Sarkozysme, tout sauf insignifiant

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On peut détester la popularisation de la fonction présidentielle mais elle reflète notre époque. Rejeter le sarkozysme pour cette raison-là, revient à ne pas aimer notre temps

Le sarkozysme aura contribué à une démocratisation du pouvoir et de ceux qui l’exercent. On peut détester cette popularisation de la fonction présidentielle mais elle reflète notre époque. Rejeter le sarkozysme pour cette raison-là, revient – c’est permis – à ne pas aimer notre temps. 

Par Guy Sorman

 

Distinguons le sarkozysme comme mode d’action et Nicolas Sarkozy comme personnage : les deux ne se recoupent pas tout à fait. C’est le sarkozysme qui ici importe, dont le bilan est fécond : mais oui.

Au reproche essentiel que l’on adresse à Sarkozy, de n’avoir su habiter la fonction, on le remerciera plutôt d’avoir ébréché le monarchisme présidentiel. Jacques Chirac fut l’ultime souverain et Nicolas Sarkozy, le premier moderne ; le sarkozysme est de notre temps, à l’heure du téléphone portable plus que de la plume. On peut détester cette popularisation de la fonction présidentielle mais elle reflète notre époque. Rejeter le sarkozysme pour cette raison-là, revient – c’est permis – à ne pas aimer notre temps. De notre temps aussi est la transgression sarkozyste des lignes partisanes anciennes et de la monopolisation des postes par les vieux mâles blancs. Affecter des socialistes, des femmes issues de l’immigration dans des fonctions décisives aura été une révolution sarkozyste : le gouvernement et la haute fonction publique commencent à ressembler à la société toute entière.

Un repli de l’État s’il devenait de nouveau partisan, ethnique, sexiste et gérontocrate, par-delà le sarkozysme, sera probablement impensable, impossible. Quel chef d’État, dans l’avenir, osera cantonner un Français arabe à la gestion de l’immigration et une femme à l’assistance sociale ? Le sarkozysme aura donc contribué à une démocratisation du pouvoir et de ceux qui l’exercent. Significatif aussi est le droit accordé aux Français expatriés, pour la première fois, de désigner leurs députés à l’Assemblée nationale : manœuvre politique peut-être mais reconnaissance d’une évolution majeure. La nation ne coïncide plus avec ses frontières : la France n’est pas une géographie mais un territoire mental, là où vivent des Français.

À cette apologie de l’internationalisation de la France, on nous objectera le traitement odieux des Roms et des controverses absolument choquantes sur l’islamisation de la société française. Oui, mais par-delà ces débordements de campagne, le sarkozysme est aussi une réaffirmation de l’État de droit contre la désertion antérieure des zones de non-droit : plus une société se diversifie, plus la coexistence de cultures distinctes exige le respect de la loi, comme contrat social. Sarkozy a compris cela : la sécurité est l’avers de la diversité.

Démocratisation et puis modernisation, dans l’enseignement supérieur d’abord : il est évident que la forteresse enseignante devait évoluer vers l’autonomie et la concurrence. Le sarkozysme n’y est pas complétement parvenu mais le chemin est défriché. Modernisation économique aussi, tout juste esquissée pour cause de crise mais avec des ouvertures nécessaires dans le carcan du Droit du travail : le sarkozysme aura dit, sinon fait, que l’entrepreneur soit reconnu comme le seul vrai moteur du dynamisme économique. La crise financière de 2008 a brisé cet élan libératoire : Nicolas Sarkozy a provisoirement cédé à la mythologie keynésienne qui ne laisse jamais dans son sillage que des dettes publique et pas d’emplois. Mais la Grèce et l’Allemagne, se répartissant les rôles, la cigale et la fourmi, ont reconduit le sarkozysme au bon sens : le contrôle des dépenses publiques pour restaurer l’investissement privé.

Ressaisissement aussi et retour aux sources libérales que le rapprochement avec l’Allemagne, partenaire et modèle, puisqu’en économie c’est la rigueur qui paie. Ce qui conduit le sarkozysme vers une Europe fédérale à terme, parce que la Fédération garantira des politiques économiques cohérentes et productives. On aura compris que le sarkozysme est, non pas un anti-gaullisme mais un post-gaullisme puisque nous avons changé de siècle et de société.

Le sarkozysme, c’est aussi le retour de la France à son espace naturel, l’Occident, plutôt que la troisième voie ou le ni-ni. De nouveau, nous voici les alliés diplomatiques et militaires des États-Unis. De nouveau, enfin, nous voici du côté des droits de l’homme en Géorgie, en Lybie, Syrie, Tunisie, Égypte et – un peu plus que du temps de Jacques Chirac – du côté des droits de l’homme en Chine et en Russie.

En conclura-t-on que le sarkozysme est une vision cohérente du monde, de la France dans le monde, de l’État en France ? Il n’en est sans doute que l’esquisse, une première tentative pour que notre nation rattrape son temps et le monde. Car à vouloir trop embrasser, trop vite, le sarkozysme est brouillon, reflet de l’impatience de Sarkozy, l’homme pressé de la Cinquième République : l’action paraît décalée de la réflexion, quand le messager occulte le message. Le sarkozysme au total, apparaît telle une pensée forte, indiscutablement contemporaine mais parfois en quête d’auteur.

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