Le culte de l’exportation

Colbert

Un solde commercial fortement importateur a des conséquences, mais pas la catastrophe communément admise

Un solde commercial fortement importateur a des conséquences, mais pas la catastrophe communément admise. Et si, au contraire, tous ceux qui vouent un culte à l’exportation se trompaient?

Par Stéphane Montabert, depuis Renens, Suisse

L’exportation – le mot magique censé mener un pays vers la prospérité et la richesse. L’Allemagne n’est-elle pas l’envie de tout le continent européen à cause de ses exportations? La Suisse n’a-t-elle pas décidé d’arrimer sa monnaie à l’euro au nom de la sauvegarde de ses exportations? Qui n’a pas parlé ici ou là de « dévaluation compétitive » dans le but avoué de relancer ses exportations?

Et si, au contraire, tous ceux qui vouent un culte à l’exportation se trompaient?

L’étrange prospérité de l’Oncle Sam

Les États-Unis ont la balance commerciale la plus déficitaire du monde. C’est aussi le pays le plus prospère, malgré ce déficit dénoncé comme une aberration par des économistes depuis des décennies; et si les États-Unis souffrent aujourd’hui d’un ralentissement de la croissance, c’est comme partout ailleurs à cause de dettes excessives, pas de leur balance commerciale.

En revenant aux fondamentaux, la signification des importations massives qui affectent les États-Unis n’est pas difficile à comprendre: si les États-Unis ont une balance commerciale déficitaire, cela signifie que les Américains jouissent de marchandises fabriquées à l’étranger pendant que les fournisseurs étrangers jouissent de dollars imprimés aux États-Unis.

wholestore.jpgCette façon de comprendre les importations est aussi compatible avec le haut niveau de vie américain. Entre 1’000 dollars dans la poche ou 1’000 dollars accrochés au mur du salon sous forme d’une télé haute-définition dernier cri, pas besoin d’être un génie pour deviner quelle alternative procure le plus de satisfaction matérielle.

Un solde commercial fortement importateur a des conséquences, mais pas la catastrophe communément admise. La quantité de devises en circulation hors frontières augmente; c’est ainsi que le monde s’est retrouvé inondé de dollars depuis des années. Mais comme la valeur de ceux-ci est déterminée par la politique de la Banque Centrale américaine, la Fed, la profusion a plutôt tendance à augmenter le poids politico-économique des États-Unis qu’autre chose. La réponse que fit le secrétaire américain au Trésor, John Connally en 1972 à une délégation européenne s’inquiétant des fluctuations du dollar américain résume parfaitement la situation: « Le dollar est notre devise et votre problème. »

En important massivement, les Américains vivent très bien. En répandant dans le monde entier des dollars dont la valeur dépend de leur Banque Centrale, ils renforcent leur influence. Ils gagnent sur les deux tableaux!

Les racines de la méprise

Le contre-exemple américain pourrait être répété à l’envi, bien qu’aucune nation dans le monde ne pousse la logique importatrice aussi loin. On peut se demander, à juste titre, pourquoi depuis si longtemps les politiciens – et pire, certains économistes – persistent à peindre en noir une situation où les importations dépassent les exportations.

Je pense pour ma part que la méprise vient d’une théorie économique ancienne, le mercantilisme, et de sa matrice primitive, le bullionisme.

La philosophie simpliste du mercantilisme repose sur un principe unique: il faut amasser des devises.

Fut-il erroné, on peut accorder au mercantilisme l’avantage de la simplicité!

Transposition à l’échelle d’un pays des finances d’un négociant âpre au gain, le mercantilisme enseigne que toute « sortie » de devise est néfaste, toute « entrée » un bienfait. Le commerce des biens matériels n’est qu’une excuse pour extorquer de l’argent – personne ne se soucie de la pertinence des échanges internationaux ou de leurs effets sur le niveau de vie. Les importations faisant sortir l’argent des frontières, elle sont à proscrire; les exportations, elles, permettent de soutirer de précieuses devises à l’étranger et doivent être favorisées.

Le mercantilisme s’est merveilleusement marié à la classe politique. L’alliance entre une théorie justifiant l’interventionnisme et des politiciens avides de démontrer l’utilité de leur poste a vu naître les pires aberrations économique qui soient. Le protectionnisme, le colonialisme et la guerre sont trois avatars parmi d’autres du mercantilisme.

Reconnaissons qu’à l’époque où cette doctrine est née, la monnaie était concrètement composée d’or et d’argent, ce qui rendait au moins plausible l’objectif économique d’une accumulation d’espèces sonnantes et trébuchantes. Aujourd’hui, alors que le monde entier emploie de la monnaie fiduciaire, ce but a encore moins de sens. De même, les premiers marchands étaient les princes et les rois eux-mêmes, si bien que la comptabilité « aux frontières » pouvait trouver quelque écho, puisqu’il s’agissait des limites de leurs domaines, même si la réalité vécue par les individus peut être radicalement différente, comme nous allons voir.

L’absurdité du mercantilisme saute aux yeux dès qu’on prend conscience de l’aspect artificiel et arbitraire d’une frontière. La Suisse maintient par exemple des statistiques précises de sa balance du commerce ; mais quid du commerce intercantonal? Qui jugerait pertinent de mesurer le commerce extérieur du canton de Vaud, d’y mesurer les flux entrant et sortant de marchandises, d’instaurer des douanes cantonales pour mesurer ces flux, d’établir des politiques de soutien à l’exportation pour plus vendre à Genève et faire venir moins de marchandises de Fribourg? Et de clamer que ces ajustements continuels favoriseraient la prospérité du canton!

Le déficit du commerce extérieur, sophisme économique

bastiat.jpgLes tergiversations actuelles sur le « besoin d’exporter » sont d’autant plus inexplicables que l’impasse logique de l’exportation comme objectif économique a été démontrée il y a déjà un siècle et demi par Frédéric Bastiat. Ainsi, on lira avec attention la démonstration originale (dont une variante). Le texte n’est pas très long. Pour ceux qui ne prendraient pas la peine de le parcourir, en voici une réécriture:

Monsieur T., marchand de son état, expédie du Havre un bâtiment pour les États-Unis chargé de marchandises françaises. Il déclare en douane un montant de 200’000 francs. Arrivée à la Nouvelle-Orléans, la cargaison est vendue avec une marge commerciale de 20%. Compte tenu de divers frais, le bénéfice net est de 40’000 francs.

Monsieur T. a laissé des instructions: il veut remplir les cales pour le voyage de retour. Utilisant l’argent récolté par la vente de ses marchandises, son agent achète du coton sur place. Le voyage de retour entraîne encore des frais de douane et de transport, etc. si bien que notre marchand déclare finalement pour 352’000 francs de biens à la douane du Havre. Il vend finalement son coton sur le sol français avec encore 20% de marge, pour atteindre un bénéfice net de 70’400 francs.

Son voyage aller-retour lui a donc procuré des dizaines de milliers de francs de bénéfices, satisfaisant une clientèle sur chaque rive de l’océan.

Pourtant, si on examine la comptabilité à la douane française du Havre le résultat est fort différent. Sur les livres de compte, on lit que 200’000 francs de marchandises sont « sorties » du territoire et 352’000 francs de marchandises y sont « entrées ». Et là, brandissant ce livre de compte, des politiciens clament que la France s’est appauvrie de 152’000 francs, geignent que la balance du commerce extérieur est négative, pleurnichent que la patrie s’appauvrit à force de faire affaire avec l’étranger.

Ignorant tout de la polémique, Monsieur T. planifie un voyage identique le mois suivant. Encore une fois, il fait embarquer une cargaison de 200’000 francs en partance du Havre pour les États-Unis. Sur les registres douaniers, un montant de 200’000 francs est inscrit au compte des exportations. Malheureusement, une tempête survient et le navire sombre. Monsieur T. pleure son navire perdu corps et âmes. Évidemment, il ne fera venir aucune marchandise en retour. Mais les politiciens, eux, jubilent: d’après les livres de compte de la douane, ce mois-là, les exportations dépassent de 200’000 francs les importations! La balance du commerce est positive! La France s’enrichit! La France exporte!

Et Frédéric Bastiat de relever l’absurdité:

La voie de la prospérité?Il y a encore cette conséquence à tirer de là, c’est que, selon la théorie de la balance du commerce, la France a un moyen tout simple de doubler à chaque instant ses capitaux. Il suffit pour cela qu’après les avoir fait passer par la douane, elle les jette à la mer. En ce cas, les exportations seront égales au montant de ses capitaux; les importations seront nulles et même impossibles, et nous gagnerons tout ce que l’Océan aura englouti.

C’est une plaisanterie, diront les protectionnistes. Il est impossible que nous disions de pareilles absurdités. — Vous les dites pourtant, et, qui plus est, vous les réalisez, vous les imposez pratiquement à vos concitoyens, autant du moins que cela dépend de vous.

Frédéric Bastiat, pas mauvais bougre, livre ensuite la clef de l’énigme:

La vérité est qu’il faudrait prendre la balance du commerce au rebours, et calculer le profit national, dans le commerce extérieur, par l’excédent des importations sur les exportations. (…) Supposez, si cela vous amuse, que l’étranger nous inonde de toutes sortes de marchandises utiles, sans nous rien demander; que nos importations sont infinies et nos exportations nulles, je vous défie de me prouver que nous en serons plus pauvres.

La démonstration n’a pas pris une ride.

Le retour des aberrations

Affubler la relation entre prospérité et balance du commerce extérieur d’une bête faute de signe paraît insensé. C’est pourtant l’erreur commise par les politiciens et certains économistes depuis l’apogée de la théorie mercantiliste, et ils continuent de le faire aujourd’hui.

Les exportations, pas plus que les importations, ne sont intrinsèquement bonnes ou mauvaises. Elles correspondent simplement à l’intérêt économique du vendeur et de l’acheteur. Elles ne sont d’ailleurs comptées comme « exportations » ou « importations » que parce que l’arbitraire du destin a jeté les intervenants de part et d’autre d’une frontière.

La démonstration de Frédéric Bastiat contribue, comme tant d’autres de ses écrits, à faire comprendre l’intérêt économique du libre-échange. La meilleure activité économique ne peut être atteinte que lorsque l’économie est la plus « fluide » possible, ce que confirment de nombreux indices économiques corrélant ouverture et prospérité.

Les barrières artificielles de la douane nuisent au bien-être des populations concernées et obéissent à un sophisme économique éculé. Qui croira vraiment que les droits de douane sont réglés par l’exportateur sans être répercutés sur le prix de vente au client? C’est le citoyen « protégé » par le protectionnisme, et lui seul, qui règle l’ardoise.

Personne aujourd’hui ne clame plus que l’intérêt d’un pays est de s’asseoir sur le commerce international, et d’ailleurs, il n’en est plus question dans le débat.

Officiellement.

Officieusement, le mercantilisme connaît un retour en force. Les politiciens n’ont jamais accepté et n’accepteront sans doute jamais les principes du libre-échange, puisqu’il démontre leur propre inutilité. Adhérer à une explication rendant son poste caduque serait une forme de suicide professionnel.

On ne parle plus, bien sûr, de mercantilisme ou de protectionnisme. Les efforts d’une organisation inutile comme l’OMC sont passés par là (inutile, parce qu’il n’y a pas, il n’y a jamais eu besoin de partenaire pour ouvrir ses frontières, décision bénéfique quelles que soient les décisions prises par les autres pays.) Le libre-échange atteint dans le cadre d’une « concertation négociée » est un non-sens; en fait, les adhésions à l’OMC sont toutes sauf empreintes de sincérité. Elles traduisent une posture de façade choisie stratégiquement pour atteindre de nouveaux débouchés à l’exportation. Le mercantilisme, toujours.

100-billion-zimbabwean-dollar.jpgAux bêtes barrières douanières du passé désormais désuètes ont succédé de nouvelles restrictions plus subtiles. Aujourd’hui, après l’afflux des normes à l’importation, on parle désormais de TVA sociale ou de dévaluation compétitive des monnaies. Ah, que n’a-t-on une monnaie de singe pour mieux exporter! Mais ça finira bien par arriver, gentiment.

Le problème du « déficit de la balance du commerce » est un mythe vieux de plusieurs siècles. Plusieurs fois vaincu, il n’a jamais disparu tout à fait, démontrant la séduction continue qu’exercent les sophismes économiques sur les élites d’une nation.

Il y a malgré tout une forme de justice. En érigeant des barrières douanières, en détruisant leur monnaie forte, en pensant s’abriter derrière une muraille de législation à l’importation, c’est à eux-mêmes que les peuples nuisent. Certains ont l’excuse de laisser le pouvoir à une classe politique irresponsable et corrompue; d’autres bénéficient d’un savoir-faire économique mondialement reconnu et de la démocratie directe, ce qui rend leurs errements encore moins excusables.

Que de vains sacrifices destinés à s’attirer les faveurs d’une chimère!

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