Du délit d’initié à la chasse aux sorcières

Une affaire de délit d’initié dans laquelle serait impliqué le patron de la Banque Nationale Suisse

Une affaire de délit d’initié dans laquelle serait impliqué le patron de la Banque Nationale Suisse.

Par Stéphane Montabert, depuis Renens, Suisse

Philipp Hildebrand, président de la Banque Nationale Suisse (BNS)

« Christoph Blocher aurait dénoncé le patron de la BNS », titrait le Matin le premier janvier – comme si l’auteur de la dénonciation visant le président de la Banque nationale suisse Philipp Hildebrand avait plus d’importance que l’accusation proprement dite.

Depuis plusieurs jours, les nouvelles autour de cette affaire sont rapportées de la même étrange façon. Les journalistes ne s’inquiètent guère d’un éventuel délit d’initié du chef de la BNS, mais se réjouissent à l’idée que le Conseiller national UDC puisse avoir des ennuis. Il aura fallu attendre mardi pour qu’une dépêche de l’AFP de Marie Noëlle Blessig relate enfin les faits dans le bon ordre.

Le 15 décembre, un informateur dévoile à Micheline Calmy-Rey, Présidente de la confédération, des transactions sur devises effectuées par la femme du président de la BNS. Mme Kashya Hildebrand, Américaine d’origine pakistanaise, dirigeant une galerie d’art à Zürich, aurait acheté 500.000 dollars américains le 15 août, à un moment où le franc suisse était au sommet.

Trois semaines plus tard, la BNS fixe un « taux plancher » du franc suisse à 1,20 CHF pour un euro (sujet traité ici même) en dévaluant le franc suisse. La monnaie helvétique dévisse de 10% dans la journée, mais s’était déjà affaiblie alors que les rumeurs d’une intervention de la BNS allaient bon train. Pour ceux qui ont acheté de la monnaie étrangère au bon moment, la plus-value s’établit entre 10 et 20%.

Dans le contexte du franc fort, ces opérations de change sont explosives. La femme du président pouvait-elle tout ignorer du futur de la politique de son mari, qui affaiblirait le franc moins d’un mois plus tard?

Aussi peu crédible soit-elle, les enquêteurs privilégient immédiatement la piste de la naïveté chanceuse. Le cabinet PricewaterhouseCoopers et le Contrôle fédéral des finances ne trouvent aucune transaction illicite (était-ce seulement le sujet?) mais surtout « aucune exploitation impropre d’informations privilégiées. »

Il est vrai que la proximité entre les protagonistes rend inutile la présence de traces écrites…

La BNS, présidée par M. Hildebrand, conclut donc joyeusement que l’achat opportun de dollars par Mme Hildebrand – ancienne trader de son état – est « absolument conformes aux exigences réglementaires. »

On se réjouit pour elle.

Mais notre affaire ne s’arrête pas là. Une fois blanchi par ses propres consultants et ses diligents services, le président de la BNS passe à la contre-offensive, envisageant de déposer plainte pour violation du secret bancaire. Et il dispose de ses propres alliés. Le nom de Christoph Blocher est ainsi livré à la presse alémanique:

M. Blocher aurait été averti de ces opérations sur des devises par ses bons contacts dans les milieux bancaires, notamment à la Banque Sarasin, de Bâle, qui aurait effectué les transactions et où l’on se refuse à tout commentaire.

On se refusait, plutôt. Depuis hier soir, les fils se sont déliés. Sans grande surprise, c’est un employé de la banque Sarasin, choqué par les transactions de la famille Hildebrand, qui aurait décidé de son propre chef de rapporter les documents et de les confier à un avocat « proche de l’UDC ». Lequel aurait fait passer les pièces à Christoph Blocher, qui aurait ensuite transmis le dossier explosif à la présidente de la confédération, la très socialiste Micheline Calmy-Rey.

Résumons.

  1. Nous avons un soupçon de délit d’initié impliquant rien de moins que le directeur de la Banque Nationale Suisse et sa femme. Si l’affaire s’est soldée par un non-lieu, on peut être surpris par la rapidité et la légèreté du verdict. Tant que le public n’aura pas accès à l’ensemble des pièces (notamment les montants en jeu) il sera difficile de se faire une idée. Rappelons que les transactions ont été suffisamment choquantes aux yeux d’un employé de banque privée pour qu’il joue – et perde – sa propre carrière professionnelle en transmettant les documents nécessaires à cette plainte.
  2. Même si les opérations monétaires montées par la famille Hildebrand sont légales, elles ne sont en aucun cas morales. Il paraît inconcevable que les proches du président de la BNS soient autorisés à spéculer sur les monnaies alors que lui-même influe directement sur la valeur du franc suisse. Bizarrement, peu de journalistes s’inquiètent de cet aspect de l’affaire.
  3. Les médias ne se sont concentrés que sur l’implication de Christoph Blocher dans l’histoire, salivant à l’idée qu’il puisse être poursuivi pour violation du secret bancaire. Blocher, Blocher, Blocher – le stratège de l’UDC est définitivement l’homme à éliminer par tous les moyens. Qui veut abattre son chien l’accuse de la rage, dit le proverbe. Transposé à Christoph Blocher, il faudrait rajouter la gale, la syphilis et la lèpre pour avoir une petite idée de l’envie des médias et de la classe politique de se débarrasser de lui.
  4. Christoph Blocher a agi de façon totalement intègre, en transmettant les pièces en sa possession à qui de droit et en protégeant ses sources. On ne peut pas en dire autant de toute la chaîne. Par quels moyens son nom s’est-il retrouvé dans les médias? Une indiscrétion d’un membre du Conseil Fédéral semble l’hypothèse la plus plausible. On pense tout de suite à Micheline Calmy-Rey, qui s’est déjà faite remarquer pour son peu de respect du secret.

Dans un pays où des syndicalistes se plaignent du manque de protection des « lanceurs d’alerte » (Whistleblowers), l’exposition à laquelle ont eu droit les intermédiaires et l’employé de la Banque Sarasin fait réfléchir. Mais on devine le deux-poids deux-mesures: la protection des plaignants et des témoins ou la confidentialité ne s’appliquent pas quand elles visent à protéger une personnalité controversée comme Christoph Blocher.

Restent enfin les soupçons pesant sur Philipp Hildebrand. Le président de la BNS aura beau être blanchi par le sérail et un règlement très souple remontant à une époque où on attendait des directeurs de la BNS une certaine éthique, le doute plane. Il serait bien avisé de demander à sa tendre ex-trader d’épouse de cesser de spéculer sur les monnaies le temps de son mandat. Au vu de son modeste salaire, le couple n’a certainement pas besoin de tels expédients pour boucler les fins de mois.

Aujourd’hui, la Tribune de Genève parle d’un pétard mouillé. Si M. Blocher s’était enrichi de façon douteuse mais légale alors qu’il était Conseiller Fédéral, le traitement médiatique de l’affaire aurait-il été identique?

Mise à jour: apparemment, il y a bel et bien anguille sous roche.

[La Weltwoche] avance les points suivants, dans l’ordre, en avance sur son édition à venir du 5 janvier de jeudi:

Le compte dont il est question est au nom de Philipp Hildebrand, et non pas à celui de sa femme Kashya Hildebrand. Les ordres d’achat ont été donnés par le président de la BNS lui-même, indique la Weltwoche.

M. Hildebrand a réalisé plusieurs transactions entre mars et octobre 2011. Il s’agit par exemple pour mars d’achats de 1,1 mio USD.

Le 15 août 2011, soit trois semaines avant que le taux plancher CHF/EUR ne soit fixé, M. Hildebrand a acheté en deux tranches pour 400’000 CHF, soit 504’000 USD, au cours de dollar à 0,7929.

Le 4 octobre 2011, trois semaines après la fixation du taux plancher, M. Hildebrand a réalisé cette position en dollar avec un gain de 75’000 CHF, au cours de 0,9202 USD pour 1 CHF. (…)

Ces nouvelles révélations de la « Weltwoche » concernant les transactions litigieuses du président de la BNS Philipp Hildebrand ne sont pas encore confirmées, a indiqué pour sa part ATS.