Déconstruire le démocratisme

Démocratie Vote Elections (Crédits : Theresa Thompson, licence Creative Commons)

C’est fou comme la propagande officielle est efficace. Osez suggérer que la démocratie parlementaire pourrait ne pas être le nec plus ultra des régimes politiques, et vous aurez les mêmes réponses toutes faites, qui ont dû être inlassablement répétés pour rentrer ainsi identiques dans les têtes de millions d’occidentaux.

C’est fou comme la propagande officielle est efficace. Osez suggérer que la démocratie parlementaire pourrait ne pas être le nec plus ultra des régimes politiques, et vous aurez les mêmes réponses toutes faites, qui ont dû être inlassablement répétés pour rentrer ainsi identiques dans les têtes de millions d’occidentaux.

Par François-René Rideau.

C’est fou comme la propagande officielle est efficace. Osez suggérer que la démocratie parlementaire pourrait ne pas être le nec plus ultra des régimes politiques, et vous aurez les mêmes réponses toutes faites, qui ont dû être inlassablement répétés pour rentrer ainsi identiques dans les têtes de millions d’occidentaux. Ces réponses ne nécessitent aucune réflexion, ce sont des réflexes défensifs ; ils servent justement à interdire toute réflexion, ce sont des méthodes d’arrêtducrime orwellien, permettant d’éviter tout crimepensée contre l’orthodoxie officielle.

Tout d’abord, il y a bien sûr, chez les semi-cultivés, l’argument d’autorité, avec la citation de Churchill « la démocratie est le pire des régimes — à l’exception de tous les autres ». L’avantage est que la citation étant une boutade, on pourra vous accuser avec condescendance de manquer d’humour si vous osez la prendre au sérieux de façon critique, mais vous ferez partie de la joyeuse bande si vous la prenez au sérieux comme argument d’autorité pour abandonner tout sens critique.

Dans la lignée de Churchill, il y a bien sûr le point Godwin. Si vous osez critiquer la démocratie, vous êtes ipso facto un partisan de la dictature, du national socialisme, du communisme, et de tout autre croquemitaine que vous aurez omis de critiquer profusément comme préalable à tout commentaire négatif sur la démocratie. Peu importe qu’une telle critique, ne s’adressant pas à une croyance que possède l’interlocuteur, aurait été par là non pertinente au débat. Toute critique de la démocratie qui ne commence pas par confirmer d’avance la démocratie au pinacle des régimes politiques est sacrilège. Il est alors de bon ton de rejeter toute opinion que vous émettrez de par son association supposée aux idéologies damnées ; vous aurez beau nier partager ces idéologies, vous serez taxé de participer de leur dérive anti-démocratique. Et peu importe si vos opinions sont d’un bon sens universel (vous affirmez que 2 et 2 font 4 ? Mais c’est bien ce qu’on enseignait dans les écoles du troisième Reich ! — certes mais…), ou ont été en opposition directe avec toutes les idéologies totalitaires (le capitalisme ? Hitler était pour ! — ah bon ?) car ce qui importe dans la calomnie, ce n’est pas tant la validité logique de l’anathème que l’entachement par la marque indélébile de l’hitlérie vaincue.

Implicite dans le point Godwin bien sûr, est l’argument selon lequel « Nous (les démocraties occidentales) avons combattu le diable, donc nous sommes du bon côté, et ceux qui sont contre nous sont pour le diable. » Or, bien sûr, Hitler n’était pas le diable, et ses ennemis n’étaient pas des anges. Ainsi par exemple, Staline, son ennemi (sur le tard certes), a massacré bien plus d’innocents qu’Hitler ; son inimitié avec son ancien allié n’en a pas fait un ange. Et si c’est le caractère tardif de cette inimitié qui disqualifie Staline comme contrexemple, lisez donc les mots plutôt admiratifs (quoique réservés) de Churchill sur Hitler dans sa biographie d’avant guerre. Bref, en tant qu’argument logique, tout cela ne vaut rien. C’est au contraire un appel à l’émotion dont le but est d’étouffer toute raison. Il s’agit, à coup d’associations et dissocations entre amis et ennemis, de projeter un cadre binaire entre démocratie et non-démocratie, et de forcer l’interlocuteur à choisir son camp par un chantage affectif.

Tout aussi implicite dans l’argument ad hitlerum et ses variantes, le critère selon lequel le fait que la vie est plus douce dans les démocraties occidentales modernes que dans l’Allemagne nazie, la Corée du nord communiste ou tout autre régime honni, fait de « la démocratie », concept jamais précisé, le meilleur régime au monde. C’est mettre la barre bien bas pour juger de la démocratie et lui attribuer la perfection politique, alors même que l’on semble exiger de toute idée rivale qu’elle ait déjà réalisé le paradis sur terre avant de lui donner voix au chapitre. Encore une fois un deux poids, deux mesures caractéristique de l’arrêtducrime : tous les arguments sont bons pour justifier l’orthodoxie et rejeter l’hétérodoxie ; il ne faut jamais appliquer un argument universellement à toutes les thèses en présence, mais seulement éristiquement à celle que l’on veut favoriser ou contrer.

D’ailleurs, si on creuse, s’agit-il bien de la démocratie qui rend ces pays occidentaux si libres et prospères, ou la démocratie est-elle un parasite qui se repaît de la liberté et de la prospérité de ces pays, qu’elle détruit lentement ? Cela pourrait-il expliquer pourquoi la démocratie est un échec patent dans tous les autres pays où elle a été essayée, qui n’avaient pas de tradition de liberté et de prospérité antérieure et supérieure à ladite démocratie ? De telles suggestions horrifieront le bon croyant. À l’ère de l’antiracisme et du relativisme culturel, autant suggérer que les autres pays votent mal parce qu’ils sont peuplés de bougnouls. Or, les différences génétiques et culturelles n’ayant par axiome aucune incidence sur le sort du pays, la seule explication possible est celle de la prévalence ou non dans ces pays de la Démocratie, substance aussi rare que mystérieuse qu’il faudra cultiver, ou encore l’intervention faste ou néfaste d’une puissance étrangère. Pour le bon croyant, si la démocratie ne fonctionne nulle part où on l’essaie en dehors de l’Occident, que ce soit en Russie, en Algérie, au Zimbabwe, en Palestine, au Venezuela, en Malaisie ou ailleurs, cela n’est par définition jamais la faute de la Démocratie (forcément avec un D majuscule), mais au contraire d’un défaut de démocratie. Peut-être faut-il qu’un sauveur américain vienne apporter la vraie démocratie ; ou peut-être un sauveur anti-américain ; mais enfin, vivement un sauveur ou autre homme providentiel tout de même pour arrêter les dégâts. Si les citoyens votent mal, qu’on les juge soit trop à gauche, soit trop à droite, soit trop religieux, soit trop anti-religieux, soit trop raciste, soit trop partisan, ce n’est pas parce que la démocratie est fondée sur des prémisses absurdes et des incitations perverses ; c’est parce qu’il n’y a pas assez de démocratie.

J’aimerais bien qu’on me donne un démocratomètre permettant de mesurer le degré de démocratie d’une nation. Cela se compte-il à la fréquence des élections ? À leur taux de participation ? Au nombre de factions qui se disputent le pouvoir et à la fréquence de leur alternance au pouvoir ? À la divergence violente d’opinion entre ces factions opposées ou au contraire leur consensus par lequel les électeurs sont privés de choix véritable ? Au degré de soutien électoral au leader bien aimé, ou au contraire au dégoût avec lequel il est à peine préféré à son rival malheureux ? Ah soudain, j’en vois mesurer le degré de santé « démocratique » d’un pays en regardant s’il y règne la liberté d’expression et d’action, ou si on y subit l’arbitraire politico-administratif qui opprime quand il est appliqué, et par la corruption duquel les multiples détenteurs de ce pouvoir rackettent les citoyens quand ils acceptent sélectivement de les épargner. Mais quel rapport y a-t-il là à la démocratie en tant que régime politique ? Aucun. Pour autant que ces mesures mesurent effectivement la santé d’un pays, c’est en mesurant effectivement le degré de libéralisme, de liberté individuelle, et non pas de quelconque « démocratie ».

Si vous ne pouvez dire ce que vous pensez ni faire ce que vous voulez, alors il devient très important de savoir qui sera au pouvoir, élu ou pas élu. Mais si vous êtes libre, qu’importent les rigolos qui se parent de titres qui ne vous concernent pas, élus ou non élus ? Un pays où se fait toujours élire le même président à la tête de son parti qui contrôle le pays est tout à fait démocratique. Mais il n’est pas libre. L’Establishment d’un tel pays a une plus étroite mainmise sur la société que celui d’un pays occidental, mainmise dont il use violemment et maladroitement ; cela ne veut pas dire que le gouvernement ne résulte pas d’une élection chez l’un, ou que l’Establishment ne contrôle pas fermement le pouvoir chez l’autre. En fin de compte, ce qui compte n’est pas tant de savoir par quel moyen technique la personne au pouvoir y est arrivé, mais de savoir si cette personne possède le pouvoir de vous imposer ce que vous ne voulez pas ; le problème n’est pas le mode de détermination des détenteurs du pouvoir, le problème est le pouvoir politique lui-même. Alors qu’apporte de magique la démocratie ? Et d’ailleurs, qu’est-ce donc que la démocratie ?

Car la confusion règne sur ce qu’est la démocratie. La Démocratie, c’est le Bien par définition, par axiome. Être opposé à la Démocratie, c’est le Mal par le même axiome. Quiconque voudrait jeter un regard critique sur cet axiome est ipso facto un idéologue dogmatique, qui se rapproche forcément des idéologies nauséabondes que tous condamnent. (Si ça n’est pas l’orthodoxie officielle, c’est une idéologie ; si c’est l’orthodoxie officielle, c’est simplement la vérité évidente que toutes les personnes saines reconnaissent comme telle.) Et comme nul ne jette de regard critique, ce qu’est précisément la Démocratie n’est pas claire ; axiomes autoritaires et phrases toutes faites se conjuguent mal avec la compréhension de ce que peuvent bien vouloir dire les mots familiers que l’on ânonne sans cesse dans le bon ordre, et qui n’ont par là de « sens » que comme mantra répétée pour éloigner le mal. La Démocratie est un Bien, convenons-en, mais de quel Bien s’agit-il donc ?

S’agit-il d’un principe électoral ? S’il y a des urnes qui sont proprement employées, selon l’une des centaines de variantes répertoriées, alors il s’agirait d’une démocratie… et s’il en sort que Robespierre, Napoléon, Hitler, Allende, le FIS, Putin, Mugabe ou tout autre personnage infâme est élu, ce serait forcément que quelqu’un a truqué l’élection, qui a été volée, ou manipulé la campagne, qui a été faussée — car le peuple est infaillible et la démocratie marche par définition, seule une infâme machination peut donner lieu à un résultat mauvais au sortir des urnes.

S’agit-il d’un principe partisan ? Si les hommes au pouvoir chantent les louanges de la démocratie, alors il s’agirait d’une démocratie. Si au contraire ils ne défendent pas l’idéologie démocratique, ils ne sont pas d’authentiques démocrates. Quand bien même une majorité voterait pour eux, ce serait le résultat d’une manipulation, d’une « fausse conscience ». Les authentiques démocrates cherchent à satisfaire le Peuple, leur opposition n’est faite que de populistes qui en appellent aux bas instincts de la vulgate. Si le peuple vote mal et que les authentiques démocrates ne sont pas élus, c’est donc par définition qu’il n’y a pas assez de démocratie. Vive le parti démocrate.

Ou s’agit-il d’un principe transcendantal ? Par un Mystère quasi-divin, l’issue des urnes se transsubstantie en Volonté du Peuple. Il ne s’agit plus de la simple expression par une majorité relative d’électeurs d’une mince préférence parmi deux choix qu’on leur a présentés ; il s’agit de Volonté du Peuple, d’un mandat qui fait de l’élu le représentant de tous les habitants de son pays ou sa circonscription, même ceux qui ont voté contre lui, même ceux qui n’ont pas voté, même ceux qui n’ont pas le droit de vote, même ceux qui sont arrivés après l’élection, même ceux qui ne sont pas « citoyens ». Par ce mandat, il possède une procuration de la part de toutes ces personnes, et peut prendre en leur nom des décisions qui les concerneront tous. Le résultat est bon et juste et nul parmi eux n’a rien à redire puisque c’est « eux » qui l’ont élu. Si la démocratie a de mauvais résultat, c’est que le peuple est mauvais et l’a bien mérité.

On pourra combiner ces principes : le peuple n’est jamais si bien servi que par le Parti du Peuple, qui s’il perd parfois contre le parti des démagogues populistes, exprime néanmoins la véritable Volonté du Peuple, qu’il sait lire à travers les opinions électorales issues des manipulations de l’Anti-Peuple. C’est ainsi que la Démocratie justifie le pouvoir arbitraire de la bureaucratie inamovible non élue du Service Public, pouvoir illimité puisqu’il traduit la Volonté du Peuple, transmise par les politiciens élus, malgré ceux du mauvais parti, en une seconde Transsubstantiation Mystérieuse. Les authentiques démocrates sont donc les experts à la main sur le cœur qui guident le peuple contre les velléités de l’issue des urnes.

Bref, quoi que vous direz, en fin de compte, la Démocratie, c’est Bien, toutes les choses Bien naissent de la démocratie, tous les démocrates ont un bon fond, et tous les gens bien sont démocrates. Les ennemis de la démocratie sont tous des Méchants, et tous les Méchants (notamment les électeurs d’en face) sont en fait des Ennemis de la Démocratie (la vraie) ; on ne devrait pas laisser se présenter de tels candidats ni laisser répéter leurs slogans anti-démocratiques. Il devrait y avoir des limites au Mal. Après tout, la démocratie c’est le « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », quoi que cela puisse bien vouloir dire, et le peuple c’est bien. Se dire contre la démocratie, c’est se dire contre le peuple ; c’est donc identique à prétendre massacrer le peuple en un vaste génocide.

Le mot « Démocratie » n’est bien sûr pas le seul à régner incontestable et incontesté parmi les étiquettes axiomatiques du Bien, après avoir détrôné le mot « Dieu » et la Religion. Ainsi par exemple le mot « République » est aussi sacré. « La République » de Platon peut et doit donc être vénérée au seul titre que son titre (traduit en français moderne) est ce mot sacré ; peu importe le contenu totalitaire, sexiste, esclavagiste du système de caste rigide offert ; si le nom est bon, tout est bon. « Citoyen » se place bien haut aussi. Vous n’aurez aucun mal à trouvez les mots clefs dénotant axiomatiquement le Bien et ceux affublant axiomatiquement le Mal.

C’est pourquoi, en conclusion, je me garde de critiquer le moins du monde la Démocratie. La Démocratie, c’est Bien. Par définition. Prétendre le contraire implique de parler une langue aussi étrangère au français contemporain que de blasphémer contre l’Église aurait été étranger au français d’il n’y a pas si longtemps. Non. Je veux parler français. Je ne me battrais pas sur les mots. J’accepte les mots. Maintenant je me bats sur leur sens. Donc, bien sûr la Démocratie, c’est Bien. La République, c’est Bien. La dérive anti-démocratique, c’est Mal. L’action Citoyenne, c’est Bien. Et justement, je trouve que tout ce processus électoral n’a rien de démocratique, voyez-vous ; le monde serait plus démocratique si chaque citoyen pouvait influencer directement aux décisions de la société à hauteur de ses propres contributions sans passer par l’intermédiaire d’un monopole fait d’hommes politiques et de bureaucrates. Ce que je combats dans le régime actuel, ce n’est évidemment pas la Démocratie, qui est Bien, mais l’apparence de démocratie, ce n’est forcément pas la République, qui est au-dessus de tout, mais ce qui n’a de république que le nom. Et c’est pourquoi je ne propose surtout pas de combattre la démocratie, mais je propose au contraire de la renouveler et de la rendre plus citoyenne. Vive la démocratie !

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