Faut-il haïr les traders ?

Si, comme moi, vous n’êtes pas un familier du monde du trading, vous êtes forcément exposé aux stéréotypes véhiculés par les médias et notre brillantissime classe potiticarde sur “les traders”, ces spéculateurs “sans coeur ni scrupule”, qui “ne pensent qu’à l’argent”

Si, comme moi, vous n’êtes pas un familier du monde du trading, vous êtes forcément exposé aux stéréotypes véhiculés par les médias et notre brillantissime classe potiticarde sur “les traders”, ces spéculateurs “sans coeur ni scrupule”, qui “ne pensent qu’à l’argent”, une “finance sans visage” qui “détruit l’économie”. Et encore, je ne vous livre que la version “soft”. Avec le PDG du CAC40, le trader est celui que la bien-pensance aime haïr. Je viens de m’immerger au milieu d’une bande de ces affreux requins. Et bien vous savez quoi ? Aucun ne m’a mordu !

Par Vincent Bénard

 

Traders, le terrifiant visage humain de la finance sans visage

J’ai eu la chance de pouvoir côtoyer (à Budapest) pendant quelques jours, les meilleurs traders-auteurs d’Objectif Eco.com Quand je dis « top traders », je veux parler de gens capables, sur leur track record, de vendre à des investisseurs leurs conseils, et ce sans interruption depuis plusieurs années. L’occasion de confronter les préjugés bien en cour avec la réalité.

Première surprise : aucun n’est passionné par l’argent. Tous sont passionnés par le trading. Cette nuance est absolument fondamentale. De même que des pianistes de concert peuvent gagner beaucoup d’argent, ils sont d’abord passionnés par la musique avant de penser à leur cachet. Les bons traders sont passionnés des marchés, pas par l’argent, qui n’est “que” l’instrument de mesure de leur succès. Ceux qui n’y vont que pour l’argent ont, en général, une durée de vie assez courte dans ce hobby.

Je dis bien hobby, car pour plus de la moitié des traders du team objectif Eco, le trading n’est pas un métier. Mais cela n’empêche pas que ce soient, à leur manière, des stars, même s’ils restent discrets.

Il n'y a pas que le trading dans la vie.

Le bon trader et le mauvais trader…

Il nous a été très difficile de distinguer l’avantage compétitif des traders qui durent sur ceux qui ne durent pas. Je vous décris notre cheminement intellectuel, façon “sketch des inconnus” :

— Quelle est la différence entre un bon trader et un mauvais trader ?

— Ben, le mauvais trader, il voit une tendance sur une courbe, et pan, il prend une position, et là, plouf, il fume son compte. Alors que le bon trader, lui, bon, eh bien, il voit une tendance sur une courbe, et pan, il prend une position, mais lui, c’est un bon trader, tu vois ?

Plus des ¾ des amateurs self-traders improvisés rentrent dans le trading parce que c’est facile (Internet a cassé toutes les barrières à l’entrée), et parce qu’après avoir lu un ou deux bouquins sur la bourse, ils croient qu’ils vont devenir riches. Ceux là, en général, « fument » leur compte en quelques mois (les métaphores tabacologiques sont bien en cour au sein des traders…). Ils commencent petit, perdent petit au début, gagnent un peu au bout de quelques semaines lorsqu’ils ont appris quelques trucs, mais n’ont pas de bons fondamentaux et ne savent pas reconnaître de façon fiable quand ils doivent couper une position (c’est-à-dire cloturer un trade), en gain ou en perte, et se font ramasser par un renversement de tendance imprévu qui, avec un peu d’effet de levier, ne pardonne pas.

The Artists

Les traders que j’ai côtoyés ont su éviter cet écueil sur plusieurs années. Ce n’est pas une assurance tout risque pour la suite, mais c’est un signe de maturité qui ne trompe pas. Pourquoi ? Là encore, parce qu’ils ont une vraie sensibilité de marché, pas une sensibilité d’argent. Dans ce langage raffiné tout d’élégance et de subtilité qui n’appartient qu’à lui, Charles Dereeper, Monsieur Objectif Eco, affirme que la première qualité du trader, ce sont des “couilles en titane” : être capable de rester sur une position qui débute mal (en contre-tendance) parce qu’on “sait” qu’elle va se retourner, savoir ne pas couper un gros gain trop tôt (parce que seuls les gros gains amortissent les petites pertes !), et conserver assez de cervelle pour savoir quand il faut sortir parce qu’on s’est planté.

Au reste, la plupart ont d’autres passions auxquelles ils consacrent bien plus de temps que le trading. L’un est un fan de vieilles pierres, l’autre est un photographe semi-professionnel référencé par des agents artistiques de Londres, le troisième est fou de sports nature et est prévisionniste météo pour des organisateurs de compétition de parapente, tel autre est un dessinateur peintre qui a déjà vécu de son art, etc. La gamme des émotions véhiculées par les passions de chacun est assez large, et aucun n’est un “boursicoteur monocolore”.

Tous ont développé une technique de trading qui leur est personnelle. Inutile d’essayer de les copier : le feeling, ça ne se duplique pas. Tout au plus, grâce à leurs conseils éclairés, et si ces conseils conviennent à votre propre feeling, parviendrez-vous à répliquer une partie de leur performance. Tous n’opèrent pas de la même façon, sur les mêmes marchés. Certains ne font que de l’Intraday (parier sur des mouvements le matin, et finir un trade la même journée, avec un fort effet de levier), d’autres jouent le long terme en pariant sur la capacité d’une entreprise à créer de la valeur. Certains analysent des bilans d’entreprise pendant des jours, d’autres ne regardent que les formes prises par les courbes de certains indices, et déduisent de leurs variations le “sentiment” du marché. Certains ont étudié à fond un secteur et n’opèrent que sur ce secteur. Certains prennent des risques et acceptent de prendre de grosses pertes qu’ils compensent par des gains encore plus élevés. D’autres préfèrent viser 10 à 15% annuels mais avec un niveau de risque qu’ils ont ramené à presque rien. J’ai bien dit : presque. Le risque zéro n’existe jamais, comme les détenteurs de certaines obligations souveraines viennent de l’apprendre.

Aucun ne “touche à tout”. Ils ont UN domaine d’excellence et s’y tiennent. Tous savent qu’en dehors de leur domaine de spécialité, ils sont morts. On ne demande pas à un violoniste de concert de jouer de la harpe ! Tous ont mis plusieurs années pour devenir bons. Leur force est d’avoir su encaisser leurs premiers échecs sans se griller, tout en tirant les bonnes leçons de leurs premières “paumes”. Et pourvu que ça dure.

Pour conclure*, cet échantillon de très bons traders, dont j’ignore s’il est représentatif, est composé de personnes dont la rencontre vous enrichit d’abord intellectuellement, et dont la façon d’opérer est plus proche de celle d’un artiste que de celle d’un comptable : mettre une maîtrise technique de haut niveau au service d’une passion, celle du commerce et des marchés, et rechercher la performance bien plus par esprit de dépassement et de challenge que par pur appât du gain.

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Sur le web

Note :
* Je garde pour une prochaine fois la démolition des préjugés sur l’impact économique de la spéculation.