Bergson contre le positivisme

Contrairement au positivisme, Bergson rejette le monopole de la méthode expérimentale et le monisme épistémologique qu’on trouve chez Auguste Comte au XIXe siècle

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Bergson contre le positivisme

Publié le 16 juin 2012
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Pour Bergson, la méthode philosophique doit être fondée sur « l’expérience aidée du raisonnement », qui consiste à se soumettre à la réalité objective pour l’étudier indépendamment de nos préférences ou de nos répugnances. Mais contrairement au positivisme, Bergson rejette le monopole de la méthode expérimentale et le monisme épistémologique qu’on trouve chez Auguste Comte au XIXe siècle.

Par Damien Thiellier.

La fin du XIXe siècle en France est marquée, dans le domaine des idées, par l’influence persistante du positivisme de Comte. Or, l’œuvre de Bergson s’est d’abord constituée comme répudiation de cet héritage.

Bergson (1859-1941), en effet, ne croit pas que la science positive soit capable de résoudre tous les problèmes qui se posent à l’homme, ni même qu’elle parvienne à rendre compte authentiquement de nos expériences les plus banales, comme notre rapport intime au temps qui passe. Le mécanisme matérialiste, qui triomphe alors dans les sciences, n’est pas non plus épargné, dans sa prétention à réduire la vie à un simple assemblage de molécules. Enfin, Bergson ne peut se résoudre à accepter la fin de la métaphysique (dont le positivisme aurait sonné le glas).

Et c’est peut-être là son apport le plus original : Bergson a largement contribué, dans une époque obnubilée par les succès de la science, à restaurer la réflexion métaphysique. Il a réhabilité aussi, comme en témoigne sa langue exempte de tout jargon, une certaine façon de philosopher (dont on trouve la source chez Descartes), qui rend sa pensée accessible à tous.

Né à Paris d’une mère anglaise et d’un père d’origine polonaise, Henri Bergson fait ses études au lycée Condorcet. Élève brillant, aussi doué pour les lettres que pour les sciences, il remporte en 1878 les premiers prix de français et de mathématiques du Concours général. « Faites Polytechnique » lui dit-on ; il préfère l’École normale supérieure, où il prépare l’agrégation de philosophie (qu’il passe avec succès en 1881). Successivement professeur aux lycées d’Angers, de Clermont-Ferrand et Henri IV à Paris, il soutient en 1889 une thèse qui fait grand bruit : Essai sur les données immédiates de la conscience. Son retentissement est tel que Bergson est engagé comme maître de conférences à l’École normale supérieure, poste qu’il occupera jusqu’à sa nomination au Collège de France en 1900.

C’est à partir de la publication de Matière et mémoire (1896) que Bergson accède aux honneurs et connaît bientôt la plus grande célébrité. Élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques en 1901, membre de l’Académie française en 1914, il reçoit – couronnement suprême – le prix Nobel de littérature en 1927. Entre-temps, Bergson poursuit son œuvre : Le Rire (1900), L’Évolution créatrice (1907), Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932). Il réunit d’autre part des articles, des études et des conférences en trois recueils : L’Énergie spirituelle (1919), Durée et simultanéité (1922) et La Pensée et le Mouvant (1934).

Conduit par l’évolution de sa pensée au seuil du catholicisme (il médite en effet sur les œuvres des grands mystiques), il refuse pourtant de se convertir, par solidarité avec la communauté juive que les hitlériens commencent à persécuter. Bergson meurt le 4 janvier 1941, en pleine occupation allemande. Seuls sa femme, sa fille, Paul Valéry (représentant l’Académie française) et Édouard Le Roy (son successeur au Collège de France) suivront le cortège funèbre. Bergson, écrivait Péguy en 1905, est celui qui a sauvé la pensée moderne du matérialisme et du déterminisme.

L’évolution créatrice

Dans L’Évolution créatrice, Bergson écrit : « Le temps est invention, ou il n’est rien du tout ». Il prenait ainsi le contrepied de la science classique selon lequel tout est donné, tout est prévisible.

Au XIXe siècle, Pierre Simon de Laplace avait formulé l’idéal d’un déterminisme total. Dans son Essai philosophique sur les probabilités (1795), il se livrait à une extrapolation des résultats de Newton : « Nous devons donc envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de ce qui va suivre. Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé serait présent à ses yeux ». La science classique est dominée par la possibilité d’une omniscience indifférente au déroulement du temps. Le présent y détermine le futur, comme il peut servir à reconstruire le passé.

Au contraire, pour Bergson, l’univers dure. « Plus nous approfondissons la nature du temps, plus nous comprendrons que durée signifie invention, création de formes, élaboration continue de l’absolument nouveau. » Dans Le possible et le réel, il pose la question : « À quoi sert le temps ?… le temps est ce qui empêche que tout soit donné d’un seul coup. Il retarde, ou plutôt il est retardement. Il doit donc être élaboration. Ne serait-il pas alors le véhicule de création et de choix ? L’existence du temps ne prouverait-elle pas qu’il y a de l’indétermination dans les choses ? »

Réalisme philosophique et pluralisme de la méthode

Pour Bergson, la méthode philosophique doit être fondée sur « l’expérience aidée du raisonnement ». Cette méthode, ébauchée par Aristote déjà, au IVe siècle avant notre ère, consiste à se soumettre à la réalité objective pour l’étudier, telle qu’elle est, indépendamment de nos préférences ou de nos répugnances. Mais contrairement au positivisme, Bergson rejette le monopole de la méthode expérimentale et le monisme épistémologique qu’on trouve chez Auguste Comte au XIXe siècle.

Dès lors, il distingue deux types d’approches du réel : l’intelligence et l’intuition. L’intelligence correspond au travail d’explication qui est celui de la science. Elle découpe le réel, le mesure, le quantifie, le décompose. C’est une méthode analytique, celle des sciences expérimentales. L’intuition correspond à ce qu’on appelle la compréhension dans les sciences sociales, en particulier chez Weber. L’intuition est cet effort pour coïncider avec le réel, pour sympathiser avec lui. « Nous appelons intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique » (La pensée et le mouvant, p.181). L’intuition a donc pour objet la vie intérieure, dans sa durée propre, dans sa subjectivité, c’est la « vision directe de l’esprit par l’esprit ». Si une métaphysique ou une science de l’esprit est possible, selon Bergson, ce n’est que par l’intuition, par cette attention de l’esprit à lui-même.

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  • L’opposition que Bergson établit entre ce qui « extensif dans l’espace » et ce qui est seulement « intensif » a beaucoup été utilisée par certains économistes autrichiens.

    En effet, seuls les phénomènes « extensifs dans l’espace », selon Bergson, peuvent être mesurés. Il en résulterait que la valeur, étant seulement d’ordre « intensif », ne pourrait donner lieu à aucune mesure.

    Certains Autrichiens utilisent donc cette opposition entre « extensif » et « intensif » pour démontrer que la valeur est ordinale et non cardinale, et étayer ainsi la thèse selon laquelle il est impossible d’établir des comparaisons d’utilité intersubjectives.

    Est-ce que l’auteur de l’article sait si cette thèse Bergson est toujours valable, i.e., si elle n’a pas été démentie par les progrès de la science moderne ?

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