Le modèle européen est déjà mort, vous ne le savez juste pas

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Rien ne sera plus comme avant. De simples ajustements ne suffiront jamais à sauver le modèle socio-démocrate européen: il est mort. La dure réalité nous forcera à changer, à court terme et à travers une période dont la Grèce essuie à peine les plâtres.

Rien ne sera plus comme avant. De simples ajustements ne suffiront jamais à sauver le modèle socio-démocrate européen: il est mort. La dure réalité nous forcera à changer, à court terme et à travers une période dont la Grèce essuie à peine les plâtres.

Par Stéphane Montabert, depuis Renens, Suisse.

Tous des grecs demain?

Alors qu’il est on ne peut plus clair pour tout le monde que l’Europe n’est pas sortie de la crise, certains pensent qu’il suffit de passer par une période « d’austérité » et d’appliquer un certain nombre de « recettes », fussent-elles au goût amer, pour que les choses rentrent dans l’ordre et que tout redevienne comme avant.

Cette perspective ne trahit qu’un optimisme irrationnel. Rien ne sera plus comme avant. De simples ajustements ne suffiront jamais à sauver le modèle socio-démocrate européen: il est mort. La dure réalité nous forcera à changer, à court terme et à travers une période dont la Grèce essuie à peine les plâtres.

Bon nombre d’intellectuels ne saisiront jamais ce qui se passe sous nos yeux. Prenons Joseph Stiglitz, par exemple. Il est américain, mais l’école de pensée dont il se réclame, le keynésianisme, est originaire du Vieux Continent, où elle s’applique de la façon la plus orthodoxe qui soit. Si ses interviews se retrouvent jusque dans la presse romande, c’est qu’il fait écho à la pensée dominante, reconnaissance concrétisée par le très européen prix Nobel d’économie dont il a été lauréat en 2001.

Joseph Stiglitz est donc parfaitement dans son élément lorsqu’il parle de l’Europe. Ses paroles sont du miel pour tous nos décideurs. Or, le voilà qui annonce que l’Europe va droit dans le mur, mais en avançant des solutions toujours sorties du même tonneau:

«Les politiciens devraient aujourd’hui reconnaître qu’ils sont sur la mauvaise voie». Une surdose d’économies ne fait qu’empirer les choses. (…) Aujourd’hui, des pays comme la Grèce et le Portugal auraient au contraire «besoin d’une perspective de croissance crédible». Pour cela, les gouvernements devraient augmenter les dépenses de l’Etat, selon l’Américain.

«Ils peuvent le faire sans accroître les déficits, s’ils augmentent les impôts en parallèle», en introduisant par exemple une taxe sur les transactions financières, observe-t-il. L’économie en profiterait et pour un multiple des montants injectés par l’Etat.

L’Europe est ruinée à cause de l’endettement public, et M. Stiglitz ne propose rien de mieux que d’augmenter les dépenses de l’Etat! Certes, stricto sensu, Joseph Stiglitz ne préconise pas plus de dette, puisqu’il prétend que la dépense de l’Etat peut augmenter de façon transparente simplement en jouant sur l’imposition. Ce faisant, il commet deux erreurs colossales:

1. La marge de manoeuvre des Etats est nulle. Tous les Etats en crise sont en récession ou affichent une croissance anémique. Leurs comptes sont dans le rouge vif. Sans rien réformer – la France est un cas typique – l’endettement augmente mécaniquement de plusieurs points de PIB chaque année. Nous ne sommes donc pas dans une situation stable où les gouvernements évalueraient leurs options: les dépenses des Etats sont déjà au-delà du maximum possible, au point que le risque de cessation de paiement ne soit pas écarté.

2. Les montants en jeu sont d’un ordre de grandeur incompatible avec des mesures fiscales. La Taxe sur les Transactions Financières voulue au début de l’année par l’Elysée aurait rapporté 1 milliard d’euros par an. Autre exemple, les niches fiscales. Selon François Hollande, 29 milliards d’euros seraient ainsi récupérés. Le Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon va plus loin et parle de supprimer 80 milliards d’euros de niches. Ces montants semblent élevés, mais il faut les comparer au gouffre à combler: la dette de la France atteindrait 1’646 milliards d’euros fin mars 2011 selon l’INSEE

M. Stiglitz est bien dans son rôle de keynésien, conception du monde simpliste où l’économie n’existe qu’à travers la dépense. Si d’un coup de baguette magique toutes les dettes du monde disparaissaient sans léser personne, il se précipiterait au guichet de la banque la plus proche pour emprunter à nouveau.

Hors d’Etat point de Salut

Dans nos régimes socio-démocrates, l’Etat est un acteur économique majeur – incontournable, même. Année après année, le secteur public s’est accaparé des pans entiers de l’activité humaine. L’éducation est étatisée. La santé est étatisée. Les transports en commun, l’énergie, la solidarité sont étatisées. L’administration elle-même gènère sa propre croissance sur les secteurs encore « libres » (les guillemets sont de rigueur) en érigeant des carcans légaux et réglementaires toujours plus contraignants avec autorisations, contrôles et émoluments.

En première approximation, on peut légitimement s’inquiéter des « politiques de rigueur » mises en place ça et là à cause de la crise de la dette. Si l’Etat se serre la ceinture, tous les services dont il assure la charge sont encore moins efficaces qu’avant, n’est-ce pas? D’autant plus que les coupes suivent bien plus souvent les manoeuvres de groupes de pression enkystés dans l’administration que l’intérêt de la population.

Concrètement, aujourd’hui, moins d’Etat veut dire moins d’école, moins de transports en commun, moins d’infrastructures, moins de santé.

Allons encore plus loin et imaginons demain la déroute complète de l’Etat, la cessation de paiement: plus d’écoles, plus de transports en commun, plus d’entretien des infrastructures, plus de santé. Quelle catastrophe!

Le citoyen européen, dressé à l’école de pensée socio-démocrate depuis l’enfance et entretenu dans celle-ci par une litanie médiatique continuelle, est complètement incapable d’imaginer un monde différent de celui dans lequel il évolue. De tels lieux existent bel et bien aujourd’hui, évidemment, mais ceux qui subsistent sont autant de repoussoirs: s’il n’y a pas l’Etat-providence rassurant, le monde est une jungle hostile, l’homme est un loup pour l’homme enfermé dans le poulailler libre et toute cette sorte de chose… On mentionnera donc des pays pauvres et désorganisés livrés à l’anarchie et aux chefs de guerre, comme la Somalie ou le Waziristan. Les Etats-Unis étaient une forme d’exception, mais avec le succès de l’européanisation opérée par Obama, ils partagent désormais la même crise que nous.

La social-démocratie tel que nous la vivons aujourd’hui est une construction récente – un demi-siècle environ pour la plupart des pays d’Europe de l’ouest, et encore, la mainmise de l’Etat sur l’économie n’est survenue que progressivement. L’idée que nos aînés vivaient dans un monde paisible, et avec moins d’Etat, est devenue profondément dérangeante, quasiment taboue. Pourtant, nous avons autour de nous d’innombrables exemples du patrimoine légué par les générations précédentes, dont une bonne partie a d’ailleurs été captée par l’Etat. Qui se rappellera aujourd’hui que la plupart des lignes de chemin de fer ou que les entreprises de production d’énergie ont été lancées par le privé avant que des politiciens ne fassent main basse dessus, quelques décennies plus tard?

L’aide sociale, l’éducation, la santé, la solidarité, la police et la justice ont existé bien avant que l’Etat moderne ne se les accapare pour en faire des monopoles sous son contrôle. Pas besoin de ressortir des caricatures ridicules remontant au Moyen-âge pour essayer de nier l’idée: il suffit de remonter en arrière de quelques dizaines d’années.

Le changement de paradigme

Loin de moi l’idée de présenter l’Europe du début du vingtième siècle comme un paradis perdu, mais si on se donne la peine de faire abstraction du contexte technologique de l’époque, il faut bien reconnaître que la société fonctionnait, sans que les villes ne soient dévastées par les chefs de guerre ou en proie à l’anarchie. On pouvait circuler librement. Il existait des banques, des centres de recherche, des orphelinats, des hôpitaux, des universités, de la culture, des flux de marchandises, des entrepreneurs inventifs. Il existait des oeuvres sociales pour prendre en charge les plus pauvres et les plus faibles (dont l’Etat s’occupe si bien aujourd’hui.)

La question n’est pas d’établir les avantages de tel modèle de société comparativement au nôtre. Ce débat n’a plus d’intérêt: celui dans lequel nous vivons n’est pas soutenable et touche gentiment à sa fin. D’une façon ou d’une autre, il nous faudra réinventer une société équilibrée capable de fonctionner sans léguer une dette incommensurable à ses descendants. Non que cela soit moralement souhaitable (c’est évidemment le cas) mais simplement parce que, en pratique, ce ne sera pluspossible.

Personne n’acceptera plus de prêter des milliards à des régimes politiques réglant leurs emprunts avec de la cavalerie.

La société de demain – voire d’après-demain, car les lendemains promettent d’être troubles – devra nécessairement être une société avec peu de dettes, ce qui implique que les services rendus soient financièrement durables. Les générations qui nous succèderont n’accepteront pas de se laisser enfermer à nouveau dans des modèles financiers intenables qui les amèneront à la ruine à terme, comme nous l’enseigne ce début de XXIe siècle. C’est toute l’intelligence que je leur souhaite.

Et de cette évidence découle l’inévitable jugement sur les élites actuelles: elles sont complètement dépassées par la tournure des événements. Le changement de paradigme excède leur entendement. Incapables de saisir les enjeux, elles restent aggripées à leurs raisonnements traditionnels, fussent-ils désuets. Le bateau prend de la gîte et leur seule suggestion est de rajouter des cales sous les sièges pour retrouver un semblant d’assise… Comme en témoignent les « solutions » avancées par Joseph Stiglitz un peu plus haut.

Déconstruire l’Etat-providence représente un chantier colossal: la société civile devra assurer de nouveau les services dont l’Etat s’est arrogé le monopole depuis si longtemps. Ces nouveaux services devront être financièrement viables, ce qui implique l’abandon de la collectivisation des coûts et de leur report sur les générations futures.

Beaucoup de citoyens déboussolés rejetteront ce changement. Ils préfèreront choisir l’aventure des marchands de promesses plutôt que d’assumer une remise en question du mode de financement des services dont ils profitent. Leur appréhension sera canalisée par une classe politique au cynisme sans limite, prête à les bercer de toutes les illusions pour accéder au pouvoir.

Voilà pourquoi la gigantesque remise à plat qui s’annonce sera douloureuse – extrêmement douloureuse. Nous sommes englués dans la croyance que sans l’Etat, il n’y aurait pas ceci ou cela: cette pensée nous terrifie, aussi erronée soit-elle. Alors qu’une attitude adulte et constructive consisterait à préparer aujourd’hui la transition pour qu’elle ait lieu en bon ordre, les politiciens préfèrent abreuver la foule de harangues populistes, de rétablissement sans effort, de retour au calme et à la vie paisible par la magie de mesures cosmétiques.

Autrement dit, nous ne reprendront contact avec la réalité que lorsque celle-ci nous frappera de plein fouet. Le choc sera violent. La démocratie y survivra-t-elle?

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