Quand un astrologue cohérent se suicide

Girolamo Cardano est à l’origine de la théorie qui intègre la statistique, le calcul de probabilités et l’analyse des marchés financiers

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Quand un astrologue cohérent se suicide

Publié le 11 novembre 2011
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Cardano croyait réellement en ce qu’il faisait. Et s’il s’était occupé de l’horoscope de tant d’hommes illustres, pourquoi n’allait-il pas faire le sien ? Et, sans s’en douter, il allait franchir le pas décisif de sa vie.

Par Francisco Cabrillo, de Madrid, Espagne

Girolamo Cardano fut un homme de la Renaissance dans le sens plein du terme. Il se consacra à des activités aussi diverses que la médecine, la philosophie, les mathématiques, l’astronomie et l’astrologie et écrit beaucoup sur elles. Cardano est né à Pavie en 1501. Fils illégitime d’un avocat, il sût grimper l’échelle sociale et, après avoir étudié la médecine, il devint un praticien de grand prestige.

Son apport à l’économie vint du côté des mathématiques et de la théorie des probabilités. Cardano écrivit dans la décade 1560 – bien qu’il ne sera publié qu’un siècle plus tard – un livre intitulé Liber de Ludo Aleae (Livre des jeux de hasards), que beaucoup de spécialistes considère comme étant à l’origine de la théorie qui intègre la statistique, le calcul de probabilités et l’analyse des marchés financiers.

Comme beaucoup d’humanistes de son époque, Cardano croyait fermement en l’astrologie et était convaincu que la position des astres au moment de la naissance d’une personne déterminait ce qui serait sa vie. Bien qu’aujourd’hui cela peut nous sembler un peu curieux, beaucoup des meilleurs esprits de l’Histoire ont considéré l’astrologie comme une authentique science. Aussi bien dans la Grèce que dans la Rome classique, on essayait de prédire des événements de tous types en analysant les astres. Au travers des manuscrits médiévaux, ces connaissances arrivèrent à l’Italie de la Renaissance. Et à la fin du 15e siècle, Bevilacqua et Aldo Manuzio imprimèrent à Venise le Matheseos, de Julius Firmicus Maternus, le livre le plus important de l’astrologie du monde classique, écrit au 4e siècle. Mais bientôt ces idées entreront avec force dans le monde germanique ; et -ce qui est encore plus curieux – auront un rôle important dans la culture de la réforme protestante. Melanchton, par exemple, considère l’astrologie comme une matière clé dans la formation universitaire luthérienne. Et l’édition la plus diffusée du Matheseos fut celle que publia Hervagium à Bâle en 1551. Cet intérêt aide à comprendre, qu’en plus, soient publiées dans l’Allemagne de l’époque diverses éditions des œuvres de Cardano.

À l’époque, beaucoup d’humanistes accordaient à l’astrologie un niveau scientifique similaire à celui des mathématiques ou de l’astronomie. Et ainsi Nicolaus Pruckner pouvait affirmer – sans l’ombre d’un doute – que les critiques adressées aux astrologues n’avaient pas leur origine dans les défauts de cette discipline, mais bien dans le fait que beaucoup de supposés astrologues étaient incompétents par méconnaissance de l’astronomie.

Travailleur consciencieux, Cardano étudia l’influence des astres dans les biographies d’un grand nombre de personnages illustres, aussi bien de l’Histoire antique que de son propre temps. Il fit ainsi les horoscopes de Cicéron ou Pétrarque. Mais aussi d’Érasme, de Luther, de Dürer et des deux grands rois de l’époque : Charles-Quint et François Ier de France. Le problème fut que, porté par sa passion astrologique, il voulut aller trop loin, car il lui vint l’idée qu’il pouvait aussi bien appliquer ses méthodes de travail à l’étude de la vie de Jésus. Ce qui lui causa pas mal de problèmes. Dans l’Italie du 16e siècle, on pouvait faire l’horoscope d’un écrivain, ou même d’un monarque, et tenter d’expliquer leurs succès ou leurs échecs par l’influence qu’exerçaient sur eux les astres. Mais faire de même avec Jésus-Christ était clairement excessif. Le résultat fut que Cardano termina en prison. Arrêté et enfermé à Bologne en 1554, il ne resta pas trop longtemps en prison. Mais il ne fait aucun doute qu’une expérience aussi peu plaisante lui apprit qu’il devait modérer sa foi en l’astrologie ; ou, au moins, être plus discret à l’heure de rendre publiques ses découvertes.

Cependant, Cardano croyait réellement en ce qu’il faisait. Et s’il s’était occupé de l’horoscope de tant d’hommes illustres, pourquoi n’allait-il pas faire le sien ? Et, sans s’en douter, il allait franchir le pas décisif de sa vie. Parce que, en étudiant, l’influence des astres, il calcula avec précision la date de sa mort. Ce qui lui posait un sérieux dilemme. Il pouvait avoir touché juste avec sa prédiction. Il n’y aurait aucun problème alors. Il mourrait avec dignité et avec son prestige scientifique renforcé. Mais que se passerait-il s’il s’était trompé ? Ne serait-ce pas terrible que les heures passent le jour fatidique et, à mesure que s’approchent les douze coups de minuit, qu’il devienne chaque fois plus évident qu’il s’était trompé, et qu’il n’était, par conséquent, qu’un astrologue médiocre ? Que deviendrait son œuvre ? Personne ne tiendrait plus compte non plus de ses études sur la médecine ou l’arithmétique. Il perdrait son prestige. Il ferait le ridicule. Non. Plutôt la mort (et jamais cette phrase ne fut mieux employée).

Cardano était un homme sérieux et orgueilleux. S’il avait fixé la date de sa mort, il ne dépendait que de lui d’avoir raison. Ainsi, arrivé le moment, il se suicida. C’était le 21 septembre de l’année 1576. L’homme était mort, mais le scientifique avait triomphé.

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Article originellement publié par Libre Mercado.

Voir le commentaire (1)

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Créer un compte Tous les commentaires (1)
  • Je ne vois pas en quoi un suicide puisse être le triomphe d’un scientifique.

    La démarche scientifique est une démarche non basée sur la réussite à tous les coups, mais sur des déductions rationnelles à partir d’expériences.

    Vouloir expérimenter l’astrologie, c’était une bonne démarche scientifique, mais le triomphe du scientifique aurait été de constater l’échec de l’expérience et par conséquent de remettre en question le caractère scientifique de cette pratique, et non pas de fausser le résultat de l’expérience en se donnant la mort.

    Mais rien de nouveau sous le soleil, c’est encore aujourd’hui le biais de nombreux hommes scientifiques; ils préfèrent s’accrocher religieusement à un faux paradigme, quitte même à faire mentir leurs résultats, plutôt que d’accepter que l’erreur est le corollaire de toute démarche scientifique.

    Le vrai triomphe d’un scientifique, c’est lorsque sa science lui permet de vaincre ses préjugés et ses croyances et non pas lorsque celui-ci détourne la science pour servir ses préjugés et croyances.

  • Les commentaires sont fermés.

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