Rastani, l’épouvantail rêvé de la gauche

Alessio Rastani, le wannabe qui est devenu le rêve mouillé de tout progressiste liberticide digne de ce nom

Alessio Rastani est devenu le rêve mouillé de tout progressiste liberticide digne de ce nom, un Emmanuel Goldstein adapté aux temps modernes. Non parce qu’il dit la vérité, puisqu’il raconte l’histoire à moitié, mais parce que sa verbeuse arrogance juvénile va comme un gant à la description que la gauche adore faire de ces hautes sphères qui, à la manière d’une ploutocratie communiste, s’imagine diriger le capitalisme.

Par Juan Ramón Rallo, depuis Madrid, Espagne

Certains sont arrivés à dire qu’il est la personnification des « marchés », cette éthérée force intéressée à perpétuer la crise, contre les efforts ardus des gouvernements pour la surmonter ; juste le typique manichéisme des bons contre les méchants, des forts contre les faibles, des opulents contre les nécessiteux que d’aucuns ont besoin pour jouer la carte populiste.

Encore qu’il est clair que Rastani l’a bien cherché. « Moi, la crise ne me préoccupe pas ; si je vois une possibilité de faire de l’argent, j’y vais » ; « La crise est un rêve devenu réalité pour ceux qui veulent faire de l’argent » ; « Je vais me coucher chaque nuit en rêvant d’une autre récession, d’un autre moment comme celui-ci » ; « Les chefs politiques ne gouvernent pas le monde : Goldman Sachs gouverne le monde ». Mais ne restons pas sur cette première impression, disséquons un peu ses mots pour détecter les mensonges vains, les vérités crues et les parallélismes inconfortables.


Rastani, le trader qui « priait » pour la… par asi

Mensonges vains

L’image de l’executive agressif ou du spéculateur mangeur d’enfants – en définitive, l’image d’Épinal renouvelée de l’exploiteur capitaliste dickensien avec haut-de-forme et cigare – sert parfaitement les idées de la gauche : il est la personnification du mal et, qui plus est, du mal improductif. Comme il est évident que ces requins ne peuvent générer aucune richesse – comment le pourraient-ils, ces gens sans âme ? – leur patrimoine personnel doit nécessairement provenir de l’exploitation et de la tromperie ; c’est pourquoi l’État est parfaitement légitimé à le leur enlever via les impôts et réglementer avec sévérité leurs activités.

Mais la richesse ne se crée pas en dépouillant les autres, mais en épargnant et en investissant avec une vision à long terme, notre revenu peut provenir de diverses occupations, mais pour que nous puissions le transformer en un patrimoine durable, nous devons être frugaux et voir à long terme : on s’enrichit dans la mesure où l’on est capable de créer ou financer des projets de négoces qui génèrent une valeur élevée pour les consommateurs.

Dans une grande enquête réalisée il y a une décade auprès de millionnaires américains (avec un patrimoine net supérieur au million de dollars), Thomas Stanley découvrit que 32% étaient propriétaires d’entreprises ; 16%, membres de la direction ; 10%, avocats, 9%, médecins ; les 33% restant étaient comptables, ingénieurs, architectes, maîtres, professeurs universitaires… Seuls 8% avaient reçu en héritage plus de 50% de leur patrimoine, pratiquement aucun n’avait acheté une voiture de plus de $41.000 ni une bague de fiançailles de plus de $1.500, et les qualités qui selon eux contribuèrent à leur succès sont (dans cet ordre) l’honnêteté, la discipline, le bon traitement accordé aux autres, avoir une compagne compréhensive, travailler plus dur que les autres et aimer son travail. Une image sans doute très différente de celle du nouveau riche mal éduqué qu’offre Rastani et à laquelle la gauche aime tant recourir.

Mais tout ceci ne signifie pas qu’un type (apparemment) sans scrupule comme Rastani ne puisse pas s’enrichir dans un marché libre, ni même qu’il ne puisse s’enrichir tandis que les économies du reste de la société s’évaporent. Rastani est un trader indépendant, et sa tâche est d’assigner aux actifs des prix cohérents avec la réalité économique sous-jacente ; une activité essentielle au sein de nos économies, puisqu’elle sert à indiquer quelles affaires doivent s’étendre et quelles se réduire. Dans une crise, la panique de l’immense majorité des épargnants génère une distorsion massive des prix des actifs ; il revient aux traders les plus habiles de remettre de l’ordre dans ce désordre en achetant ce qui est relativement bon marché et en vendant ce qui est relativement cher. Mais tout ceci ne signifie pas que tous ou l’immense majorité des capitalistes – des épargnants – tirent profit des crises pour s’enrichir aux dépens du reste de la population : que quelques-uns prospèrent au milieu de la débâcle n’enlève rien au fait que la plus grande partie d’entre eux s’appauvrit significativement. Observez seulement l’effondrement boursier ou les faillites d’entreprises depuis 2007 et vous découvrirez pourquoi le capitalisme préfère la prospérité et l’enrichissement de la plus grande quantité de personnes possibles.

Par chance, la richesse qu’obtiendrait Rastani de ses opérations ne dépend pas de sa méchanceté, mais de son habileté et de son expertise au moment de faire son travail : ajuster les prix. Remarquez qu’il ne dit pas que lui ou ses comparses seraient en train de provoquer une crise, mais bien qu’il espère (rêve) qu’elle arrive. Une des grandeurs du capitalisme est que les bonnes ou les mauvaises intentions des autres personnes sont sans importance, puisque celles-ci ne peuvent employer la force contre nous : seule compte l’habileté de chacun au moment de canaliser ou d’investir du capital de manière adéquate. Il se peut que beaucoup se refusent à admettre qu’un type avec l’aplomb de Rastani puisse faire quelque chose de bon pur les autres, surtout quand lui-même admet que son unique obsession est de gagner de l’argent et non pas de résoudre la crise. Mais oui, il peut le faire, quelles que soient ses intentions (Quelle serait, sinon, l’alternative ? L’envoyer dans un camp de travaux forcés ? Le rééduquer sous le dogme de la bonne citoyenneté ?), de même qu’il peut échouer et se ruiner. Il ne serait pas, de loin, le premier investisseur qui, voulant faire preuve d’audace, sans écouter quiconque, finira par perdre jusqu’à sa chemise. Sans aller plus loin, Rastani fait confiance à la dette publique et rejette d’emblée les actions ; il peut tomber juste ou il peut rater son coup, mais en tout cas sa stratégie financière n’est pas gagnante dans n’importe quel contexte : la hausse des taux d’intérêts, l’inflation, les impayés ou les dévaluations pourraient éroder une grande partie de son capital.

L’arrogance est une caractéristique commune à beaucoup de traders, surtout parmi ceux qui spéculent à plus court terme : après avoir conclu avec succès une série d’opérations, ils croient que le marché bougera toujours dans la direction qu’ils anticipent. Mais le marché n’est pas manipulé par eux… ni par personne : ni les traders comme Rastani, ni Goldman Sachs, ni même les gouvernements. Parce que le marché n’est personne concrètement, mais des milliards de personnes et d’entreprises qui prennent des décisions quotidiennement. Rastani (ou Goldman) gagnera s’il est capable d’anticiper les décisions de ces milliards de personnes et d’entreprises, mais il ne pourra jamais les déterminer.

Quelques données suffiront pour se rendre compte. À la fin de 2007, le volume des actifs que manipulait Lehman Brothers était de $700 milliards, tandis que celui de Godman Sachs, cette entité qui supposément dirige le monde, selon Rastani, était de $1,1 billion ; un an après, le premier faisait faillite et le second devait être secouru par le gouvernement pour se maintenir. Aujourd’hui, en 2011, Goldman Sachs est si puissant que son poids s’est réduit et qu’il manie un volume d’actifs inférieur au billion ; tandis que la Réserve fédérale, ce monopole d’État de création de dollars, contrôle $3 billions en actifs. Et cela sans parler du gouvernement américain, qui chaque année dépense $3,5 billions (Goldman dépense à peine $35 milliards, 100 fois moins) et a la capacité de réguler et d’employer la force contre des types comme Rastani ou contre des entreprises comme Goldman Sachs. Qui, croyez-vous, a le plus de poids dans nos économies ? Goldman Sachs ou un gouvernement qui dépense 100 fois plus, qui possède le pouvoir de le réglementer ou même de le nationaliser et qui peut compter sur une banque monopolistique (la Réserve fédérale) qui peut imprimer autant d’argent qu’il le souhaite ?

Que Rastani croit ses petites histoires sur la manière de fonctionner du capitalisme ne signifie pas qu’il ait raison. L’arrogance est un trait présent chez beaucoup d’êtres humains, traders ou non. Nous sommes également habitués à écouter des sportifs, des politiciens, des intellectuels ou des artistes fanfarons qui se croient être le centre de l’univers, et ce n’est pas pour autant que nous prenons leurs histoires pour argent comptant.

Vérités crues

Mais tout dans le discours de Rastani ne mérite pas d’être, d’emblée, écarté d’un revers de la main. Ses paroles seront impopulaires et sans pitié, mais elles contiennent certains avertissements dont il convient de tenir compte : les gouvernements, malgré tour leur pouvoir, n’ont pas réussi à nous sortir de la crise ; il est tout à fait possible que se répète un crash comme celui de 2008 ; si les gens se reposent sur leurs lauriers et font confiance à leurs politiciens, ils pourraient perdre une grande partie de leur épargne ; dans certaines économies, les citoyens devraient être plus prudents et chercher des valeurs refuges pour leur patrimoine ; les crises sont, malgré tout, une opportunité pour qui arrive à investir son argent de manière correcte ; les traders n’essaient pas, ne peuvent pas, ni ne devraient essayer de résoudre la crise mondiale : leur objectif est beaucoup plus concret et humble, à savoir, corriger les asymétries de prix qui se trouvent devant leur nez.

Ce que Rastani est en train de transmettre aux gens c’est qu’il faut être un peu plus sceptique au moment d’évaluer les messages de leurs mandataires et des grands gestionnaires de fonds, car il se pourrait que dans quelques années ils voient leur épargne énormément écornée comme conséquence de l’appauvrissement dérivé d’une crise qui n’a toujours pas été surmontée. Sans doute l’arrogance de Rastani est agaçante, mais l’est également sa sincérité quant à la conjoncture économique : ne croyez personne qui vous vendrait du vent, même pas vos gouvernants.

Sinon, rappelez-vous les paroles du chef de l’eurogroupe, Jean-Claude Juncker : « Quand cela devient sérieux, vous devez mentir. » Chaque fois que les politiciens vous poussent à acheter des appartements sachant qu’ils vont continuer à chuter, chaque fois qu’ils vous stimulent à acquérir de la dette publique sachant qu’elle terminera impayée, chaque fois qu’ils vous conseillent de maintenir votre épargne à l’intérieur du pays et du système bancaire sachant qu’ils peuvent se volatiliser, ils se comportent de manière infiniment bien pire que Rastani.

Parallélismes inconfortables

En fin de compte, Rastani peut être un gars détestable ; tellement détestable que la gauche l’a présenté comme un exemple de sincérité sur le fonctionnement des marchés. Mais c’est seulement un opérateur de plus, avec une influence marginal, au sein de tous ces marchés (de fait, on peut être sûr que sa plus grande influence sur nos vies est à mettre sur le compte de la brève interview à la BBC – voir encart en bas d’article). Les gouvernements, en revanche, sont des agents infiniment plus puissants que, toutefois, la gauche ne critique pas sauf en ce qui concerne leurs liens avec les grands conglomérats financiers et d’entreprises. Elle n’est pas gênée par l’excès ou les abus de pouvoir, mais par le fait que cet excès ou cet abus de pouvoir bénéficie en partie aux grandes entreprises.

Je ne vais pas nier maintenant l’infâme interrelation entre gouvernement et banque que je dénonce depuis des années : le système financier actuel a très peu à voir avec un marché vraiment libre. Mais il y a bien une différence cruciale entre Rastani et les gouvernements : le premier investit son propre argent et celui des gens qui lui font confiance ; les seconds s’approprient et dépensent notre argent sans notre approbation. Un monsieur sans scrupule qui ne peut exercer la violence sur les autres serait-il plus répréhensible que cet autre monsieur sans scrupule (le politicien) qui, lui, peut le faire ? Ou est-ce que la gauche serait si innocente pour penser que nos mandataires sont des anges faits hommes qui, à la différence de Rastani, ne sont pas mus ni par l’argent, ni par le pouvoir, ni par les envies de contrôle. Ou, encore pire, serait-ce que notre gauche préfère les mensonges de nos politiciens sans sincérité à celles d’un trader insignifiant ?

Mais, j’insiste, ceux qui ont poussé nos économies dans les cordes sont nos politiciens : premièrement, pour avoir monté un système financier destiné à créer des bulles et avoir étendu le crédit très au-dessus des possibilités réelles d’épargne, et deuxièmement pour dépenser et s’endetter de manière incontrôlée, plaçant les finances publiques au bord de l’abîme.

Les paroles de Rastani peuvent faire se retourner l’estomac de beaucoup, et en partie, il est compréhensible que ce soit le cas. Ce qui n’est pas compréhensible est la relative indifférence avec laquelle furent reçues, par exemple, les paroles de Juncker ou d’autres déclarations autrement plus cruelles et honteuses, comme celles de Zapatero : « Le meilleur sort est celui d’un superviseur de nuages couché dans un hamac. » Que cela puisse être dit sans trop de réplique ni de scandale social par un monsieur qui vient de ruiner non pas quelques clients ingénus qui lui auraient volontairement confié leur argent, mais bien tout un pays de 45 millions de personnes, démontre clairement l’énorme hypocrisie d’une partie de notre gauche. Tout ce qui les intéresse, c’est tirer un profit idéologique et partisan de déclarations d’un parfait inconnu ; l’authentique paupérisation à grande échelle provoquée par un type comme Zapatero – et par ses pairs dans le reste du monde –, avec aussi peu de scrupule que Rastani mais avec un meilleur sourire et bien moins d’honnêteté, les intéresse peu ou pas. Au contraire, ils continuent même de la revendiquer dans ses pires traits comme un modèle.

Fixons-nous moins sur le bavard Rastani et plus sur ce météorite dépressif que sont devenus nos États, qui menace de nous tomber sur la tête. Ce serait bien mieux pour nous.

[note]Quand la BBC se plante dans les grandes largeurs

Après quelques recherches, Alessio Rastani se révèle n’être finalement qu’un simple « vampire du regard » qui aura eu son quart d’heure de gloire médiatique, un type qui ne pratique la bourse que comme hobby, qui n’a jamais travaillé dans la profession, qui ne possède aucune accréditation officielle et qu’il serait impossible de considérer comme un expert. Il n’y a rien qu’il aime plus que parler, parler et parler, devant le plus de monde possible. Passer à la BBC était sans doute un des rêves de ce parfait wannabe qui vit chez sa fiancée (l’hypothèque est au nom de celle-ci), qui a quelques milliers d’euros sur son compte en banque et qui après plusieurs années de trading est arrivé à accumuler quelques £10.000… en négatif sur son compte de valeurs – pas terrible comme trader.

Le plus curieux de l’affaire est que personne ne semble savoir très bien comment Rastani est arrivé à être interviewé en qualité de trader expert de la City londonienne. Une affaire qui témoigne du niveau lamentable où est tombé la BBC qui devrait expliquer comment un tel énergumène a pu être présenté comme une voix autorisée des marchés financiers. Et qui illustre également l’ignorance crasse et l’incroyable crédulité de tous ceux qui pensèrent avoir découvert avec Rastani la racine de la crise économique.[/note]

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Article paru dans le supplément « Ideas » de
Libertad digital.