Remplacer la justice sociale par la justesse sociale

La « justice sociale » est une véritable horreur idéologique. Et pourtant, l’idée qu’il faut définitivement abandonner le concept de « justice sociale » suscite incompréhension et réticence jusque dans le camp des libéraux

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Remplacer la justice sociale par la justesse sociale

Publié le 24 avril 2012
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La « justice sociale » est une véritable horreur idéologique. Et pourtant, l’idée qu’il faut définitivement abandonner le concept de « justice sociale » suscite incompréhension et réticence jusque dans le camp des libéraux.

Par Alain Cohen-Dumouchel.

La « justice sociale » c’est l’idée que les hommes de l’État doivent réparer des « injustices » qui naissent spontanément dans la société. Initialement employée par la gauche socialiste, la formule a été largement reprise puis adoptée par la droite néo-gaulliste. Ce mantra dirigiste suggère que la réglementation étatique est plus juste que la régulation qui naît de l’offre, de la demande et de la concurrence.

Les étatistes pourraient, de façon plus neutre, utiliser les termes d’ingénierie sociale ou même de redistribution sociale pour décrire leur action mais ils préfèrent se présenter comme des « justiciers » redresseurs de tort. On comprend bien l’intérêt qu’ils en retirent.

Le mot justice suppose qu’il y a des victimes et des coupables dans la société. Le concept de « justice sociale » implique donc que les hauts revenus et la réussite sont une forme de criminalité. Autrement dit si les services ou les produits que vous proposez deviennent très appréciés du public, vous serez poursuivi par les « justiciers sociaux ». Inutile de s’appesantir sur cette expression ; sauf à adhérer à la vieille théorie de la survaleur marxiste, la « justice sociale » est une véritable horreur idéologique.

Et pourtant, l’idée qu’il faut définitivement abandonner le concept de « justice sociale » suscite incompréhension et réticence jusque dans le camp des libéraux.

L’origine de cette hésitation tient probablement au fait que nous voulons tous une société socialement juste. et que nous sommes convaincus que la liberté, associée au droit, est un facteur de progrès social. C’est dans cette optique que l’ancien parti Alternative Libérale a souvent employé l’expression de « justice sociale », notamment dans ses documents fondateurs ou à l’occasion de conférences, et que le PLD continue de l’employer :

« Nous croyons que la liberté des individus ne s’oppose pas à la justice sociale, mais qu’au contraire elle en est le socle ». (AL)
« Les libéraux au secours de la justice sociale ». (AL)
« Bureaucratisé à l’extrême, l’État est incapable de remplir ses promesses en matière de justice sociale. » (PLD)
« Nous continuerons à défendre cette mesure de justice sociale [la retraite par épargne personnelle], par ailleurs financièrement bien plus rentable que le système de répartition ». (PLD)

Or, et c’est de là que nait le quiproquo, une société socialement juste n’est pas une société dans laquelle règne la « justice sociale« . C’est ce que nous allons nous employer à démontrer dans la suite de cet article.

Hayek soulignait à juste titre que le langage que nous utilisons a été forgé au sein de sociétés fermées et qu’il est parfois bien difficile de se dégager des concepts qu’il véhicule.

Pour nous en persuader considérons l’adverbe « juste »  dans les deux sens qui nous intéressent :
1) conforme à la raison, au bon sens ; précis, exact, vrai ; antonymes : faux, inexact ou erroné.
2) conforme au droit ; légitime ; équitable ; antonymes : injuste ou inéquitable.
et écartons son troisième sens qui est hors sujet, à savoir « insuffisant ».

Lorsque l’on effectue un raisonnement mathématique, le fait qu’il soit juste n’a, à l’évidence, rien à voir avec la justice. Il est juste simplement parce qu’il est conforme à la logique. De même, une société « socialement juste » est pour les libéraux une société en accord avec la raison, et non une société fabriquée par la justice.

Vouloir en politique associer ce qui est juste à  l’idée de justice est réducteur puisque l’on peut également associer ce qui est juste à l’idée de justesse.  La société dirigiste traditionnelle abuse de cette orientation qui sert ses intérêts. Il s’agit de faire croire qu’une société juste s’obtient en faisant régner la justice. Or la justice, qu’elle soit humaine ou divine fait obligatoirement appel à un appareil humain, l’église ou l’État.

Dans la société libérale, est juste ce qui découle de la conformité de l’organisation sociale avec les lois de la nature humaine. Un pont destiné à franchir une rivière remplit correctement sa fonction si le travail des ingénieurs est juste. Si le pont s’écroule ce n’est pas une injustice, c’est une erreur, autrement dit la sanction que constitue l’effondrement du pont n’a pas une origine humaine, elle est naturelle. C’est une mauvaise évaluation des lois de la nature qui fait que le pont ne rend pas le service que les hommes attendaient de lui. De même c’est une mauvaise évaluation des lois de la nature humaine qui fait qu’un système politique ne rend pas les services qu’on attend de lui.

Ainsi les Hommes de la sociale-démocratie ont accumulé des déficits pendant 35 ans et creusé la dette de nombreux pays. Malgré un niveau de dépenses publiques astronomique, la pauvreté, la précarité et le chômage augmentent. Il est devenu évident pour toutes les personnes de bonne foi que l’État-providence est un fiasco. Si l’État providence connaît cet échec cuisant ce n’est pas parce qu’il est injuste, c’est parce que les hommes de l’État se sont trompés, c’est parce que l’édifice qu’ils ont bâti s’écroule, comme se sont écroulés tous les régimes socialistes dans le monde.

Difficulté supplémentaire du langage, l’ingénieur dont le pont s’écroule, ou les Hommes de l’État en faillite, peuvent être déclarés coupables et répondre de leur incapacité ou de leur négligence devant la justice, mais  il n’en demeure pas moins que la cause de ces deux désastres est bien une erreur (le non respect des lois de la nature) et non une injustice.

Vouloir fabriquer une société « de justice », c’est admettre implicitement que le droit positif peut construire de toutes pièces une société dans laquelle règnera par exemple l’égalité « effective » entre les hommes. Les constructivistes ne se posent pas la question de savoir si une telle société est viable, c’est-à-dire si elle est conforme à la nature humaine. Ils la veulent, ils la désirent, elle leur sert à se faire élire, donc ils la « fabriquent » sans se soucier le moins du monde de sa solidité ou de son équilibre. Un peu comme si on décidait de construire un pont d’une seule portée de 10 km de long, sans s’inquiéter d’étudier la nature, donc la résistance, des matériaux employés.

En conclusion, utiliser l’expression justice sociale pour marquer notre attachement à une société socialement juste est manifestement une erreur. On peut contourner le problème en employant des périphrases. « Les libéraux au secours de la justice sociale » deviendrait  :   Les libéraux au secours de l’instauration d’une société socialement juste« . Ça sonne évidemment moins bien puisque la langue s’est construite dans un univers dirigiste. Une autre solution consisterait à remplacer la justice sociale par la justesse sociale par analogie avec la justesse d’un raisonnement. La justesse sociale permettrait, en modifiant les habitudes du langage, de suggérer qu’une société juste est celle qui tient compte des lois de la nature humaine et non celle qui légifère à tour de bras.

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  • Bon article, mais un peu long pour dire simplement : « egalite des **regles du jeu**, pas egalite des resultats ». Chacun peut **au depart**, selon ses capacites, talents innes, aspirations, tenter d’entreprendre ou vendre son travail a un entrepreneur, dans une societe ou la liberte et la propriete sont respectees (fonctions de justice et punition des crimes par un Etat regalien minimal). Mais cela ne veut absolument pas dire egalite **a l’arrivee**, et c’est la que l’Etat maximal dirigiste et totalitaire croit qu’il doit intervenir.

    PS : « … les hauts revenus et la réussite sont une forme de criminalité. Autrement dit si les services ou les produits que vous proposez deviennent très appréciés du public… » : un peu simpliste aussi. Nous aimons tous ici l’image de l’entrepreneur dynamique et meritant, mais il faut bien dire qu’il y a aussi encore beaucoup de fortunes dans le monde qui ont ete baties sur la « tricherie » (par rapport aux regles du jeu ideales) : exploitation, corruption, crime — et aussi la question delicate et debattue de l’heritage et des privileges acquis et transmissibles : sont-ils liberaux ?

  • Ah bon les hommes de l’état se sont juste trompés et la sociale démocratie avec l’état providence ne sont pas injustes ? Donc voler les richesses pour les redistribuer c’est simplement une erreur et non pas une injustice ? Alors à ce compte la tout va bien. Sauf qu’il y a quand même quelque chose qui cloche avec ce raisonnement pour le moins socialiste. Depuis le temps qu’ils ce trompent tous ces «  » »braves » » » hommes, n’auraient-ils pas pu apprendre de leurs erreurs ? Parce que la sociale démocratie en europe existe depuis la fin de la seconde guerre mondiale et les premiers prémices de sa décadence datent du premier choc pétrolier, c’est à dire une quarantaine d’années. On ne peut pas faire de rapprochements entre la société civile (ingénieurs des ponts) et les hommes de l’état. Ce ne sont qu’une bande voleurs qui pour justifier leur rapine promettent de redistribuer une partie du butin. On voit bien le résultat : la misère pour tous.

    • On retrouve dans votre posture une partie du travers constructiviste des dirigistes. Vous jugez « à priori » que l’impôt coercitif est « injuste ». Vous vous présentez donc, vous aussi, comme un « justicier, » un redresseur de torts, détenteur de La bonne Morale (celle qui va sauver le monde). Implicitement vous validez donc la méthode de nos adversaires qui, eux aussi, prétendent incarner la Justice.

      Or si l’on admet les principes du Droit naturel, il ne s’agit pas décider si l’impôt est juste ou injuste, il s’agit de décider si l’impôt est juste ou s’il manque de justesse, c’est à dire de savoir dans quelle mesure il est en accord ou en contradiction avec les lois de la nature humaine.

      • L’impôt coercitif peut-il être autrement qualifié que d’injuste ? S’il était consenti, comme les appels de fonds dans le cadre d’une copropriété par exemple, 1) la menace des hommes en armes ne planeraient pas sur les récalcitrants 2) la saisie des biens non plus 3) les peines d’emprisonnement moins encore. En définitif nous ne parlons plus d’impôts mais de vrais choix qui dans l’exemple choisit peut être exprimé légitimement par une majorité. Dans le cas ou la décision prise ne satisfait pas l’un des propriétaires, libre à lui de quitter cette organisation pour en trouver une autre qui convient plus à ses aspirations. Rien de tout cela n’est possible avec l’impôt. Comment réfléchir sur les concepts lorsque les définitions sont erronées ou approximatives ? L’impôt c’est le vol, un point c’est tout. La vulgate sociale démocrate tend à légitimer le vol avec une série d’anti-concept : contrat social (signé par qui ?), pacte républicain, justice sociale visant à réduire les individus au rang de semi esclave (ou plus) au service de la caste dirigeante et de ses affiliés (administration + capitalistes de connivence).

  • La « justice sociale » mène au conflit et au délitement de la société.

    En effet, s’il faut redistribuer les richesses pour rétablir la justice sociale, c’est donc que sans cela il y a injustice. C’est donc qu’il y a des accapareurs et des spoliés.
    Au lieu que les pauvres espèrent s’attirer le dons des riches, ils exigent donc qu’on les rétablisse dans leurs biens.
    Ils ont lieu de haïr les riches: Ils les ont volés !
    Heureusement l’État est là pour déterminer, dans sa grande sagesse, ce qui doit revenir à chacun – il est donc, accessoirement, le vrai propriétaire de toute chose….

    Dans la société traditionnelle occidentale, les pauvres dépendaient des riches pour se tirer de leur misère, et les riches des pauvres pour leur salut. La charité était à la fois lien social et rejet de tout système: On ne donnait pas aveuglément.

    Sachons y revenir avant que cette force centrifuge, avec d’autres, ne conduise au délitement de notre civilisation (Malraux 1956)

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