Les nouvelles républiques bananières

L’expérience historique montre que des pulsions dictatoriales planent en permanence sur le subcontinent latino-américain

L’expérience historique montre que des pulsions dictatoriales planent en permanence sur le subcontinent latino-américain, se tiennent à l’affût de la moindre occasion leur permettant de fissurer et détrôner la démocratie et d’asseoir leur domination.

Par Fabio Rafael Fiallo

L’une des propositions qui ne cessent de féconder la pensée philosophique est celle énoncée par Platon au sujet des idées. Celles-ci, d’après Platon, ont une vie propre ; elles existent avant même celui qui parviendra à les dévoiler. L’interprétation platonique inspirera au début du XXe siècle le philosophe et logicien allemand Gottlob Frege, pour qui les théories scientifiques errent pour ainsi dire dans l’air, dans l’attente d’être « attrapées » par un savant perspicace qui les fera connaître au monde entier.

À la lumière de ce que l’on observe en Amérique latine sur le plan politique, on peut dire quelque chose de semblable à propos des pulsions dictatoriales, de ce désir malsain d’assujettir un peuple et de lui imposer la volonté et les caprices de ceux qui détiennent le pouvoir. L’expérience historique montre en effet que ces pulsions planent en permanence sur le subcontinent latino-américain, se tiennent à l’affût de la moindre occasion leur permettant de fissurer et détrôner la démocratie et d’asseoir leur domination. Le contexte évolue, les acteurs politiques changent, les idéologies viennent et s’en vont, mais les pulsions dictatoriales, elles, poursuivent imperturbables leur funeste parcours, s’adaptant aux circonstances, mutant tel un caméléon.

Hier, nous avions Somoza, Trujillo et Batista, puis arrivèrent Pinochet et les juntes militaires en Argentine et au Brésil. Maintenant c’est le tour des Hugo Chavez, Evo Morales, Rafael Correa, les époux Kirchner aussi, qui, aux côtés d’un Fidel Castro sempiternel (bien que plus pour longtemps), font ou essaient de faire ce que bon leur semble dans leurs fiefs. La bête change donc d’aspect, de nom, d’idéologie, se ballade d’un pays à l’autre, d’un extrême à l’autre de l’échiquier politique. Le degré de répression varie en fonction notamment de la corrélation des forces, avec Castro et Pinochet occupant la première place dans leurs camps respectifs. Mais les griffes sont d’une même nature, les ravages aussi.

Hier, à l’époque des dictatures de droite, ce fut la lutte contre le « collectivisme » qui servit de prétexte pour faire taire la presse indépendante et l’opposition. Aujourd’hui, le combat contre l’ « Empire » (entendez : l’Amérique) et pour la « souveraineté nationale » est devenu l’expédient brandi pour restreindre, voire supprimer, la liberté d’expression et d’association.

Aussi différents que ces régimes dictatoriaux puissent paraître à première vue, ils possèdent en commun l’essentiel : pour tous, qu’ils soient de droite ou de gauche, l’opposition est par définition corrompue, apatride, vendue à des intérêts étrangers. Le parti concurrent n’est pas perçu comme un rival à combattre dans le cadre d’institutions qui garantissent le respect des minorités, mais comme l’ennemi à annihiler, à jeter hors de l’arène politique, dès que la corrélation des forces le permettra.

Hier, quiconque osait dénoncer les violations des droits de l’homme recevait le qualificatif d’ « agent de la subversion ». Aujourd’hui, ce sont les labels de « laquais de l’Empire », « membre de l’oligarchie » ou « mercenaire », que l’on emploie pour dénigrer et chasser ceux qui tentent d’exercer le droit à s’opposer au gouvernement.

Le non-respect de la séparation des pouvoirs (condition sine qua non pour le fonctionnement d’une démocratie effective), les lois coercitives et les amendes astronomiques à l’encontre de la presse indépendante, le harcèlement et l’emprisonnement de ceux qui pourraient représenter un défi ou une alternative au régime en place, la réforme de la Constitution dans le but de permettre des réélections à répétition, la fraude électorale, autrement dit toute la panoplie de l’appareil répressif des républiques bananières d’autrefois fait un retour en force avec cette nouvelle couvée de républiques bananières qu’est le castrochavisme.

Hugo Chavez et Fidel Castro, le 28 juin 2011 à la Havane.

Les républiques castrochavistes enregistrent en général des résultats conformes à ceux des républiques bananières précédentes, c’est-à-dire médiocres, pour ne pas dire décevants. Après avoir occupé au milieu du XXe siècle une honorable troisième place parmi les nations latino-américaines en termes de revenu par tête, l’économie cubaine se trouve en état de paralysie chronique depuis l’instauration du régime castriste ; elle est maintenue sous perfusion financière avec l’aide de ses alliés (d’abord l’Union soviétique, ensuite Hugo Chávez) et par les envois d’argent des Cubains en exil à leurs familles sur l’île.

Le Venezuela a pris un chemin semblable. Alors que Chávez dilapide les pétrodollars gagnés par son pays, les utilisant dans une large mesure pour financer le clientélisme et soutenir ses amis à l’étranger, la production agricole dégringole, le taux d’inflation est le plus élevé du monde (à l’exception peut-être du Zimbabwe de Mugabe), la criminalité atteint des proportions de guerre civile, et les investissements privés prennent le large à la recherche d’un terrain moins hostile.

Grâce à la hausse des prix mondiaux des produits exportés par l’Argentine, ce pays a pu enregistrer des taux de croissance élevés ces toutes dernières années. Cependant, la fuite des capitaux devient peu à peu une sorte de sport national, ce qui met en péril les perspectives à moyen et long terme. D’autre part, puisque les chiffres de l’inflation n’arrangent pas le kirchnérisme au pouvoir, eh bien, le gouvernement argentin n’a eu rien de mieux à faire que bricoler ces chiffres pour ainsi cacher l’ampleur de l’inflation. Comme dans le bon vieux temps des républiques bananières d’antan, à chaque fois que la vérité heurte les intérêts du pouvoir, l’on proscrit ou l’on déguise la vérité.

Il faut tout de même préciser que l’Amérique latine n’est pas une exception en ce qui concerne l’influence des pulsions dictatoriales. L’Europe fut victime, elle aussi, de ce maléfice destructeur : la peste brune (nazi et fasciste) et le totalitarisme rouge (léniniste-staliniste) sont passés par là, causant la désolation que l’on sait.

Et de même que l’Europe réussit à vaincre l’exécrable démon des pulsions totalitaires après en avoir subi les deux variantes, il n’est pas loin le jour où l’Amérique latine parviendra à en faire de même avec les républiques bananières des deux extrêmes du spectre politique, lesquelles ont su causer tellement de dommages et de souffrances.