne finance-t-elle pas elle-même ce Centre National de la Musique ? Pourquoi ne trouve-t-elle pas les appuis auprès de ses sociétaires ? Après tout, ils sont directement intéressés à la manœuvre, non ? En tout cas, certainement plus que les contribuables du Lubéron ou de l’Ardèche spécialisés dans l’élevage, par exemple, mais qui, si l’on s’en tient à ce qui va se mettre en place à grand coup de lobbying, devront obligatoirement participer au travers de leurs impôts…

Et si cette SACEM et les autres acteurs ne trouvent pas les financements de ce Centre, peut-être — mais vraiment, là, je me lance dans une hypothèse hardie — peut-être, soyons fous et spéculons sans honte, peut-être est-ce parce que finalement, tout le monde, à part eux, n’en a rien à carrer de ce centre ? Peut-être qu’en réalité, c’est encore un nouveau montage administratif pour pomper du pognon ?

Comment le reste du monde fait-il, d’ailleurs, pour se passer de ce genre de structure ? Peut-être est-ce ici l’occasion à la SACEM et à toute la clique de fumistes dépensiers de se remettre en question, non ?

En attendant le moment où tout ce petit monde verra que les sprinklers à finances publiques sont asséchés, le lobbying continue de plus belle…
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