Regarde l’Europe tomber

Je voudrais que la fin de l’euro ne soit qu’un mauvais moment à passer mais qui nous aide à rebondir

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Regarde l’Europe tomber

Publié le 9 décembre 2011
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Je voudrais que la fin de l’euro ne soit qu’un mauvais moment à passer, mais qui nous aide à rebondir. Mais la voie autoritaire et sans issue choisie par les dirigeants franco-allemands ne fera qu’exacerber les rancœurs entre nationalités, ce qui pourrait casser l’eurozone et détruire les acquis de l’Union antérieurs à la monnaie unique.

Par Vincent Benard

L’eurozone est morte, mais elle ne le sait pas encore.

En tout cas, les annonces du duo Sarkozy-Merkel de ce début du mois de décembre ne laissent aucun doute sur l’avenir de notre continent : sombre, pour ne pas dire plus. Et le problème est qu’il n’y a plus beaucoup d’endroits pour se barrer, sauf victoire de Ron Paul fin 2012 aux USA, mais ce n’est vraiment pas gagné.

J’assiste, totalement impuissant, à la fuite de nos dirigeants dans la recherche du bidule financier miracle qui permettrait de prolonger la durée de vie de la pyramide de dettes qu’ils ont accumulées parce qu’on leur avait dit qu’un État ne pouvait pas faire faillite. J’ai déjà dit tout ce que j’avais à dire sur le sujet, et je ne suis guère motivé à spéculer sur la vitesse de survenance de la crise fatale qui emportera les économies malades. J’ai naïvement espéré que certaines propositions de bon sens trouveraient écho chez certains leaders d’opinion, mais non, rien. Ils ne jurent que par la mutualisation des dettes et la poursuite des primes à l’incompétence.

Voyons donc ce qu’impliquent les dernières annonces de nos deux Laroque et Palmade des sommets européens, pardon, l’accord de principe conclu entre Shirley Merkel et Dino Sarkozy, lors de leur précédente sauterie, où je rappelle qu’ils ont annoncé une révision d’un traité dont ils ont pourtant, il y a à peine deux ans, forcé l’adoption par les Parlements des peuples récalcitrants, forçant même les plus têtus à revoter deux fois, en nous jurant la main sur le cœur qu’il n’y avait pas d’alternative possible. Le traité « définitif », jusqu’à la révision de septembre 2012, devrait comporter les dispositions suivantes (résumé par Mish Shedlock).

 

Automatic sanctions. In case of non-compliance with the deficit rule, countries are subject to automatic sanctions, which will require a majority of 85 % to overturn.

Houlà, des menaces de sanctions qui vont faire peur à Papadimos. Admettons que la cessation de versement des subventions agricoles soit envisageable, ce qui, effectivement, promettrait quelques manifestations croquignolesques du milieu que l’on dit rural.

Pour éviter cela, les pays membres vont développer une comptabilité créative à côté de laquelle celle de la Grèce avant son adhésion à la monnaie unique paraîtra plus rigoureuse qu’un hiver sibérien. Des accords bilatéraux bien sentis (rendus possibles par le traité de Lisbonne, bientôt modifié, donc…), assortis de rétro-commissions bien généreusement calculées entre chefs de gouvernement, devraient permettre de contourner les sanctions de type blocage des fonds structurels ou des subventions agricoles. L’Union européenne va devenir le lieu de toutes les tricheries, de tous les détournements comptables. Ah, on me souffle qu’elle l’est déjà. Mais bon, les derniers gouvernements sérieux n’auront même plus intérêt à le rester.

 

Golden Rule : All EU member states, but in particular the eurozone, should subject themselves to uniform debt limits. The ECJ will adjudicate in case of a dispute, and should have the right to declare national budgets illegal.

Eh oui, une règle d’or : par exemple, il est interdit d’avoir plus de 60 % de dette publique. Ou encore, pas plus de 3 % de déficit annuel. Ah, cela existe déjà, et ce n’est pas respecté ? Oui, mais cette fois ci, il y aura des sanctions, voyez vous ?

Comment ça, lesquelles ?

Euh… Quand un budget sera déclaré illégal, Merkel fera envoyer les chars dans les rues d’Athènes ? Euh, bon, attendez…

Ah oui, elle fera destituer le gouvernement belge ? Non plus ?

Elle fera saisir l’or de la banque de France ? Pas possible ?

Bon, allez, elle fera geler le versement des subventions agricoles. Voir paragraphe précédent.

 

Private Sector Participation will follow the rules of the IMF. The PSI agreement on Greece remains valid, but is a unique case that should not be repeated ;

Ah ça non, fini les vilains haircuts sur les dettes souveraines. Selon la doctrine du FMI, le secteur privé doit être AS-SO-CIÉ aux sauvetages. Donc caressé dans le sens du poil.

Il ne manquerait plus que les banques, les compagnies d’assurance, les fonds de pension ou de placement, assument les conséquences de leurs mauvaises décisions de prêt ! Donc, la sodomie des contribuables va se poursuivre pour aider les pauvres petites banques à ne pas sombrer. C’est beau, une kleptocratie qui travaille.

Seul problème : quand les contribuables seront saignés à blanc et que les prêteurs déserteront les adjudications d’obligations souveraines, qui paiera ?

 

Germany and France want the ESM to start end-2012.

Ah, mais oui, il y aura le MES (Mécanisme Européen de Stabilité), et son article 9 (celui qui dit aux États membres : « Payez ou… , euh… On envoie une lettre recommandée avec accusé de réception dans les rues de Rome »).

Donc les États dépensiers auront leur aléa moral financé par la dette des enfants des contribuables, qui leur permettra de transférer leur dette aux pays en moins mauvaise santé qu’eux. Le MES sera un gigantesque subprime dans lequel tout le monde voudra manger au râtelier de l’Allemagne, entraînant l’Europe tout entière dans un abysse financier, ou, alternativement, provoquant la sortie de l’Allemagne de la zone euro.

Les États (y compris ceux en grande difficulté comme l’Italie ou le Portugal) devront s’endetter, et donc augmenter leur instabilité financière, pour alimenter le MES, mécanisme visant à les stabiliser. Vous me suivez ? Déstabiliser pour stabiliser, mais pourquoi ne pas y avoir pensé avant ?

Les marchés obligataires sanctionneront tellement durement les États qui devront emprunter pour alimenter le MES que ce mécanisme est mort-né. Ajoutons que la Cour suprême de Karlsruhe risque fort de censurer les dispositions du MES qui obèrent la souveraineté du Parlement allemand…

Mais Shekel et Marcassine peuvent toujours faire semblant de croire que ce bidule est viable, si cela leur permet d’organiser des diners de gala à intervalles réguliers.

 

The heads of state and government meet once a month as the eurozone’s economic government.

Un gouvernement économique européen ? Waouh.

En mutualisant tous les canards boiteux de la politique européenne, on envisage de créer un attelage de chevaux de courses ? Soyons sérieux, comment des gouvernements qui, à domicile, détruisent de la valeur à un rythme effréné, pourraient, d’un seul coup, en créer au niveau européen ? Mais passons sur cette prémisse que d’aucuns jugeront ouvertement biaisée par mes préjugés anti-politiques, et voyons quelle forme pourrait prendre ce « gouvernement ».

Je suppose que nos deux phares de la pensée politique européenne envisagent un gouvernement économique dans lequel la France et l’Allemagne représenteront 47 % des droits de vote, conformément à la charte du MES, ou du moins, une formule où les pays les moins peuplés seraient priés d’avoir une influence marginale. Les Slovaques et autres péquenauds devront apprendre à marcher au pas. « Zu Befehl, Herr Oberst ! » – Alors que franchement, Richard Sulik a à lui tout seul plus de bon sens que tous les politicards franco- allemands qui traînent dans les sommets européens.

Mais imaginons que Nick Burton et Angela Taylor réussissent à imposer aux gouvernants d’un pays tiers une mesure impopulaire : comment comptent-ils s’y prendre pour empêcher que la population du petit pays en question ne se sente lésée par la décision, et ne provoque quelque chamboulement politique imprévu ? Ce gouvernement économique de l’Europe ne pourra jamais imposer une telle perte de souveraineté à des peuples échaudés par l’échec lamentable que nous sommes en train de vivre. Il ne fera qu’accélérer les forces eurofuges.

 

There shall be no eurobonds.

Certes, la mort des euros bonds n’est pas pour me déplaire. Mais puisque l’Europe va entériner le MES, elle aura de toute façon créé un dispositif de dédouanement des cigales aux dépens des fourmis. Alors, Eurobonds ou MES, quelle différence !

Tout ceci serait risible, si cela ne portait pas en germe l’écroulement généralisé de la zone euro.

 

Quelle sortie ?

Car il n’est pas question, par exemple, de laisser tomber les mauvaises banques. Au contraire, la rumeur bruisse de nationalisations et de nouveaux bailouts. Il n’est pas question de forcer un grand mouvement européen de reflux de la part des secteurs publics dans les produits intérieurs bruts. Etc.

Tout ceci va très mal finir… Je voudrais que la fin de l’euro ne soit qu’un mauvais moment à passer mais qui nous aide à rebondir. Après tout, l’Europe d’avant le traité de Maastricht, celle de l’acte unique de 1986, n’avançait pas si mal que cela.

Mais la voie autoritaire et sans issue choisie par les dirigeants franco-allemands ne fera qu’exacerber les rancœurs entre nationalités, ce qui, par mouvement de balancier excessif, pourrait non seulement casser l’eurozone, ce que je ne pleurerai pas, mais aussi détruire de nombreux acquis de l’union antérieurs à la monnaie unique. Car l’échec inéluctable des plans de maintien de l’Europe en survie artificielle ne pourra qu’alimenter rancœurs et prétextes à des manœuvres politiciennes contre-productives.
—–
Sur le web

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