Le méchant racisme des bâtiments

Caricature René Le Honzec/Contrepoints

Faut-il supprimer les frontispices soupçonnés de méchant racisme ?

Le méchant racisme des bâtiments

Avec les fessées déculottées que les bourses se prennent en rafale actuellement, c’est vraiment la crise. Et que va-t-on faire pour s’en sortir ? Mais, c’est facile ! On va nettoyer nos bâtiments de toutes traces de passé colonial, pardi ! … Comment ça, aucun lien ?

Oh oui bon, je sais, la bourse vient de terminer l’une de ses plus mauvaises semaines dans son histoire (et encore, la semaine, au moment où vous lirez ce billet, n’est pas finie). Mais si on se focalise trop sur ces petites excitations passagères, on loupe le vrai sens de la vie.

Heureusement, il y a Rue89 qui rassemble sous un même site internet toute une bande de joyeux drilles gauchistes dans un paquet joliment packagé très facile à manipuler. Et lorsque notre bande se lâche, cela donne des articles rigolos, hauts en contrastes avec du gris foncé et du gris clair et de la couleur dans des tons pastels.

Dès le titre, le sujet est posé : « À Paris, faut-il retirer les fresques du temps des colonies ? »

Et il est vrai que c’est un débat qui devait être ouvert, comme doit être ouvert celui des voies de bus (« À Paris, faut-il retirer les voies de bus du temps de la colonisation bobo-écolo ? ») et, dans une plus large mesure, l’éternelle question « Peut-on rire de tout avec tout le monde ? »

Le Nègre joyeuxL’idée générale est la suivante : dans la Capitale française (mais, soyez-en sûr, on trouve ça ailleurs) des enseignes datant du XVIIIème siècle dépeignent des scènes faisant directement référence au passé colonial du pays.

Et tout ceci, mon bon monsieur, est terriblement choquant. Pensez donc : on trouve même, écrit en police sérifiée taille 80, doré à la feuille, le mot « nègre ».

Pire, il est même, selon l’enseigne, « joyeux » ce qui sous-entend qu’il est heureux de sa condition, pauvre être au cerveau lavé par les insurmontables tragédies que sa condition lui fait endurer.

Pour l’auteur de l’article, relayé par la frétillante rédaction de Rue89 en partie grâce aux subventions dans lesquelles elle s’ébroue joyeusement, ces enseignes, ces peintures et ces frontispices décorés font polémique, et, hardiment, il nous interpelle :

Une question se pose : ces enseignes, dans lesquelles esclaves noirs et maîtres blancs sont exhibés en pleine rue, ont-elles encore leur place ?

C’est vrai quoi $¤#* ! Des enseignes qui datent du 18ème ont-elles encore leur place ? Ne devrait-on pas recouvrir toutes ces cochoncetés mal pensantes d’un bon gros coup de pinceau noirde couleur ?

Poser la question, c’est, finalement, déjà y répondre, surtout lorsqu’on va immédiatement tendre son gros micro mou à une association totalement au hasard, par exemple le CRAN, pour connaître son avis forcément éclairé, citoyen, responsable et pas super festif sur ce genre de question. Sa patronne, Claudine Tisserand, nous livre ainsi la bonne réponse :

« Personnellement, je suis pour les enlever toutes. Mais la société civile doit dire ce qu’elle en pense. Il faut qu’il y ait un débat contradictoire sur la question. »

Voilà. Il faut qu’il y ait un débat, mais à la fin, bien sûr, on devra enlever tout ça, car c’est très moche.

Et d’ailleurs, même s’il existe des associations de défense du patrimoine, ce qu’elles peuvent bien dire est enrobé des précautions d’usage : si le président de l’association déclare « Vraiment, il y a plus grave en matière de défense de patrimoine. Cette polémique n’a aucun sens. Réécrit-on l’histoire ? Laissons donc nos enseignes dans les pierres. », ce n’est qu’une « remarque rapide », parce qu’il est « lassé par ce genre de questions ». Quelle honte !

C’est pourtant absolument évident qu’il s’agit à la fois de mauvais goût, d’incitation à la haine raciale, d’exhiber aux générations présentes un passé scandaleux et que tout ceci mériterait de retourner bien vite dans les oubliettes d’une Histoire dont les aspérités finissent par lasser un peu tout le monde, hein, scrogneugneu.

Banania ya-bonAlors, puisqu’à force de récriminer et en expliquant bien à tout le monde l’abomination que pouvait représenter le passé, on a réussi à obtenir l’éradication complète et sereine de toute publicité dont le caractère raciste est absolument évident, puisqu’on est parvenu, rappelez-vous, à faire rentrer Banania dans le rang, on doit pouvoir ripoliner rapidement les façades injurieuses. Zou ! En avant les enfants, ne laissons pas faire cela !

Bon, il y a un petit souci : ces imbéciles de bâtiments racistes sont classés Monuments Historiques. Et quand on connaît la souplesse légendaire des architectes des Bâtiments de France, on comprend que les associations de Protection Des Bisounours Anonymes se heurtent à des murs méchants vilains d’incompréhension pas du tout vivrensemble.

On peut se demander, exactement, ce qui est le plus consternant dans tout ceci.

Est-ce le fait que des associations se sentent ainsi le droit de venir rouspéter contre le passé ? Rien qu’écrire cette phrase fait, logiquement, fondre un ou deux klaxibules chez tout homme normalement constitué : comment une association (qui, de surcroît, reçoit un monceau de pognon du contribuable) peut-elle s’arroger le droit de tempêter contre le passé ? Le ridicule de cette situation ne doit pas vous échapper. Ce serait comme si je fondais une association pour lutter contre les bunkers de Brest parce qu’ils démontrent par leur imposante nullité que la France a été envahie et colonisée par de méchants Teutons. Ou si une association franco-tchèque (ou franco-russe) demandait aussi vocalement que possible qu’on retire toute mention d’Austerlitz dans la capitale parce que le souvenir délicat de leur branlée napoléonienne leur retourne l’intérieur.

N’est-il pas aussi consternant qu’une rédaction d’un média se fende d’un article pour « ouvrir un débat » alors qu’on ne lui a rien demandé, d’une part, et d’autre part, que le projet de société véhiculé par ce genre de demande ne vise rien moins qu’à effacer une partie de notre histoire, moche ou héroïque ? Est-ce le rôle de Rue89 (ou de n’importe quel autre journal payé avec nos impôts, du reste) de se lancer dans une campagne de réflexion sur ce que devrait être … notre passé ?

On peut y voir, à bon droit, une prolongation logique et décontractée des lois mémorielles insupportables, ce musellement progressif (et parfaitement totalitaire, n’en déplaisent aux Beaux Penseurs) de la liberté d’expression au motif que certaines opinions sont dans le camp du Bien et peuvent être exprimées, et que d’autres, forcément dans le camp du Mal, choqueront les oreilles chastes et devront être tues. On veut bien de la liberté d’expression, on désire ardemment du journaliste engagé qui ne ménage pas sa plume pour étriller du Sarko, on veut une liberté de s’exprimer de la même façon que les autres, dans le spectre étroit des pensées pures et officiellement permises.

Mais voilà : non, il y a des gens que ce passé ne choque pas. Oui, certains ancêtres firent de bien tristes commerces. Oui, il y a eu des traîtres et des méchants dans nos passés et oui, nous devrons vivre en sachant que cela fût. Mieux : nous devrons vivre avec pour nous rappeler les errements de certains et ne pas les reproduire.

Et non, biffer le passé, ripoliner des murs esclavagistes, ce n’est pas œuvrer pour diminuer le racisme ou la xénophobie. C’est simplement tout faire pour monter d’un cran le degré de bêtise et d’assoupissement de la société, baisser d’un celui de la liberté d’expression, et de deux celui de la vérité historique.


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