Corrigé complet du sujet du bac philo : « serions-nous plus libres sans État ? »

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Lundi, les élèves de terminale scientifique planchaient pour le bac philo sur le sujet « serions-nous plus libres sans Etat? ». Un sujet sur lequel Contrepoints a demandé à un professeur de philosophie un corrigé complet pour nos lecteurs.

Lundi, les élèves de terminale scientifique planchaient pour le bac philo sur le sujet « serions-nous plus libres sans État ? ». Un sujet sur lequel Contrepoints a demandé à un professeur de philosophie un corrigé complet pour nos lecteurs. 

Par Damien Theillier. 

Décidément, les sujets du bac de philosophie offrent parfois de belles surprises. L’an dernier, nous avions en série ES : L’égalité est-elle une menace pour la liberté ? Cette année en S, un sujet sur la liberté sans l’État. Le corrigé que nous proposons ici n’est pas une thèse doctorale qui prétendrait faire avancer la recherche fondamentale sur le sujet. Il s’agit de pistes de réflexions, rédigées dans l’esprit du baccalauréat. L’agencement des diverses parties dans une dissertation a nécessairement un caractère artificiel. Aucun plan ne s’impose et aucun auteur n’est véritablement incontournable. Il s’agit plutôt d’apporter un point de vue à la fois personnel et argumenté sur une question classique. C’est un exercice académique qui reste difficile à maîtriser pour les élèves, au terme d’une courte année de découverte de la philosophie. Mais c’est aussi un exercice qui oblige à penser, à penser rigoureusement et qui ne peut donner de bons résultats qu’à ce prix-là.

Introduction

L’État peut être défini comme une instance séparée de la société civile, chargée d’administrer la société. Or si l’État semble nécessaire, c’est que la liberté des uns est menacée par l’agression des autres. Mais le paradoxe est que si l’État exerce un pouvoir intrusif, au nom même de la liberté, il devient lui-même liberticide. Si l’État est fort, il nous écrase, s’il est faible, nous risquons de périr. L’État est-il alors la solution ou le problème ? Serions-nous plus libres sans l’État ?

Nous présenterons successivement trois grandes figures de l’État et leurs conséquences pour la liberté. L’État social est d’abord envisagé comme le mieux à même de remédier à la violence naturelle de l’homme. La suppression de l’État, considéré comme un bandit, est envisagée dans une seconde partie. Enfin nous montrerons que, si l’État est un mal nécessaire, la réduction de son emprise sur les individus et l’autonomisation de la société est, à tout le moins, souhaitable.

1° Thèse : nous serions esclaves sans l’État (l’État social)

L’homme est un être de passions, animé de tendances contradictoires. Cependant il est nécessaire de trouver des principes régulateurs de ces passions afin d’éviter les dérives anarchiques et les violences qu’elles entraînent. L’institution du politique par le biais d’un contrat juridique apparait comme la solution la plus classique de ce problème.

Hobbes, à la suite de Machiavel, est convaincu que « l’homme est un loup pour l’homme ». Il écrit : « Aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tient en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, la guerre de chacun contre chacun » (Léviathan, 1651, trad. F. Tricaud, Éd. Sirey, 1971, p. 124). Logiquement, il imagine un État-Léviathan capable de faire peur aux hommes, afin d’éviter le retour de la guerre civile, qui caractérise l’état de nature. Le Léviathan est un homme ou une assemblée d’hommes qui, par un contrat passé entre tous les membres de la société, est entièrement souverain sur la société. Le contrat fonde ainsi un régime autoritaire : le souverain domine la société, et il a pour charge de garantir l’ordre, y compris par la peur. En faisant respecter l’ordre, il apporte la sécurité et donc la possibilité d’entreprendre de réelles actions. Le Léviathan est donc une entité autoritaire et qui tire sa légitimité du contrat passé entre tous les hommes pour établir leur sécurité.

Chez Rousseau, le postulat anthropologique est à l’exact opposé du précédent : dans l’état de nature, l’homme est bon. L’homme est naturellement bon, et il est bon parce qu’il est asocial. Dans l’état de nature, l’homme vit seul, libre et égal aux autres puisqu’il est indépendant d’eux. Il ne rencontre que très rarement ses semblables. Avec le passage à la société et la vie en commun, l’homme naturel a été totalement perverti. Les deux maux de l’humanité sont apparus : la servitude et l’inégalité. Dès lors, comment concevoir un état de la société qui permettrait de retrouver la liberté et l’égalité ? Par quel moyen atteindre une société où les hommes seraient, dans leur être social, comme dans l’état de nature ?

Continuant son raisonnement, Rousseau pense qu’il faudrait une société où les hommes participent équitablement au gouvernement, en vue du bien commun. Le but final de la politique, qui n’a plus rien à voir avec l’impératif de sécurité de Hobbes, serait l’égale participation à la vie publique des citoyens. Ainsi les hommes seraient libres car autonomes. Ils n’obéiraient qu’à la volonté générale, c’est-à-dire à eux-mêmes.

Sur le plan social, Rousseau pense également que « tout est source de mal au-delà du nécessaire physique. La nature ne nous donne que trop de besoins ; et c’est au moins une très haute imprudence de les multiplier sans nécessité, et de mettre ainsi son âme dans une plus grande dépendance ». Par conséquent, selon lui : « l’une des fonctions les plus importantes du gouvernement est de prévenir l’extrême inégalité des fortunes. » Les impôts devront être conçus de manière à construire une société juste à travers l’éradication de la consommation superflue.

Transition 

Au fond, Rousseau ne fait que substituer le pouvoir absolu de la majorité ou du peuple, au pouvoir absolu du Prince. Le modèle contractualiste absolutiste de Hobbes, a simplement été aménagé par Rousseau. Le seul État légitime, est un État démocratique sur lequel le pouvoir du peuple est absolu. Ce modèle s’est historiquement incarné, selon des modalités diverses, aussi bien dans le jacobinisme républicain que dans le socialisme. Dans les deux cas, si le peuple est le seul souverain légitime, il est habilité à organiser la société et à régir les libertés individuelles, au nom de la vertu ou bien au nom de l’égalité. Le problème est qu’alors, sous prétexte de la libérer, l’État absorbe la société et ainsi la détruit. La société n’est-elle pas libre qu’à condition de se débarrasser de l’État ? Telle est la solution préconisée par les anarchistes.

2° Antithèse : c’est l’État qui nous rend esclaves (l’État bandit)

A l’origine de tout État, selon les anarchistes, il y a une usurpation de la souveraineté des individus par une bande de brigands qui se font passer pour des bienfaiteurs de l’humanité. L’État dispose d’un appareil idéologique capable de faire passer son agression pour de la protection. L’État, c’est une organisation criminelle qui a réussi en réprimant violemment toute concurrence émergente. Ainsi Lysander Spooner au XIXe siècle écrit : « L’État est une association secrète de voleurs et d’assassins dont la législation est une usurpation et un crime » (Outrage à chefs d’Etats). Le philosophe et économiste américain Murray Rothbard au XXe siècle affirme que « L’État substitue à la lutte pacifique pour le service mutuel, la lutte à mort d’une compétition darwiniste pour les privilèges politiques » (Éthique de la liberté). On trouverait facilement des formules équivalentes chez les européens Joseph Proudhon, Max Stirner ou Mikhail Bakounine, les trois grands anarchistes du XIXe siècle. Mais développons l’argumentation de Rothbard, le plus contemporain et sans doute du plus original de tous, grand admirateur du Discours de la servitude volontaire de La Boétie.

Les théoriciens de l’État social expliquent que l’impôt est volontaire : c’est un contrat passé entre l’État et le peuple. Dans son livre, Rothbard conteste cette idée d’un consentement à l’impôt. L’impôt c’est le vol, car il n’est pas volontaire. En effet, écrit-il, « il suffit, pour réfuter cette thèse, de se demander ce qui arriverait si les hommes de l’État renonçaient à l’imposition et se contentaient de demander des contributions volontaires. Y a-t-il quelqu’un qui pense vraiment que le trésor public verrait toujours affluer des fonds comparables aux phénoménales recettes de l’État actuel ? »

De même, avant la naissance de l’État moderne, explique Rothbard, il existait des systèmes de justice privée fondés sur des pratiques commerciales. En cas de litiges, des arbitrages étaient rendus par des tribunaux privés au terme d’une négociation entre les parties. Or l’État s’est assuré le monopole de la justice, en absorbant ce qui était autrefois les systèmes de justice privés. Et pour masquer son immoralité, l’État a inventé de faux crimes :

  • les crimes sans victime (drogues, jeux d’argent, pornographie…)
  • les crimes contre la société (marché noir, évasion fiscale…)

En effet, un crime implique toujours la violation des droits d’une victime. Se faire du mal à soi-même est peut-être immoral mais ne peut être illégal. De même, la société n’existe pas en dehors des individus qui la composent, elle n’est donc pas un sujet de droit et ne saurait être une victime. Donc de telles notions sont contradictoires dans les termes car ce sont des crimes sans victime.

Toutefois, l’anarchisme n’est pas un retour au désordre. La thèse anarchiste, c’est l’ordre sans l’État, c’est-à-dire la liberté sans l’État. « La liberté est la mère et non la fille de l’ordre », disait Proudhon. Tout d’abord la raison en est que c’est l’État qui, en opprimant, est la source du désordre social. Par ailleurs l’anarchisme n’est pas l’anomie. Toute société a besoin de règles. La question est de savoir si ces règles doivent être imposées d’en haut par une autorité supérieure arbitraire ou si elles peuvent se déduire naturellement d’un principe éthique universel qui ne soit pas l’expression de privilèges ou de rapports de force politique.

Bien sûr, les anarchistes répondront différemment, selon qu’ils sont collectivistes ou individualistes, communistes ou capitalistes. A cette question Murray Rothbard, dans son Éthique de la liberté a répondu que l’on pouvait déduire tout le système de règles du seul principe de non-agression. Le principe de non-agression n’est en fait que le négatif des droits naturels inaliénables. La seule chose qui puisse s’imposer à moi de façon absolue et inconditionnelle, c’est la liberté d’autrui, expression de sa dignité. Cette liberté-là m’interdit de faire usage de la force contre lui aussi longtemps qu’elle ne fait pas usage de la force contre moi.

Transition

En supprimant l’État, la société se libère mais ne se débarrasse pas pour autant du problème de la violence. En instaurant des agences de sécurité privées, les individus finissent par recréer inévitablement un État minimal, sorte d’agence centrale chargée de coordonner, au moindre coût, les actions de défense, de police et de justice. Finalement, ce à quoi s’opposent catégoriquement les anarchistes, c’est moins à l’État en tant que système de règles institutionnelles qu’au gouvernement, c’est-à-dire à la politique, comme intervention permanente de la puissance publique dans les choix particuliers des individus privés. Dès lors problème se repose : comment concilier la nécessaire indépendance des citoyens vis-à-vis de la puissance publique avec l’exigence de sûreté, elle-même nécessaire à la liberté ?

3° Synthèse : l’État et la société doivent se limiter réciproquement (l’État arbitre) pour garantir davantage de liberté.

La racine de la violence n’est peut-être pas la méchanceté des hommes. Selon Adam Smith et les penseurs de l’économie politique classique, c’est la rareté des biens qui provoque la guerre, la spoliation et la plupart des conflits. Il existe alors un remède à ce problème : la propriété, la division du travail, la concurrence et les échanges, ce qu’on appelle le marché. Le marché est à même de réduire la pénurie et de subvenir aux besoins de chacun, mieux que n’importe quel système politique. Adam Smith considère alors que ce qui est le mieux à même de fonder la paix civile et donc la liberté, ce n’est pas la contrainte de la loi mais l’échange :

  • La relation humaine la plus originelle n’est pas la relation de commandement et d’obéissance, mais la relation économique et marchande.
  • De plus, la relation politique est par définition hiérarchique et inégalitaire, la relation économique est au contraire égalitaire et libre.
  • Enfin, dans l’une, la recherche de l’intérêt égoïste conduit à la violence et à la guerre, tandis que dans l’autre elle contribue à l’ordre et à la paix civile.

Dans cette perspective, la société s’auto-institue librement. Elle n’a pas besoin de tutelle pour exister. Toutefois Adam Smith admet que l’État puisse avoir un rôle auxiliaire à jouer : la protection des droits individuels par la répression des fraudes, des abus et des crimes, ainsi que la défense de la société contre un agresseur extérieur.

C’est ainsi que Locke attribue à l’État la mission de « défendre la propriété » individuelle, c’est-à-dire « la vie, la liberté et les biens » de chaque associé (Du gouvernement civil, § 87). Contrairement à Hobbes, l’état de nature chez Locke n’est pas un état de guerre, c’est un état de paix, de liberté et d’égalité, régi par la loi naturelle. Bien que la loi naturelle nous interdise de nuire à autrui, l’existence de « prédateurs », dit Locke, pose un problème. Si chacun est juge de sa propre cause, les conflits risquent de se transformer en vendetta généralisée. Il manque donc un arbitre impartial pour régler les conflits, c’est-à-dire des juges indépendant et des lois écrites.

Précisons encore : la politique ici n’est pas créatrice d’ordre social. L’ordre provient d’abord de la société elle-même. En effet, dans la tradition de l’économie politique, le marché est un ordre auto-organisé, qui permet à chacun de poursuivre son intérêt tout en contribuant à rendre des services aux autres. Fondé sur la réciprocité des intérêts et des besoins, l’échange n’est jamais un « jeu a somme nulle » mais un « jeu a somme positive », mutuellement bénéfique. Toutefois, si la politique ne crée pas l’ordre, elle a pour tâche de le maintenir, au besoin par la menace et l’usage de la force. Si la violence des uns est le principal obstacle à la liberté des autres, l’État sera toujours un mal nécessaire. Mais ce mal, s’il ne peut être supprimé, doit néanmoins être strictement encadré et contrôlé.

En effet l’État n’a pas à intervenir dans les affaires privées des individus, sans quoi il trahirait sa mission et deviendrait despotique. De plus, en entravant la loi du marché par ses interventions, l’État favorise toujours les intérêts particuliers des groupes les mieux organisés et contribue ainsi à la violence légale.

Le problème de la liberté devient donc le problème de la limitation du pouvoir de l’État. Selon Benjamin Constant, la liberté des Anciens consistait à s’affranchir de la vie privée afin de participer à la vie politique (voire impérativement le lien avec le travail, et la notion de travail). C’est une liberté qui a donc un contenu concret : la participation collective à la citoyenneté. Être libre, c’est pouvoir exercer ses droits de citoyens, débattre, voter, participer à la vie politique de la Cité. C’est cette liberté là que Rousseau a voulu instaurer avec son fameux Contrat Social. Mais cette liberté collective se paie par le sacrifice de la liberté individuelle.

La liberté des modernes consiste au contraire à ne pas être empêché de rechercher le bonheur comme on l’entend. Il faut donc instituer une frontière entre la vie publique et la vie privée et s’affranchir de la contrainte collective, pour être libre de participer à la vie privée et s’y épanouir. Chaque fois que l’État sort de son rôle et franchit cette ligne il devient insupportable.

Conclusion 

« Que l’État se borne à être juste, nous nous chargeons de notre bonheur » écrit Benjamin Constant.  L’État arbitre serait donc un État qui prendrait en compte les exigences de la sûreté mais qui ne prétendrait pas faire le bonheur des hommes en leur imposant ses directives. Si l’État est un mal, il reste néanmoins un mal nécessaire : limiter les prétentions arbitraires d’un individu sur un autre individu. Mais comment limiter l’État lui-même ? Tel est le défi à relever pour garantir la liberté. Selon Benjamin Constant et Alexis de Tocqueville, c’est le rôle de la constitution, de la presse et des associations civiles, que de limiter le pouvoir politique à ses fonctions d’arbitre en vue de la protection des libertés. Encore faudrait-il que la presse et les associations soient réellement indépendantes et que la constitution ne soit pas manipulée au gré des opinions fluctuantes. Et l’auteur de la Démocratie en Amérique conclut ainsi son livre : « Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères. »

A consulter :

le cours de philosophie de Damien Theillier (manuel complet d’initiation, livre+DVD)

L’État, textes choisis et présentés par Atila Ozer, GF Flammarion, collection Corpus. (Un excellent petit livre avec une introduction fort bien pensée et des textes de Hayek, Buchanan, Popper, Nozick ou Rothbard).

A lire pour compléter, sur le blog de Damien Theillier :

Karl Popper versus Platon

Murray Rothbard : « L’impôt c’est le vol »

Libéral, auras-tu ton bac ?

Sur les sujets du bac philo 2012, avec l’analyse de 3 professeurs de philo, dont Damien Theillier