Bac de Philosophie : Serions-nous plus libres sans État ?

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Les sujets de philo sont tombés. Le verdict est sans appel : pour réussir, débranchez votre sens critique.

L’année dernière, on découvrait que la philo, c’est überfacile, à condition d’être hypermou. Cette année, les sujets de philosophie sont tombés et nous avons donc droit à toute une panoplie de sujets frétillants de sous-entendus : ils permettront de tester à la fois la capacité de l’élève moyen à reproduire fidèlement un argumentaire abordé dans ses cours et, bien avant ça, d’évaluer son conformisme respectueux des conventions qui lui aura été inculqué pendant la grosse dizaine d’années qu’il aura passée sur les bancs de l’école.

Plusieurs de mes lecteurs réguliers m’ont ainsi fait part d’un des sujets, « Serions-nous plus libres sans État ? », qui attire bien sûr l’attention pour tout libéral, voire tout anarcho-capitaliste, qui passe par là et à qui on va, presque sadiquement, demander son avis.

Cependant, ce serait oublier les autres sujets. Outre celui déjà évoque, on trouve ainsi les suivants :
« Que gagne-t-on en travaillant ? »
« Toute croyance est-elle contraire à la raison ? »
« Avons-nous le devoir de chercher la vérité ? »
« Travailler, est-ce seulement être utile ? »
« Peut-il exister des désirs naturels ? »

Ami lecteur, sauras-tu détecter les appeaux à trolls dans ces sujets ? En effet, comment ne pas déceler chez ceux qui ont pondu ces sujets une envie de lire du Marx, du Sartre, du Proudhon (ou, soyons fou, du Bakounine) — mais surtout pas du Friedman (David) ? Comment ne pas noter que le travail semble occuper, cette année, une place importante, là où l’année dernière, la science et l’art se taillaient la part du lion ? L’époque serait-elle aux questions plus matérialistes ?

Toutes ces questions se bousculent dans ma tête pendant que je me demande ce que j’aurais bien pu écrire si j’avais eu ces sujets…

Serions-nous plus libres sans État ?

Il y a de cela bien longtemps, les gens vivaient sans État. D’âme, surtout. Ils vivaient de chasse, de cueillette, de trucs totalement bios sans le moindre pesticide. Ils ne mangeaient pas gras, pas sucré, pas salé, pas fun. Pour leur santé, ils bougeaient beaucoup, plus, mieux que de nos jours en tout cas. Mais tout ceci ne les empêchait pas de mourir jeunes avec des chicots à la place des dents. Alors, un beau matin, lassés de ces conneries bios et de ce sport fatiguant, ils ont décidé de créer l’État pour résoudre l’ensemble de leurs problèmes.

Oh, n’allez pas croire que cette dernière phrase est exagérée ou caricaturale. Il va de soi que l’avènement de l’État tel qu’on le conçoit maintenant aura pris un peu plus de temps que celui qu’il aura fallu au lecteur pour passer du mots « dents » au mot « Alors ». Mais fondamentalement, une fois l’ensemble des institutions cristallisées pour permettre à un petit nombre d’individus d’extraire le travail d’une multitude à leur bénéfice exclusif, la marche joyeuse vers l’accroissement des prérogatives de l’État ne s’est plus interrompue.

Une fois l’État installé, c’est comme une verrue plantaire ou ce gros lourdaud de Roger quand il y a un match de foot : impossible à déloger, ou alors, il faut beaucoup d’alcool. À tel point que, de nos jours, l’habitude s’est installée et chacun croit y trouver son compte. Roger a son fauteuil attitré, la verrue gêne mais se laisse oublier lorsqu’on est dans un bain bien tiède, et la simple évocation d’une vie sans l’État provoque des sueurs froides jusqu’aux correcteurs du bac de philo qui introduit le mot « plus » dans sa fourbe question et s’évite ainsi de demander « Serions-nous libres sans État ? »

Ici, bien évidemment, je pourrais broder sur le thème en notant que l’État limite la liberté puisqu’il impose des lois, lois votées avec — a priori — une minorité de personnes pas d’accord (quand ce n’est pas une majorité, comme ce sera le cas avec la nouvelle Assemblée Nationale, du reste).

Dans le ping-pong traditionnel que représente une copie de philosophie moderne, j’enchaînerais alors sur quelques remarques en rapport avec les pulsions humaines qui, sans État, se déchaîneraient mais si mais si, puisqu’on vous dit que l’État, c’est la société, la loi, l’ordre et le petit bisou du soir avant d’aller au dodo.

Et là, j’aurais la note médiocre qui sied à une copie de philosophie parfaitement insipide comme, justement, l’Édulcoration Nationale en entraîne à produire au kilomètre comme de la saucisse industrielle, note d’ailleurs administrée par quelqu’un qui dépend directement de l’État pour ponctionner ses concitoyens avec la plus ferme efficacité et lui assurer un salaire sinon élevé du moins régulier.

Car après tout, à la question officielle, insidieusement chargée, correspond l’autre question, à laquelle personne ne voudra répondre mais qui mérite son pesant de cacahouètes : quelle liberté nous reste-t-il exactement, avec l’État ?

On m’objectera qu’il nous en reste plein, de jolies libertés.

Oui, plein, bien rangées sur des palettes dans des hectomètres de papier bulle, prêtes à partir au loin. Plein de libertés proprement découpées en tronçons d’une égale longueur (avec poinçon des Poids & Mesures de Sèvres), savamment disposés dans les tiroirs à clef de la législation française. Des milliers de libertés pesées, empaquetées avec délicatesse et même tendresse parfois, déjà imbibées de formol et aux senteurs naphtalines…

La liberté d’association ? À chaque législature, de nouvelles lois subtiles déterminent avec toujours plus de précision ce qui est, ou pas, une association licite, une religion licite ou pas, une entreprise licite ou pas, une démarche licite ou pas. Belle liberté que de devoir se conformer aux centaines d’articles et contraintes légales pour donner à l’État la possibilité de savoir ce qu’on fait, où on va, ce qu’on pense, avec qui on le fait et tant d’autres choses dont on se demande pourquoi l’État s’en mêle en premier lieu.

La liberté d’expression ? Celle qui permet maintenant à n’importe qui de faire fermer n’importe quel site internet sous n’importe quel motif fallacieux ? Celle qui permet de traquer tout individu qui aurait dérapé sur tout sujet déclaré illicite, allant du racisme au négationnisme voire aux recettes de cuisine pour peu que l’envie de légiférer passe par là ? Cette liberté d’expression si particulière qui, depuis la copie de philo jusqu’à l’éditorial servile d’un torchon subventionné, depuis les conversations de la machine à café jusqu’aux sketches soi-disant comiques à la téloche, permet à tout le monde de dire exactement la même chose sans jamais varier d’un pouce de peur de « déraper » et de se cogner en procès l’une de ces associations que le pouvoir aura jugé éminemment utile ?

La liberté de faire ce qu’on veut avec sa propriété privée ? Où, exactement, dans ce pays, permet-on aux gens d’être entièrement libres et responsables de leur terrain, de leur maison, de leur voiture ? Qu’est-il advenu de la liberté de défendre ses biens, les êtres qui nous sont chers ?

Qu’est-il advenu de la liberté de se déplacer librement et sans contrainte lorsque n’importe quel syndicat teigneux peut, dans le meilleur des cas, paralyser des axes majeurs, ou dans le pire, prendre en otage et séquestrer ?

Qu’est-il arrivé à la liberté de contracter entre adultes consentants et responsables ? Où est passée la liberté de commercer avec qui on veut, comme on veut, dans le respect des clauses contractuelles réciproques ? Comment rattacher la liberté qu’octroierait l’État avec les milliers d’articles de tous les codes qui régulent absolument tous les aspects de la vie du citoyen ?

parc bébéSerions-nous plus libres sans État ? Ah mais, mes braves lecteurs, la bonne question, plus simplement, c’est « sommes-nous encore libres ? » Sommes-nous réellement libres quand l’État ne nous considère plus que comme un enfant irresponsable qu’il aura, grâce à l’avalanche de lois et de moyens répressifs, collé au milieu d’un joli parc en bois, aux joujoux colorés, et laissé à brailler pendant qu’il vaque à ses occupations, occupations qui consistent à dresser de nouveaux barreaux à notre parc ?

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