Le mystère de la monnaie

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La désastreuse crise financière actuelle devenue économique suscite une chasse aux boucs émissaires qui en masque la cause première

La désastreuse crise financière actuelle, devenue économique, suscite une chasse aux boucs émissaires qui en masque la cause première. Celle-ci réside dans la monnaie virtuelle artificiellement créée et déversée sur le monde par les États prétendant ainsi développer la croissance économique et les emplois.

Par Roland Verhille

La source de la monnaie reste bien cachée aux yeux du plus grand nombre. Certes, chacun voit bien que son compte en banque est alimenté en monnaie par encaissement de sa rémunération, de sa retraite ou de ses allocations. Seuls les plus curieux perdus dans les informations portant sur la finance et ses crises  se demandent d’où vient cette monnaie.

Les praticiens de la banque usent beaucoup de leur adage favori : « les crédits font les dépôts ». Ils expliquent que la monnaie se fabrique à la banque qui la prête aux autres en leur ouvrant un crédit bancaire. C’est là une vue bien simpliste de la question. Car que va remettre cette banque à celle qui lui présentera le chèque tiré par son client emprunteur avec lequel il a payé son fournisseur ? Elle n’a rien à lui remettre, ne pouvant émettre elle-même des « billets de banque ». L’adage semble bien être le discours de gens prêchant pour leur paroisse. En effet, le peuple a très longtemps tenu l’endettement comme étant une déchéance. Et on se souvient de l’énergie déployée par les banques pour capter ses économies. D’abord, en les amenant à ouvrir des comptes en banque, ensuite en y attirant leurs économies par toutes sortes de moyens, dont la publicité (« Votre argent nous intéresse » !). L’État, pour diverses raisons, les y a aidées en interdisant les paiements en espèces au-delà d’un plafond. Les entreprises aussi, en allongeant la périodicité du versement des salaires (de la semaine à la quinzaine, puis au mois). Tout cela ne répond donc pas à la question : d’où vient la monnaie ?

La source première de la monnaie, la plus naturelle, la plus saine, c’est la partie du produit du travail qui n’a pas été consommée, qui a été épargnée. Les cultivateurs des temps préhistoriques la conservaient dans des entrepôts en vue de la consommer plus tard, ou de l’échanger plus tard contre d’autres produits. Cette épargne aussi convertie en métaux ou pierres précieuses (monnaie-marchandise) par les Harpagon qui la conservaient dans leur cassette, c’est le fameux « bas de laine » des épargnants. Elle est alors « gelée », retirée des circuits de l’économie. Depuis la matérialisation de la monnaie sous la forme de  pièces de monnaie d’or par Crésus (première monnaie métallique), elle a encore été thésaurisée dans les « bas de laine » ; mais cette épargne a progressivement été de plus en plus réinjectée dans les circuits de l’économie, d’abord par des prêts consentis directement entre personnes privées, puis par des dépôts ou prêts consentis par les épargnants à des banques se chargeant de gérer leur épargne en la prêtant ou en l’investissant (monnaie scripturale).

La deuxième source de la monnaie, ce sont les banques centrales émettrices de la  monnaie fiduciaire en « faisant marcher leur planche à billets ». Dans nos économies d’échange où la monnaie est le moyen de se séparer de quelque chose sans avoir à immédiatement dans le même moment acquérir autre chose, reportant de le faire à plus tard, une masse de monnaie d’autant plus importante que les échanges sont développés est nécessaire. Il y a eu des périodes dans les anciens temps où la monnaie créée par le travail (par exemple, l’or extrait des mines) a été soit insuffisante, ce qui a bridé les échanges et la croissance économique, soit excessive eu égard aux besoins, ce qui a généré l’inflation. La monnaie émise par les banques centrales évite ces inconvénients.

La monnaie est ainsi créée par la décision arbitraire des banques centrales, organismes désormais le plus souvent étatisés bénéficiaires du monopole d’émission d’une monnaie au cours forcé dans le pays de son émission. Le réglage de la quantité de monnaie émise par la Banque Centrale Européenne (BCE) s’opère, du moins théoriquement, au vu des besoins surgissant des activités économiques, de manière à ce qu’il y ait suffisance pour ne pas brider les échanges, et insuffisance pour alimenter une inflation dépassant 2% l’an. Elle est remise aux banques en échange du dépôt initial par elles en Banque centrale de leurs disponibilités issues de la source première de la monnaie, inscrites dès lors à leur compte de disponibilités ; mais aussi en prêt aux banques sur leur demande appuyée de titres mis à disposition en garantie. Ces titres de garantie sont les actes représentatifs de la créance de ces banques sur ceux auxquels elles ont-elles-même consenti un crédit.

Les besoins de monnaie ainsi exprimés par les banques couvrent donc ceux générés par la multitude des échanges de biens et services. Mais ils couvrent aussi les besoins générés par les investissements opérés par les entreprises qui les financent en partie par emprunt bancaire. Cette dernière partie de la masse de monnaie émise n’est pas malsaine, dans la mesure où elle est utilisée à créer des outils de production générant progressivement de la monnaie produite par le travail accompli qui en permet à la fois le paiement de son prix (l’intérêt du crédit consenti) et son remboursement.
Là où la production de monnaie devient malsaine, c’est lorsque sa quantité émise dépasse ces besoins de l’économie. C’est le cas lorsque la manipulation par les banques centrales des taux d’intérêt les fixe à niveau anormalement bas. La monnaie émise est alors utilisée pour financer des investissements douteux, ou même pour distribuer des prêts à la consommation. Elle est aussi utilisée pour financer des opérations de pure spéculation financière. Ces bas taux d’intérêt dissuadent en même temps l’épargne des uns fondant les emprunts des autres. C’est encore le cas lorsque cette monnaie émise est utilisée pour alimenter directement ou indirectement les budgets des États, ce qui s’assimile à des prêts à la consommation. C’est cette dernière partie de la masse de monnaie qui n’est que de la monnaie virtuelle, car elle n’a aucune contrepartie en biens et services créés par le travail. Cette création monétaire débridée depuis plusieurs décennies a déjà provoqué de nombreuses crises financières localisées dans le monde. C’est elle qui revient de nos jours frapper en boomerang les États endettés, fragiliser les sociétés financières victimes de la chute des cours des valeurs auparavant dopés par leurs spéculations, et perturber très gravement les activités économiques.

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Article publié originellement dans Le cercle Les Échos.