Karl Marx, compagnonnage et illusion

Revue de l’ouvrage de Jean-Emmanuel Ducoin, Karl Marx, Oxus, 144 p, septembre 2011

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Karl Marx, compagnonnage et illusion

Publié le 5 mars 2012
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« Marx, le seul penseur de taille pour temps de crise » selon ce qu’affirme de bonne foi Jean-Emmanuel Ducoin, rédacteur en chef de L’Humanité, parait être au mieux une décorative illusion, au pire un panneau indicateur vers le totalitarisme.

Revue de l’ouvrage de Jean-Emmanuel Ducoin, Karl Marx, Oxus, 144 p, septembre 2011, 15 €.

Par Thierry Guinhut

Probablement Karl Marx est-il le penseur qui ait le plus directement et le plus largement influencé le cours de l’Histoire. Aussi n’est-il pas inutile de s’interroger sur les individus qui s’en inspirent, qui en font leur compagnon de route, leur phare… C’est le cas de Jean-Emmanuel Ducoin qui nous livre son intime témoignage sur cette inspiration qui lui est consubstantielle, au point d’être toute sa vie, dans un document roboratif. Quoiqu’il ne soit peut-être que le pathétique journal d’une illusion, à la poursuite de la lumière mortifère du « spectre de Marx », pour reprendre le titre de Derrida [1].

C’est dans le cadre d’une collection « à la rencontre de » que notre auteur ne prétend pas ici livrer un énième essai sur Marx, probablement superfétatoire au vu de l’abondance avalacheuse du genre. Mieux, il s’agit de confronter son idole à sa propre histoire, depuis l’enfance au cœur d’une famille communiste qui eut le front de confier son rejeton à l’éducation des Jésuites — curieuse façon de reconnaître les qualités de ceux que l’on récuse par ailleurs — jusqu’à son compagnonnage intellectuel et militant. À une reprise biographique du parcours intellectuel du philosophe allemand, répond l’autobiographie de Ducoin : son « appartenance héréditaire au Parti Communiste Français », sa découverte de Rousseau (sans interroger l’éventuel diktat de la « volonté générale »), toujours grâce à ces Jésuites, puis la dépendance de celui qui est aujourd’hui le Rédacteur en chef de L’Humanité envers un système de pensée codifié.

Voilà heureusement un petit livre sans jargon, malgré quelques coquilles [2], qui permet de réviser aisément la pensée marxienne. L’indépassable critique de la religion (« l’opium du peuple [3] »), l’analyse discutable du capitalisme de son temps et le scandale de l’oppression des masses (qui étaient encore plus opprimées auparavant dans leurs campagnes) sont le cœur de l’œuvre, en particulier du Capital… Au point que le philosophe libéral Raymond Aron consacra de patientes études [4] à l’ami d’Engels, coauteur du Manifeste.

Malgré son adhésion farouche, Ducoin concède qu’il y a une limite à l’omniprésence du discours politique de Marx : il n’a pas assez pensé le rôle de l’État. Mais il se refuse à imaginer qu’une « économie collectivisée » puisse ne pas être autre chose qu’une tyrannie, quoiqu’il ne veuille « ni comprendre et encore moins justifier Staline » (tout en oubliant combien Lénine lui est proche). Oublie-t-il qu’il cite Marx justifiant la « Terreur » de la révolution française [5] ? Oublie-t-il la fin du Manifeste du parti communiste qui théorise l’expropriation, les « armées du travail obligatoire », le châtiment des « rebelles », parfaitement annonciateurs du totalitarisme…

De même, sa révérence néglige de voir dans le scandale de la plus-value bourgeoise volée à l’ouvrier l’investissement, l’invention et la gestion par le capitaliste qui est lui aussi un créateur. Finalement, à moins que Ducoin nous en offre une lecture édulcorée, la pensée anticapitaliste de Marx parait aussi étroite qu’un anorexique et aussi légère qu’un bulldozer. Heureusement Raymond Aron a montré la complexité de l’auteur du Capital, en qui il voyait un philosophe critique génial, quoiqu’il ne soit pas devenu marxiste, mais au contraire libéral, et non des moindres.

Bien que le communisme se veuille plus efficace que la religion, en voulant transformer le monde réel et les conditions de vie (ce qu’a mieux réussi le capitalisme libéral) il n’en est pas moins une foi. Ce que confirment la naïveté, l’abondance des allusions religieuses du préfacier, Gérard Mordillat. Sans nul doute, il s’agit d’une  addiction à une idéologie simpliste, manichéenne et utopiste.

Pour notre essayiste, qui a le courage de ne pas négliger le coup de semonce de Derrida, le « spectre est encore vivant », il y a une actualité à la « lutte des classes ». Mais cette « prolétarisation générale » dénoncée n’est-elle pas au contraire l’accession de la plus grande majorité aux classes moyennes ? Il use évidemment du discours victimaire pour qui la paupérisation (largement fantasmée) est causée par le profit capitaliste et non par la surfiscalisation et la suradministration de l’État providence à bout de souffle.

Qu’il existe des oppressions liées aux inégalités nécessaires est indubitable. Mais le marxisme, cette illusion, est le pire remède. À chaque fois qu’un pays a été communiste, il s’est fait tyrannie totalitaire [6]. Et même s’il est permis de se demander si l’idéal communiste reste par ailleurs valide, on ne peut que constater la chose suivante : voulant abolir la propriété privée, le communisme, si doré que soit son avenir (« de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » [7]) est forcément antithétique à ce nécessaire individualisme qui n’est pas l’égoïsme, donc aux libertés, et d’abord à celle d’entreprendre. Malgré ses imperfections, c’est le libéralisme économique qui nous a mené à la prospérité, quoique aujourd’hui passagèrement compromise par la mauvaise spéculation (car il en existe une bonne et utile) et par la gestion socialiste (y compris par notre droite) des États surendettés. Ainsi « Marx, le seul penseur de taille pour temps de crise » (selon ce qu’affirme de bonne foi notre intime du philosophe sur la couverture) parait être au mieux une décorative illusion, au pire un panneau indicateur vers le totalitarisme. Ne chargeons cependant pas trop Ducoin, tant il prend soin de vouloir respecter les libertés, quoique forcément celle d’entreprendre et du libéralisme lui soit peu sympathique…

N’en déplaise à ses thuriféraires, Marx est mort, du moins moribond ; car déraciner l’adhésion mystique et fondamentaliste est, on le sait, une gageure. Bien que discutables, Fukuyama et son horizon de la démocratie libérale [8] l’ont efficacement remplacé.

Le défaut le plus détesté par le père du marxisme étant « la servilité », Jean-Emmanuel Ducoin saura gré à son critique de ne pas être servile à son égard…

—-
Sur le web

Notes :
[note][1] Jacques Derrida : Spectres de Marx, Galilée, 1093.

[2] « 1936 » pour 1836 et un « que » incompréhensible, p 15 et 17.

[3] Dans Critique de la philosophie politique de Hegel.

[4] En particulier Le Marxisme de Marx, De Fallois, 2002.

[5] Dans « La Critique moralisante ou la morale critique », tome 3 de La Sainte Famille.

[6] Voir Le Livre noir du communisme, sous la direction de Stéphane Courtois, Robert Laffont, 1997.

[7] Dans Le Manifeste du parti communiste.

[8] Francis Fukuyama : La Fin de l’histoire et le dernier homme, Fayard, 1992.[/note]

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