Présidentielle : La brume et l’aube du jour

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Cette curieuse campagne s’est soudain révélée dans la bataille du 22 avril. La brume des premiers temps a laissé la place à l’aube du jour. Dans ce matin du premier tour, il est désormais plus facile de regarder la vie politique française

Cette curieuse campagne s’est soudain révélée dans la bataille du 22 avril. La brume des premiers temps a laissé la place à l’aube du jour. Dans ce matin du premier tour, il est désormais plus facile de regarder la vie politique française.

Par Jean-Baptiste Noé.

Trois points se font jour

Le premier point est que tous les diagnostics ont été déjoués. Il y a trois mois on prévoyait François Bayrou au deuxième tour, on attendait un effondrement de Nicolas Sarkozy et une promenade de santé de François Hollande, alors donné à 34%. Aucun élément de ce scénario n’a été joué. Le centre est presque inexistant, Hollande a fortement reculé, le Président s’est porté à sa hauteur.

Le deuxième point est que les médias n’ont pas réussi à faire l’élection. Alors qu’ils ont soutenu sans vergogne le candidat socialiste, qu’ils ont fait le jeu de Mélenchon et qu’ils ont dénigré les aspirations du peuple, ils n’ont pas réussi à faire triompher leur vision du monde. Les thèmes qui se sont imposés dans la campagne ne sont pas ceux que les médias et les commentateurs avaient choisis. Pourtant, ceux-là même qui se sont lourdement trompés pour le premier tour recommencent à prédire une large victoire du socialisme pour le second.

Le troisième point, c’est la coagulation des intérêts particuliers dont le peuple est l’enjeu. À bien y réfléchir, cette campagne présidentielle rappelle la campagne du référendum de 1962 sur l’élection du président au suffrage universel. Là aussi tous les médias furent opposés au Général de Gaulle, de même que l’ensemble des partis. Le Général fut le seul à faire campagne pour le oui. Tous, syndicats, hommes politiques, partis et mouvements, firent campagne pour le non. On ne voulait pas donner le pouvoir au peuple. Le non, dans l’esprit des commentateurs, devait l’emporter. Ce fut le oui qui triompha, avec 62,25% des suffrages. On se souvient comment, dans des conditions similaires, le peuple a voté contre l’avis des médias en 2005 en choisissant le non au référendum sur la constitution européenne. De même en 2012 les corporations, ou les féodalités pour reprendre un terme gaulliste, ont tous intérêts à la défaite de Nicolas Sarkozy. C’est pour eux le seul moyen de maintenir leurs prérogatives. Plus que jamais François Hollande est l’homme de la IIIe République, non pas parce qu’il serait mou et inexpérimenté, mais parce que son élection assurerait la mainmise des partis.

La coagulation des oppositions

Les médias sont les premiers à souhaiter la défaite de Nicolas Sarkozy. Largement tenus par la gauche, subventionnés par l’État, véhicule de la pensée unique, il leur faut assurer la victoire du candidat socialiste pour pouvoir continuer à vivre et à imposer leurs idées. Les médias ne supportent pas que le Président Sarkozy ait introduit les thèmes de droite dans la vie intellectuelle. Après la longue présidence du radical Chirac la droite est revenue dans le jeu intellectuel. Elle est de nouveau en mesure d’imposer ses idées et ses thèmes. Elle s’est replacée au cœur de la réflexion intellectuelle dont elle avait été chassée depuis 1945. La floraison et le succès, depuis 2007, des sites et des revues internet de droite se sont déroulés dans le sillage de l’élection de Nicolas Sarkozy et des verrous idéologiques qu’il avait fait alors sauter, même si ces revues et ces sites ne lui sont pas toujours favorables. Les succès de librairie de livres conservateurs, la mise en avant d’éditorialistes de cette mouvance intellectuelle, furent des bouffés d’air frais perçant la chape de plomb imposée par l’intelligentsia. Cette position de monopole est bien sûr largement défendue par les médias en place, comme à chaque fois qu’il s’agit d’introduire de la concurrence dans un trust. Mais depuis 2007, nous avons assisté à une série de privatisation du secteur intellectuel, alors largement nationalisé par la gauche socialo-communiste à la Libération. Puisse cette libéralisation se poursuivre dans les années à venir ; il y a encore beaucoup à faire.

En politique, la position la plus confortable est celle de l’opposition. Cela consiste à ne rien faire si ce n’est à dénoncer et à vitupérer contre celui qui gouverne. L’opposition est la posture la plus facile, car l’adversaire fait forcément des erreurs, et la plus rentable, car il suffit de vendanger les fruits de l’erreur. La position de l’opposition est celle du rentier, qui n’a comme ultime préoccupation que le taux de rentabilité de sa rente. Une victoire de François Hollande est le meilleur placement de nos opposants. C’est le livret A de la France qui rapporte le plus. Les libéraux, par exemple, ont tout intérêt au retour du socialisme en France. Cela leur permettra d’assurer blogs et débats et de faire fructifier leur minorité. Les communistes et les écologistes pourront aussi s’assurer de larges places sur les bancs de l’Assemblée, où leur rente de situation sera convertie en véritable argent. Tout ceux qui vivent du déclin français, qui font choux gras et éditoriaux hebdomadaires sur ce thème espèrent la victoire du candidat socialiste : ce serait l’assurance que leur fonds de commerce continue de vendre.

Dans cette coagulation des oppositions, il peut sembler paradoxal que des personnes aux idées si différentes aient un même intérêt de défaite. En réalité ce paradoxe n’est qu’apparent. La défaite du Président Sarkozy serait la victoire de leur rente. Et cette coagulation a le vif désir de vivre encore longtemps des fruits de sa rogne et de sa grogne.

L’erreur de Marine Le Pen

Marine Le Pen est sans doute celle qui souhaite le plus ardemment la victoire de François Hollande. Sans le savoir, elle endosse l’armure et la stratégie de Jacques Chirac en 1981 : assurer la victoire de François Mitterrand pour éliminer Giscard d’Estaing, rester le seul chef de la droite et remporter les législatives. Si Chirac a bien réussi à éliminer Giscard, l’histoire a montré que sa stratégie fut une erreur. Le Pen, en suivant les pas de Chirac, fait la même erreur. Elle se dit qu’avec la défaite de Nicolas Sarkozy la droite se recomposera autour d’elle. Que lors des législatives du mois de juin elle remportera de nombreux sièges, et qu’elle sera la figure incontournable des prochaines années. Il est plus qu’improbable qu’un seul homme du FN soit élu député en juin prochain. Le FN a besoin des voix de l’UMP pour l’emporter dans une circonscription. Si le FN a causé la défaite de Sarkozy on voit mal pourquoi l’UMP lui donnerait des voix. C’est oublier aussi que l’on est influent dans le jeu politique que si l’on est dedans. Dehors, il n’y a pas d’avenir. Marine Le Pen devrait méditer la parabole des vierges folles de l’Évangile qui se sont vues refuser l’accès au festin du maître. Ce sont les vierges sages qui sont entrées et qui ont pu profiter de la fête, c’est-à-dire celles qui avaient emporté avec elles l’huile de la lucidité.

Si Marine Le Pen veut un jour siéger dans un gouvernement et participer au jeu de pouvoir de la France, elle doit aider Nicolas Sarkozy à gagner. Le refusant, elle montre surtout qu’elle ne cherche qu’à asseoir et à fortifier sa rente d’opposition, pour glaner ici où là, au rythme des élections, quelques sièges de député européen ou de conseiller régional. Celle qui se présente comme la candidate anti-système est celle qui profite le plus du système qu’elle feint de combattre. Elle a ainsi mené toute une campagne contre l’immigration et essaye maintenant de porter à la victoire un candidat qui a promis de donner le droit de vote aux étrangers et de régulariser en masse des sans-papiers. Ses électeurs sont ceux qui vont se faire le plus flouer : manipulés par la rhétorique frontiste, ils vont devoir soutenir un candidat qui défend des idées radicalement opposées à leurs convictions, afin de permettre aux édiles du parti de conserver des places électorales. Le FN s’est empressé de dire qu’il ne négocierait pas avec l’UMP, et il a raison. Pour lui rien ne serait pire que de participer à un gouvernement de Nicolas Sarkozy car alors il leur faudrait diriger, négocier, assumer des responsabilités, et se mettre sous le feu de la critique. Le FN, et Marine Le Pen avec lui, sait que la seule façon de faire vivre son parti est de rester dans l’opposition. Participer aux affaires et entrer dans un gouvernement condamneraient ce parti à subir le même sort que les communistes avec François Mitterrand. Pour vaincre le PC, le notable de la Charente eut l’idée admirable de leur donner des sièges ministériels. Ce baiser de Judas était la seule façon de les tuer. Il a très bien réussi.

Mais sa stratégie d’éviction sera probablement un échec. Le peuple finira par se lasser des rhétoriques et des refus de gouverner. Mme Le Pen fait, en cette année 2012, la même erreur que Bayrou en 2007, c’est la tentation du cavalier seul, de la troisième voie pour espérer l’emporter lors des prochaines échéances. En 2017, elle risque fort de connaître la même déconvenue que le centriste cette année.

La coagulation et la cristallisation

Cette curieuse campagne en rappelle finalement bien d’autres. Référendum de 1962 d’abord, mais aussi campagne présidentielle de 1848, celle qui vit Louis-Napoléon Bonaparte l’emporter dès le premier tour avec 74% des suffrages. La gauche n’aime pas le suffrage universel et elle reste opposée à l’élection du président par ce mode électoral. Elle ne l’aime pas parce que la gauche est bourgeoise et que le suffrage universel, c’est le suffrage du peuple.

Cette élection c’est le combat de la bourgeoisie, représentée par ses différentes strates, ses différentes chapelles, cette coagulation des oppositions, si variées, si différentes mais toutes unies pour éviter le krach boursier de leur rente, contre le peuple. Le peuple français, lui aussi très divers, qui subit des difficultés extrêmes, qui a peur et qui craint pour son avenir. Le peuple a toujours été le prétexte des élections, et c’est toujours lui qui en fut exclu. On l’a régulièrement prié d’aller jouer ailleurs, de laisser les grandes personnes de la politique faire leurs affaires seules. La IIIe puis la IVe république furent des régimes bourgeois où le peuple était exclu. Dans sa Ve, l’ambition du Général de Gaulle était de redonner la parole au peuple, notamment grâce au référendum, si honni par la gauche.

Cette coagulation des oppositions, face à la coagulation du peuple, se cristallise de nouveau, et de façon très marquée, dans cette élection. Là sont les enjeux du 6 mai prochain, dans ce combat incessant que se livre le peuple et la bourgeoisie depuis que l’aristocratie fut éliminée de la vie politique par les révolutionnaires. C’est un nouvel épisode qui se joue donc, et ce qui est finalement curieux dans cette campagne, c’est que se soit, malgré lui, malgré elle, toujours le même épisode qui se rejoue.

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