L’illusion du grand « sot » fédéral

L’idée du grand saut fédéral pour sortir de la crise en Europe ne sera qu’une illusion de plus pour gagner du temps

L’idée du grand saut fédéral pour sortir de la crise en Europe ne sera qu’une illusion de plus pour gagner du temps.

Par Charles Sannat.

Le grand soir du grand saut qualitatif vers une Europe fédérale. Voilà le dernier remède à la mode. Plus de croissance et plus d’Europe. Une Europe qui doit avoir pour modèle les États-Unis d’Amérique, une Europe qui doit aller et vite vers des États-Unis d’Europe.

Je ne suis ni pour, ni contre les États-Unis d’Europe, bien au contraire. Si vous avez compris ce que j’ai voulu dire, c’est que je me suis mal exprimé comme disait Alan Greenspan l’ancien gouverneur de la FED. Il ne s’agit pas ici de prendre parti.

Cependant, je souhaitais revenir sur certaines grandes différences entre l’Europe et les USA qui me font penser que le grand saut fédéral sera, comme beaucoup d’autres choses actuellement, une illusion de plus pour gagner du temps.

Qu’est-ce qui définit une nation ? Un territoire, des frontières, une langue, une histoire, des valeurs communes, des institutions, une monnaie, une armée… et plus impalpable mais très important « l’âme » d’un peuple et sa « culture ».

Si les États-Unis d’Amérique répondent à l’ensemble de ces critères il n’en est pas de même et loin de là de l’Europe.

Lorsque l’on regarde la manière dont ont été conçues les institutions européennes, il y a une chose frappante. Il n’y a pas de gouvernance européenne. L’Europe est un GIE, c’est-à-dire un groupement d’intérêt économique. L’Europe fondamentalement n’est rien de plus que ça. Une association de 27 membres aussi différents les uns des autres.

Passons sur le fait que nous nous faisions la guerre il y a 60 ans. Cette histoire-là est totalement étrangère aux nouvelles générations européennes. Ce n’est donc plus un obstacle.

Mais des barrières au saut fédéral et des divergences il y en a et de nombreuses.

Une Europe fédérale doit avoir :

  • Une monnaie commune.
    C’est (encore) le cas avec l’euro mais cela ne concerne pas, loin s’en faut, toute l’Europe mais que 17 pays membres. Déjà différents clubs ou cercles apparaissent.
  • Des économies homogènes.
    Rien à voir entre l’économie britannique dont le choix stratégique de spécialisation a été la finance avec le développement de la City et des activités bancaires et de marchés, et l’économie allemande résolument tournée vers la production et l’exportation avec le choix d’un modèle mercantiliste. Aucun rapport avec l’économie grecque qui hésite entre tourisme trop cher (car la monnaie c’est l’euro), culture de l’olive et fabrication de feta salakis… Sans oublier l’Espagne et ses châteaux de cartes immobilier qui s’effondrent. Nous pouvons prendre nos 27 États un par un. Ils sont tous différents. Ils sont tous le produit et la résultante d’une histoire individuelle et non d’une intégration commune qui reste encore à écrire.
  • Une fiscalité identique.
    Évidemment une Europe fédérale c’est une institution « fiscale » c’est-à-dire un Trésor levant des impôts communautaires. On n’y est pas vraiment. Concernant la fiscalité en Europe, on va du paradis à l’enfer fiscal… la France se situant… tout dépend de votre tranche marginale d’imposition ! Il ne faut pas oublier qu’un pays comme l’Irlande ne développe son économie que grâce à un dumping fiscal sidérant dans ce qui est censé être une Union Européenne…
  • Un budget.
    Il existe déjà ce budget communautaire mais à l’état embryonnaire et essentiellement dans le cadre de la gestion de la PAC (politique agricole commune). Vous imaginez l’effort qu’il faudra fournir pour arriver à une intégration budgétaire ? Et comment faire payer les citoyens et les entreprises de chaque pays de façon équitable alors qu’il existe des disparités de PIB donc de richesse par habitant incroyables en Europe. N’y aura t-il pas d’égalité devant l’impôt ?
  • Une justice et un corpus législatif commun.
    Les règlements européens sont les prémices de tout cela, mais ils sont bien incomplets et dans quelle mesure et quels domaines laissera-t-on de la liberté à chaque État de la Fédération ?
  • Une langue commune et une mobilité totale.
    Nous en sommes au stade zéro sur ce point-là. Certes, nous partons en vacances partout en Europe sans contrôles aux frontières mais avec de forts contrôles aux aéroports… conclusion ? Nous parlons 27 langues différentes et nous baragouinons vaguement l’anglais international et encore pas tous… Il ne peut donc pas y avoir de mobilité réelle notamment pour l’emploi. Pour l’essentiel chaque citoyen reste prisonnier de son pays à l’exception des anglo-saxons qui peuvent s’expatrier plus facilement.

Je pourrais multiplier à l’infini les exemples pour montrer et démontrer que la construction européenne qui est en cours depuis 1958 (et qui repose sur une très belle idée du vivre ensemble que l’on doit continuer à défendre) est un processus long et fastidieux. C’est un savant mélange de compromis, d’avancées et de reculs successifs. C’est un cocktail  de pactes, d’arrangements et de conventions. C’est un mariage de crise et d’édification d’une Union qui reste pour le moment essentiellement une association d’intérêts convergents.

L’Europe ne peut se mettre d’accord que sur les points où chaque pays membres est d’accord… c’est-à-dire le plus petit dénominateur commun.

Quand bien même nous dépasserions certains égoïsmes nationaux qu’il faudrait dans ce cas prévoir des mécanismes de compensations. Prenons l’exemple de la Grande Bretagne. L’Europe met en place la taxe sur les transactions financières, elle met au pas la finance et les banques, passe une loi de séparation entre banques de dépôts et activité de marchés. Cela ruine le modèle économique anglais. C’est donc pour eux inacceptable. Faudrait-il que des grecs ruinés payent pour des anglais ? Terriblement complexe.

Enfin, nous ne sommes pas prêts à quitter nos espaces nationaux. La barrière de la langue reste majeure et LA différence de taille par rapport aux USA.

Justement les USA. Le Président américain Barack Obama, obnubilé par sa réélection éventuelle en novembre, décroche son téléphone quotidiennement pour appeler les leaders européens à régler les problèmes de la crise en mettant en place les moyens d’une vraie gouvernance. Bien, très bien. On voit parfaitement l’intérêt de Monsieur Obama et sa vision à très long terme de 6 mois… Mais après ?

Les États-Unis d’Amérique souhaitent-ils vraiment voir émerger une puissance concurrente comme les États-Unis d’Europe qui pourrait leur disputer leur leadership ?

Pensez-vous vraiment que les USA qui ont toujours tout fait depuis 1958 pour torpiller soigneusement toute avancée majeure de la construction européenne ont changé de stratégie ?

Je pense plus prosaïquement qu’il ne s’agit que d’éviter une explosion de l’euro et une conflagration économique mondiale à 6 mois des échéances électorales américaines qui serait le plus court moyen pour les démocrates de se faire virer de la Maison Blanche par les électeurs.

Ce saut qualitatif restera à mon sens une mascarade et une grande illusion qui va durer un semestre. Nous aurons quelques timides avancées comme une vague Union Bancaire qui ne changera rien aux niveaux des dettes de chaque banque. Un nouveau régulateur européen, qui sera aussi faux-cul que les régulateurs nationaux et sans doute cette fois des stress tests sérieux dont on connait déjà la conclusion… les banques européennes sont solides.

Le saut fédéral se transformera en « sot » fédéral, puis en vide sidéral.

Mais après cette grande illusion que nous restera-t-il ? Pas grand chose.

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Article issu du Contrarien Matin.