La Banque d’Angleterre et la Glorieuse Révolution

La première banque centrale de l’histoire aida à corrompre le gouvernement mixte anglais

Dans les Lettres de Caton, John Trenchard et Thomas Gordon ont exposé clairement que le pouvoir exécutif était la plus grande menace pour la liberté parce qu’il pouvait corrompre les autres pouvoirs, et avait réussi à le faire grâce à sa nouvelle capacité financière. Puisque le système financier affectait directement les habitudes des gens, il était une menace pour tous.

Par José Carlos Rodríguez

Après la Glorieuse Révolution, le gouvernement [anglais] devait se soumettre au parlement, une belle réussite de l’histoire de la démocratie. La guerre qui avait débouché sur la révolution avait diminué les fonds de la couronne anglaise. L’accession au trône de Guillaume et Marie fut suivi de plusieurs guerres qui dégradèrent encore plus les caisses du royaume, jusqu’à les vider pratiquement 5 ans après leur arrivée. Mais alors se produisit une autre révolution – financière – qui renversa les deux situations.

Un Écossais du nom de William Paterson se présenta devant la Couronne avec un plan sous le bras : un groupe de personnes, proches du pouvoir, constitueraient une association qui prêterait au gouvernement qui, au lieu de rembourser à une échéance définie, lui paierait un intérêt perpétuel. Cette institution aurait la faculté d’acheter la dette du gouvernement, d’émettre des billets, d’acheter et de vendre de l’or et d’escompter des obligations. Le capital original de cette institution fut de £1.200.000, dont £10.000 apportées par Guillaume III et la même quantité par la reine Marie II. Elle fut constituée en 1694 et son nom fut la Banque d’Angleterre.

Le gouvernement créa deux compagnies monopolistiques qui reçurent une charte en échange de l’acquisition de titres de la dette de la Banque d’Angleterre. À la Compagnie des Indes orientales, créée en 1709 à partir d’autres entreprises, fut concédé le monopole de commerce avec l’Asie en échange de l’achat de grandes quantités d’obligations de la Banque d’Angleterre, appelées « annualités ». La Compagnie des Mers du Sud reçut le monopole du commerce de biens et d’esclaves avec l’Afrique en échange de l’achat de £9 millions en annualités. La Banque d’Angleterre, avec ces fonds, put financer des sommes croissantes de dette publique. En 1719, celle-ci atteint les £50 millions. Bientôt, elle commença à faire peur par sa taille. Une grande partie de la dette changea son caractère perpétuel pour devenir des prêts à long terme et on autorisa en 1716 la constitution d’un fonds d’amortissement à partir de certains impôts fixes. Walpole, qui dirigea le gouvernement de 1721 à 1742, élargit ce fonds d’amortissement pour rétablir le crédit de la dette publique. Rapidement, on commença à en vendre les titres à la bourse de Londres, ce qui leur conféra une grande liquidité.

Le premier problème pointé ici, celui de la pauvreté des fonds publics, se trouva largement résolu. Que se passa-t-il avec l’autre, avec le triomphe du parlement après la Glorieuse Révolution ? Jetons d’abord un coup d’œil en arrière pour nous rappeler quel était le rôle du parlement anglais. Le roi, bien que très puissant, gardait un certain caractère de primus inter pares. Non seulement, il y avait des prétendants au trône qui ne pouvaient alléguer d’un droit de succession, mais il y eut de nombreux changements de dynastie, comme on le sait bien. Ses sources de revenus provenaient surtout de ses rentes de grand propriétaire terrien et sa richesse augmentait ou diminuait avec les conquêtes et les alliances matrimoniales. Il comptait, de plus, sur l’appui militaire de la noblesse, ou de la partie de celle-ci avec laquelle il avait passé une alliance.

Il avait également d’autres sources de revenus. Y pourvoyaient les Communes, qui se réunissaient pour fixer les contributions aux nécessités du royaume. On considérait que les impôts étaient des cadeaux (gifts) qui étaient remis à charge de la Cour de les consacrer à certains usages consentis. Le gouvernement ne pouvait se distinguer de la personne du roi et de sa cour, avec un personnel plutôt réduit. Sa capacité de financement, au-delà de ses propres revenus, était très limitée et inflexible. Ce qu’il pouvait tirer des Communes était de l’ordre de grandeur de plusieurs centaines de milliers de livres. Les Communes étaient une institution distincte de la Couronne, cette dernière ne pouvant disposer de la première à sa guise.

De fait, on se basait sur l’idée de séparation des pouvoirs ou, plus exactement, de gouvernement mixte de l’Angleterre. Depuis le 17e siècle se forma l’idée que ce pays avait résolu le problème classique du gouvernement exprimé par Polybe selon lequel celui-ci tendait toujours vers la corruption : de la monarchie vers la tyrannie, de l’aristocratie vers l’oligarchie et de la démocratie vers la démagogie et l’anarchie. Et cela grâce au fait qu’avait été conservé un équilibre entre les trois principes, une monarchie qui conservait toutes ses vertus, mais qui était contrôlée par la démocratie (les Communes), modérée à son tour par le bon sens de l’aristocratie (la Chambre des Lords).

La révolution financière changea tout cela. « À partir de ce moment, écrit Forrest McDonald dans Novus Ordo Seclorum, les trois États du pays s’incarnèrent en un seul État, dont les ressources et le crédit comprenait tout le royaume. » Et, doté de nouveaux moyens économiques, le gouvernement acquit un pouvoir jamais connu auparavant. Plus encore, cette source de financement ne dépendait pas du parlement, ce qui lui permettait de prendre des mesures en marge et contre ses indications. L’administration augmenta à un rythme inédit. Bientôt surgit un courant d’opinion opposé à la révolution financière et à ses implications politiques. Ce « courant d’opposition », qui influencera tant les Pères Fondateurs des États-Unis, voyait dans ces changements une corruption du système de gouvernement anglais. Bolinbroke, le chef tory de l’opposition à Walpole, forgea le terme de « robinocratie », qui faisait référence au fait que le Premier Ministre continuait d’exercer le pouvoir dans un cadre institutionnel apparemment constitutionnel, mais corrompu par l’influence de l’exécutif sur le parlement : « L’exécutif possède des moyens pour distraire le parlement de ses fonctions propres ; il séduit ses membres en leurs offrant des postes et des pensions […] les persuadant d’adopter des mesures (armée permanente, dette nationale, impôt sur la consommation) avec lesquelles les activités de l’administration grandissent bien au-delà de ce que peut contrôler le parlement. » Oui. Le gouvernement pouvait acheter les membres du parlement avec des prébendes et conditionner le sens du vote. Qui représentaient-ils maintenant ?

Dans les Lettres de Caton, John Trenchard et Thomas Gordon exposèrent clairement que le pouvoir exécutif était la plus grande menace pour la liberté parce qu’il pouvait corrompre les autres pouvoirs, et avait réussi à le faire grâce à sa nouvelle capacité financière. Bolinbroke considérait que, puisque le système financier affectait directement les habitudes des gens, il supposait une menace pour tous. Et il voyait les crédits à long terme qu’obtenait le gouvernement comme une façon de favoriser le parti de la Cour, les riches qui adhéraient au pouvoir politique, en hypothéquant les gens (le parti de la campagne), qui finiraient par payer ces dettes avec leurs impôts.

La première banque centrale de l’histoire aida à corrompre le gouvernement mixte anglais qui, loin d’approcher quelque idéal de perfection, avait évolué vers un système relativement raisonnable, enraciné dans la structure sociale du pays, et qui rendait difficile l’augmentation du pouvoir central. Il suffira de rappeler comme exemple que traditionnellement on avait confié la défense du pays aux milices, à la population armée et organisée localement, et que l’on identifiait les armées permanentes (standing army) à la tyrannie. Grâce à la Banque d’Angleterre et aux monopoles commerciaux, grâce à la corruption du parlement, qui furent dénoncés par le courant d’opposition, Guillaume III put avoir son armée permanente.
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Article publié originellement par l’Instituto Juan de Mariana. Traduit de l’espagnol.

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