« Sauver l’Euro » n’est pas aux programmes

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Toutes les monnaies qui, dans l’histoire, sont mortes, ont disparu parce que le pouvoir politique s’en est servi pour combler comme variable d’ajustement

Toutes les monnaies qui, dans l’histoire, sont mortes – et c’est aussi le cas de celle que nous voyons mourir – ont disparu parce que le pouvoir politique s’en est servi, pour combler artificiellement ses propres vicissitudes ou par démagogie, comme variable d’ajustement.

Par Thibault Doidy de Kerguelen

Si même DSK, en dehors de toute tentation susceptible de l’ « émouvoir », le dit dans un congrès en Chine, c’est que cela ne fait plus aucun doute, l’Euro, du moins tel que nous le connaissons, vit ses derniers instants.

Et voilà que se lèvent les légions de ceux qui ont toujours dit, qui ont toujours su, qui affirment d’autant plus péremptoirement que, tels les résistants de la vingt-cinquième heure, ils volent au secours d’une victoire déjà acquise. Leurs cris et leurs griefs, mêlés volontairement d’approximations et de mauvaise foi sont relayés, amplifiés par ceux-là même qui ont intérêt à cet emballement pour des raisons souvent idéologiques et quelques fois parfaitement égoïstes.

Ainsi retrouve-t-on en première ligne les Américains et leurs affidés qui ont vu en l’Euro un concurrent potentiel au dollar et qui n’ont de cesse de l’éradiquer, sans considération pour les dégâts collatéraux, dans le même esprit que celui qui les animait lorsqu’ils ont plongé la Russie dans l’ordre mafieux en échange de la disparition de l’armée rouge. Alliés objectifs des américanolâtres, les communistes, qui croient toujours que c’est le Parti qui doit faire la valeur de la monnaie, et ces pauvres nationalistes qui croient benoîtement que parce qu’une monnaie porte le nom du pays, elle est indépendante des fluctuations internationales et garante de l’indépendance ! Tout ce joli monde, aux intérêts divergents mais uni dans la conspiration du mensonge y va de son couplet démagogique auprès d’une populace intimement convaincue que « tout a augmenté à cause de l’Euro » (c’est à se demander pourquoi tant de retraités britanniques viennent s’installer en France et pourquoi tous les week-ends tant de Suisses viennent faire leurs courses aux supermarchés des villes frontalières…).

L’objet, ici, n’est pas de reprendre les arguments des uns et des autres et d’en démontrer la triste évanescence, vous pouvez retrouver cela sur les différents sites où nous intervenons. Non, arrêtons-nous un instant sur ce qui, aux yeux de la majorité de nos concitoyens, semble être un instant de choix, un éventail de solutions, l’élection présidentielle qui se profile.

Parmi les candidats, il peut vous sembler, au premier abord, que se présente à vous un choix de différentes solutions possibles. L’intégration européenne, appelée aussi fédéralisme, qui consiste à transférer la souveraineté des États vers une superstructure et qui s’accompagne de la création de ces fameux « eurobonds » qui ne font rien d’autre que d’ajouter de la dette (fédérale) à de la dette (des États), l’amputation de l’actuelle zone euro avec sauvetage grâce à la planche à billets (via le FMI par exemple…), le retour au Franc avec re-création du lien de subordination entre la banque centrale et le pouvoir politique et « dévaluation compétitive » sont les principales voies proposées.

Sont-elles réellement différentes les unes des autres ? Non. J’ai la prétention de vous affirmer qu’elles n’ont de différent que les voies qui mènent au même marasme. Que votre monnaie s’appelle euro ou franc, qu’elle couvre une zone économique vaste ou restreinte, cela importe peu. Ce qui importe, c’est QUI a le pouvoir et QUELLE POLITIQUE monétaire assigne-t-on à ses dirigeants ? Or, tous nos candidats sont unanimes sur un point, le pire, la monnaie doit être dépendante du pouvoir politique. Toutes les monnaies qui, dans l’histoire, sont mortes (et c’est aussi le cas de celle que nous voyons mourir) ont disparu parce que le pouvoir politique s’est servi, pour combler artificiellement ses propres vicissitudes ou par démagogie, de la monnaie comme variable d’ajustement. Oui, si vous soumettez la monnaie au pouvoir politique, la tentation est trop forte de créer de l’inflation pour dévaloriser sa dette. Oui, la tentation est trop forte de créer de la monnaie pour injecter des liquidités qui, le temps d’une élection feront croire au peuple qu’il a « augmenté son pouvoir d’achat ». Oui, la tentation est trop forte de dévaluer, histoire de créer un instant une impression de compétitivité (impression très vite diffuse et qui se paie cher sur le dos des épargnants). Le syndrome de la pierre philosophale touche tous nos candidats. « Je crée de la monnaie », donc je suis (presque) Dieu ! Nous les comparerons plus exactement à Lucifer qui brilla et s’abîma, entraînant avec lui nombre d’anges déchus.

La seule proposition qui ne vous est pas présentée serait pourtant la seule qui serait susceptible de sauver la situation de l’Europe (première économie mondiale, rappelons-le). Renforcement de la BCE, interdiction aux gouvernants de s’immiscer dans la politique de la BCE (si ce n’est dans le choix de son board, à échéance), indépendance totale de la monnaie, politique de monnaie forte, valeur de référence susceptible, comme le réclament les Chinois et les Russes de suppléer le dollar lorsque celui-ci, détruit par la planche à billets rendra (très bientôt) son dernier soupir.

Une monnaie indépendante imposerait une politique économique aux États européens ? Faux. Une monnaie indépendante serait une donnée obligatoirement prise en compte par les États pour définir leurs politique. Sachant qu’ils ne pourraient plus trafiquer, bidouiller, tricher, ils seraient contraints à des politiques plus réalistes et constructives. Et si vous n’êtes pas d’accord avec cela, eh bien imaginez un instant que chaque chef d’entreprise batte monnaie afin d’être « maître » de la politique de sa société, ou que chaque région applique ce raisonnement, considérant insupportable le « diktat » monétaire de Paris…

La monnaie est et doit rester un outil dont la gestion, indépendante du pouvoir politique, assure la pérennité et la valeur des échanges et de l’épargne (souvenez vous de la livre libanaise en pleine guerre civile).

Quel que soit le vainqueur, nous ne connaîtrons pas cette stabilité. Quelle que soit la solution proposée qui sera appliquée, nous entrerons à nouveau dans le cycle infernal de la dévaluation, de la récession et, à terme, de l’inflation.

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