Démocratie et politiquement correct

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Les élections présidentielles qui se profilent à l’horizon n’offrent-elles pas une occasion inespérée d’en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de notre État démocratique ?

Les élections présidentielles qui se profilent à l’horizon n’offrent-elles pas une occasion inespérée d’en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de notre État démocratique ?

Par Frédéric Mas.

Stèle représentant la Démocratie couronnant le Peuple (Athènes, musée de l'Agora).

Les élections présidentielles qui se profilent à l’horizon n’offrent-elles pas une occasion inespérée d’en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de notre État démocratique ? Ainsi, certains bons esprits se sont insurgés récemment contre l’appel à la censure et à la pénalisation de plusieurs politiciens au nom de la morale publique et de son fondement républicain non discriminatoire. Pour ces mêmes bons esprits, une démocratie qui fonctionne demande que l’État demeure neutre dans les querelles politiques et idéologiques qui agitent la société civile, bref qu’il permette la libre expression des opinions aussi stupides soient-elles.

Précisons tout de suite que la morale publique des politiciens apparaît curieuse aux citoyens cornaqués, puisqu’elle est totalement hétéronome. Elle n’est pas le fruit de la délibération d’hommes également libres et égaux, mais de la division des tâches au sein de la société entre une classe d’individus éclairés qui la produit et une autre, plus importante, qui doit s’y soumettre sans discuter. Cela a fait dire à certaines mauvaises langues que la morale publique démocratique incite à la servilité, tant cette hiérarchisation ressemble à s’y méprendre à la différence marquée par Aristote entre l’homme libre et l’esclave par nature[1].

Démocratie et État

Mais comment se fait-il que la démocratie puisse générer l’hétéronomie morale ? Après tout, il semblerait intuitivement qu’elle soit la forme de gouvernement des hommes libres, c’est-à-dire des citoyens capables rationnellement de se soumettre aux lois qu’ils se sont eux-mêmes données[2]. Une telle réponse oublie que la démocratie devenue moderne est avant tout un État, c’est-à-dire une organisation sociale reposant sur l’institution de la division entre gouvernants et gouvernés sur un territoire donné. L’institution se double d’un privilège exorbitant, celui de monopoliser l’usage de la violence légale sur ledit territoire. L’État utilise essentiellement son monopole pour récolter les ressources qui lui permettent de subsister, que ce soit par l’impôt ou la conquête[3]. De ce fait, le mariage entre démocratie et État revient à introduire une logique qui va en quelque sorte subvertir le sens de la morale publique.

Consentement au Politique

Comme l’avait remarqué Bertrand de Jouvenel dans Du Pouvoir, l’État démocratique se distingue de ses concurrents non-démocratiques par le consentement explicite de ses administrés à être politiquement gouvernés. Les élections, le parlement, le suffrage universel rendent acceptables la domination d’un État devenu symboliquement le serviteur de la société civile ou le produit de la délibération commune. Cette légitimation nouvelle se fait au plus grand bénéfice de l’État, qui n’a plus à gaspiller autant de ressources dans les outils de coercition traditionnels (police, armée, etc.), puisque l’expropriation devient consentie. Mieux encore, son intrusion s’étend, puisque désormais, toute intervention au bénéfice de l’État se fait au nom de l’intérêt du peuple tout entier.

Historiquement, la démocratisation en France et en Europe apparaît véritablement au moment de la révolution industrielle. Celle-ci ouvre la voie à une accumulation de pouvoir sans précédent des gouvernants sur les gouvernés, accumulation qui alimentera les fantasmes de mobilisation totale et d’organisation sociale des totalitarismes de droite et de gauche pour tout le siècle à venir[4].

L’instabilité démocratique

Seulement l’État démocratique, en troquant une partie de son appareil de coercition physique contre le consentement pacifique de ses administrés invite ses rivaux politiques à se manifester. En effet, les factions internes à la société civile qui cherchent à s’approprier l’appareil d’État peuvent, grâce à la liberté de la presse, s’attaquer à la légitimité étatique tout en gagnant de nouveaux partisans à leurs causes sans crainte de la répression. Un gouvernement qui repose sur le consentement des citoyens devient nécessairement le jouet de son opinion publique, elle-même formée à partir les différents médias plus ou moins indépendants.

L’exemple historique le plus connu ici reste la république allemande de Weimar, qui, parce que ses défenseurs respectaient à la lettre les principes de la neutralité de l’État à l’endroit des opinions présentes au sein de la société civile, s’est interdit d’intervenir pour empêcher l’accession au pouvoir de la faction politique nazie qui allait mettre un terme à son existence[5].

Contre l’instabilité : monopoliser l’information

Si la légitimité démocratique revient à asseoir davantage le monopole de l’État sur le consentement civique que sur la coercition physique brute, mais que ce consentement est sujet aux variations dues à la compétition idéologique interne aux États, alors nécessairement, pour prévenir ces variations, l’État est fortement incité à sortir de sa neutralité supposée pour tenter de prévenir sa disparition éventuelle : l’État démocratique a donc tendance à étendre son monopole au-delà du périmètre de la violence légale pour celui de l’information. En d’autres termes, la démocratisation entraîne nécessairement l’émergence de programmes visant à contrôler la production de l’opinion publique, que ce soit à travers la nationalisation de l’éducation, le filtrage de l’information par la loi ou l’administration, la « fabrication de l’opinion » par la propagande étatique[6], ou plus subtilement la subvention d’une myriade d’associations para-publiques destinées à contrôler les opinions jugées –par les gouvernants et ses affidés- en contravention avec l’ordre public.

Vie morale contre moralisme public

L’intrusion de l’État démocratique dans la formation de l’opinion publique crée donc artificiellement une offre nouvelle en matière de distributions de postes et de rétributions conditionnées, entre autres, à l’adhésion à la morale hétéronome évoquée au début de ce texte. Cette dernière est donc fille du développement logique de l’État démocratique. Une fois reconnue que la totale liberté d’expression ne peut être que dangereuse au fondement de l’État démocratique, celui-ci est poussé à réguler l’opinion publique jusqu’à créer sur mesure le personnel et la morale qui justifie sa place en société et discrédite ses opposants. Malheureusement, de la morale, l’État ne retient que les interdictions générales et le caractère impératif de ses propositions[7], et se désintéresse de la manière dont les individus se les réapproprient. Cela revient à dire que l’hétéronomie morale démocratique n’est en fait qu’une pseudo-conduite morale. En d’autres termes, l’État démocratique, pour sa propre conservation, en vient nécessairement à subventionner une pseudo-morale de la soumission, avec ses clercs, ses chapelles et ses tabous, au détriment de la vie morale ordinaire, qui, quant à elle, suppose des individus libres de choisir et d’expérimenter les conduites morales sans encourir les foudres du pouvoir en place.

Libéralisme et démocratie

En guise de conclusion, nous invitons nos lecteurs à reconsidérer l’association souvent faite entre liberté d’expression et démocratie, qui, au regard de notre argumentation, apparaît plus comme une simple conjonction que comme une association nécessaire. L’appel à la pénalisation des opinions déviantes n’est pas une nouveauté ou une incongruité dans le régime démocratique, c’est même le contraire qui devrait nous étonner. Montesquieu remarquait déjà qu’au nom de la vertu d’égalité, la république – qui dans sa bouche était l’autre nom de la démocratie- tendait à règlementer la vie sociale et morale des citoyens jusqu’au moindre détail[8]. Il ajoutait cependant que ce mécanisme institutionnel ne pouvait être reproduit à l’époque moderne, car la libéralisation des échanges et le développement des relations de commerce avaient occasionné une redistribution salutaire – et inégalitaire – de propriété qui rendait cette exigence d’égalité morale intenable, sans un appareil de contrainte ruinant l’idée même d’égalité nous empresserions nous d’ajouter. En bref, ce que nos démocrates attachés à la totale liberté d’expression oublient, c’est que la liberté d’expression, qui est la condition de toute vie véritablement morale, n’a pas pour origine la dynamique politico-sociale démocratique, mais le triomphe économique de l’individualisme libéral en Occident[9].

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Notes :

[note][1] Minogue (Kenneth), The Servile Mind. How Democracy Erodes The Moral Life, Encounter Books, London, New York, 2010, p. 4 ; Aristote, Politique, I, 7.

[2] Aristote, op. cit., 1 ; 11 ; III.

[3] L’impérialisme reste un trait essentiel de l’Etat, même s’il a pu changer de forme à travers les siècles : De Jouvenel (Bertrand), Du pouvoir, Paris, 1972, 1998, pp. 205-25.

[4] Gauchet (Marcel), L’avènement de la démocratie, vol. III. A l’épreuve des totalitarismes 1914-1974, Paris, Gallimard, 2010, pp. 26-27.

[5] Sur le sujet, voir le témoignage de L. Strauss dans la préface de La critique de la religion chez Spinoza, Paris, Cerf, 1996.

[6] Voir par exemple Bernays (Edward), Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie, Paris, Zones, 2007.

[7] Minogue (Kenneth), The servile mind…op. cit., pp. 90-95.

[8] Montesquieu (Charles Louis de Secondat, Baron de la Brède et de), L’esprit des lois, V, 4 ; 5 ; 7 ; sur l’égalité comme favorisant la tyrannie VI, 2 ; VIII, 3.

[9] Oakeshott (Michael), Morale et Politique dans l’Europe moderne, Paris, Les belles lettres, 1993, 2006, pp. 51-70.[/note]