François Bayrou commando suicide ?

Ancien soutien de François Bayrou, Aurélien Véron dresse un bilan très critique de la stratégie du président du Modem à l’issue de cette élection présidentielle.

Ancien soutien de François Bayrou, Aurélien Véron dresse un bilan très critique de la stratégie du président du Modem à l’issue de cette élection présidentielle.

Par Aurélien Véron.

Le scrutin de la présidentielle structure hélas toute la vie politique du pays. Nous sommes le seul pays en Europe à confier autant de pouvoirs à un seul homme, au point de faire de l’Assemblée Nationale une simple chambre d’enregistrement des décisions du château, malgré les dernières réformes censées renforcer ses pouvoirs. En ramenant la durée du mandat de 7 à 5 ans, Jacques Chirac a encore renforcé le poids de l’institution présidentielle. Si le premier tour est une primaire qui permet de choisir parmi les projets, le second tour est un scrutin de camp. Camp contre camp. Cette bipolarisation artificielle a beau être de moins en moins crédible, elle entretient une tension qui rend tout débat difficile, et qui explique en partie pourquoi le pays ne parvient pas à se réformer.

Paradoxalement, un bon quart des Français juge ce clivage gauche droite dépassé. Je fais partie de ceux qui jugent le pays multipolaire, c’est pourquoi je suis allé voter Manuel Valls à la primaire du PS. Un Français sur quatre doit donc se taire dans l’entre-deux-tours pour ne pas se faire lyncher par les deux autres camps surexcités. Pendant 5 ans, il est possible de discuter sereinement des projets, des grandes figures politiques. Entre les deux tours, tout devient blanc ou noir. Il y a les traitres, et ceux à qui on peut adresser la parole. Les discussions sont brutales, sans hauteur ni recul. On se rend compte que les Français sont passionnés par la politique politicienne. Mais après tout, on a la classe politique qu’on mérite, n’est-ce pas ?

En soutenant François Bayrou au premier tourle Parti Libéral Démocrate a participé à cette primaire étrange pour promouvoir le projet dont nous nous sentions les plus proches. Malgré nos divergences, notamment sur la fiscalité, nous partagions son attachement à combattre la dette et à mettre en œuvre une politique de l’offre, sa volonté d’assainir la vie politique et de mettre fin au diktat de l’UMP qui bloque la pensée et le renouvellement au centre et à droite. C’était le meilleur choix. Ces thèmes restent d’actualité et reviendront en force dans les prochains mois. Pour autant, son choix de camp du second tour est une erreur lourde de conséquences selon moi.

Pour un homme qui ne cesse de défendre les contrepouvoirs, il n’était pas crédible de soutenir un camp qui devrait avoir les pleins pouvoirs politiques en juin prochain. Mais peut-être nous sortira-t-il de son sac un appel à l’unité nationale du centre et de la droite républicaine débarrassée de Nicolas Sarkozy depuis le second tour, dans l’espoir de rassembler derrière son fier panache ? Maintenant qu’il a franchi la ligne rouge arbitrairement imposée par la bipolarisation de la vie politique, qui pourra le suivre au centre droit alors que lui-même a mis 10 ans à s’affranchir de ce tabou, sacrifiant cadres, élus et son parti au profit de cette ambition démesurée. Implicitement, il remet en question les équilibres voulus par les pères fondateurs de la 5eme république (déjà bien malmenés sous Chirac).

L’avenir de François Bayrou me semble bien couvert. Son action résonne depuis 10 ans comme une obsession exclusivement anti-UMP, en fait anti-parti unique à droite (lire ce passionnant rappel de sa genèse). Il veut venger le viol collectif du centre et de la droite par le RPR qui a profité de l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour pour réaliser ce coup de force. Rappelez-vous sa fameuse (et très juste) diatribe à Toulouse en 2002 devant 7.000 militants de la nouvelle UMP : « Vous dites qu’on pense tous la même chose, mais si on pense tous la même chose c’est qu’on ne pense plus rien. » Voilà ce qui a guidé tous ses choix depuis 10 ans. D’ailleurs, son vote pour François Hollande est profondément contradictoire. Il ne vote pas pour Hollande ou la gauche dont il n’a cessé de dénoncer la politique économique irresponsable et dangereuse pour le pays. Il vote contre Nicolas Sarkozy et ce qu’il incarne, l’UMP autocratique. Cet aveuglement promet de causer sa perte. L’action d’un leader politique n’est pas d’agir « contre », mais « en faveur » d’un projet de société.

Sacrifiant toutes les règles de bonne gouvernance, convaincu que son destin consistait pour l’essentiel à démembrer ce monstre, il est en passe d’y parvenir, d’ouvrir le spectre politique. Il risque d’être entraîné dans la chute de son ennemi intime. Était-ce son objectif ? Après tout, en politique, on ne peut jamais dire « jamais ».


Sur le web