Et la Suisse adopta l’euro

Comment la Banque Nationale Suisse a adopté l’Euro

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Et la Suisse adopta l’euro

Publié le 9 septembre 2011
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La Banque Nationale Suisse a décidé de viser un cours de 1,20 Franc suisse pour 1 €? Dans les faits, cela signifie que la Suisse vient d’adopter l’Euro.

Par Stéphane Montabert, depuis Renens, Suisse

dualité.jpg« Historiquement stupide. »

J’ai beau chercher, je ne vois pas de terme plus adapté à la décision prise par la BNS de forcer à 1,20 euros la parité avec le Franc Suisse. L’aventure emportera le bilan de la Banque Nationale. Elle la ruinera. Et les Suisses avec.

Mais revenons sur cette journée du 6 septembre. D’un seul coup, sans avertissement, la BNS se fend d’un communiqué de presse lapidaire:

La surévaluation actuelle du franc est extrême. Elle constitue une grave menace pour l’économie suisse et recèle le risque de développements déflationnistes.

La Banque nationale suisse (BNS) vise par conséquent un affaiblissement substantiel et durable du franc. Dès ce jour, elle ne tolérera plus de cours inférieur à 1,20 franc pour un euro sur le marché des changes. La Banque nationale fera prévaloir ce cours plancher avec toute la détermination requise et est prête à acheter des devises en quantité illimitée.

Même à 1,20 franc pour un euro, la monnaie helvétique reste à un niveau élevé. Elle devrait continuer à s’affaiblir sur la durée. Si les perspectives économiques et les risques de déflation l’exigent, la Banque nationale prendra des mesures supplémentaires.

La déflation… Le croquemitaine des Keynésiens. Et encore – en guise de déflation, un « risque de développements déflationnistes ». Difficile de prendre des pincettes plus longue sans donner l’air d’avoir peur de son ombre. Quant à prétendre que le franc suisse est surévalué, il traduit une telle méconnaissance des mécanismes monétaires en monnaie fiduciaire – ahurissante à ce niveau – qu’il vaut mieux en prendre une crise de rire hystérique que d’en pleurer…

Le ton est volontariste, la décision lourde de conséquences.

La Suisse vient d’adopter l’euro.

C’est un raccourci, bien sûr, mais dans les faits, c’est exactement ce qui vient de se passer.

Sauf à être d’une crédulité consternante face aux discours rassurants en provenance de la zone euro, chacun conviendra que la monnaie européenne n’est pas sortie de la nasse, loin s’en faut. La Banque Centrale Européenne imprime à tour de bras des palettes de billets neufs pour acheter des dettes pourries en provenance de Grèce, d’Irlande, d’Espagne, d’Italie, du Portugal et de Chypre. Sans compter toutes ces banques à sauver. Personne ne voit la fin de la crise, et la récession pointe son museau.

L’augmentation démesurée de la masse monétaire en euro conduit à une érosion continue de sa valeur. L’euro s’affaiblit, préparant le terrain pour la prochaine étape, une inflation galopante.

En fixant un taux « plancher » de 1,20, la BNS joue sur les mots. Jamais l’euro ne remontera au-dessus des 1,20. Prenons quelques précautions de langage: plutôt que « jamais », disons, pas avant des décennies, à supposer que la monnaie unique survive à la crise actuelle. Et elle n’en prend pas le chemin.

Le taux plancher est donc de facto un taux fixe.

L’euro vaut donc désormais 1,20 francs suisses et on n’y reviendra plus.

L’euro varie, mais le franc suisse, lui, vaudra toujours 1,20 euro.

Peu importe le dollar, le yen, la livre sterling, l’or ou le baril de pétrole. Le franc suisse s’est arrimé à l’euro et à rien d’autre.

La Banque Nationale Suisse vient donc de déléguer la gestion du franc suisse à la Banque Centrale Européenne.

Politiquement, c’est un renoncement de souveraineté. Il ne me semble pas que le peuple suisse avait approuvé l’adhésion à l’Union Européenne, et encore moins celle à la monnaie unique. Il ne me semble pas qu’une telle décision faisait partie du mandat de la BNS. Tout cela a été jeté aux orties en une simple décision arbitraire. Pire encore, nous subirons désormais les conséquences de la politique de la BCE sans même avoir notre mot à dire; la Suisse est dans une position encore plus faible que le Portugal ou la Grèce, qui sont au moins, eux, actionnaires de la BCE et peuvent, un minimum, discuter de sa politique.

Économiquement, c’est une folie. Parce que l’euro coule. L’euro coule et sa majesté M. Hildebrand, directeur de la BNS, fort d’une indépendance lui permettant en toute quiétude de se livrer aux plus insignes lubies, a décidé d’y enchaîner le franc suisse. Nous coulerons avec lui, nous subirons l’inflation et les bulles. C’était de loin le pire moment concevable pour décider de joindre le destin des deux monnaies.

En plus de « historiquement stupide », le terme de « haute trahison » me trotte également en tête.

Naturellement, fortes de leur incompétence économique, toutes les parties en présence exultent. Les directeurs des sociétés exportatrices, les syndicats, les politiciens de tous bords. Une telle unanimité suffit à elle seule à mettre la puce à l’oreille – comment des gens avec des objectifs aussi antagonistes pourraient être tous d’accord sans que personne ne se soit fait abuser? Il y a forcément des dindons de la farce.

Les victimes de la manœuvre sont bien sûr les Suisses. Le pouvoir d’achat de sept millions d’habitants vient d’être sacrifié sur l’autel du lobby des exportateurs de montres de luxe, allié, pour l’occasion, aux syndicats. Comme si le commerce de détail, les matières premières, l’énergie, l’électronique ou toute les entreprises qui produisent en Suisse pour le marché suisse n’avaient aucun poids dans l’activité économique… La bourse suisse a bondi de 5% hier; c’est bien, mais ça ne compense pas l’appauvrissement de 10% de toute la population en fin de matinée lorsque l’euro a bondit de 1,11 au 1,20 fatidique.

Voyons le bon côté des choses: Migros et Coop n’auront plus à renégocier avec leurs fournisseurs des prix à la baisse. Plus besoin de lutter pour diminuer le prix du pétrole à la pompe. Plus d’électricité étrangère bon marché. Plus besoin d’aller faire ses courses hors des frontières à cause des cartels d’importateurs. Tout est redevenu cher, comme avant. On a failli bénéficier des avantages d’une monnaie forte, mais, heureusement, la BNS y a mis un terme. On a eu chaud.

Mais à plus long terme, que va-t-il se passer?

L’histoire nous donnes de nombreux exemples de pays tentant arbitrairement de lier entre elles deux monnaies flottantes à travers une parité fixe. Ces manœuvres ont invariablement débouché sur des catastrophes.

La BNS a beau jouer des muscles et prétendre qu’elle ne « tolèrera pas » un cours inférieur à 1,20 franc pour un euro sur le marché des changes, ses moyens ne sont pas illimités. Sa seule marge de manœuvre consiste à acheter de l’euro encore et encore et encore. Mais lorsque les spéculateurs du FOREX s’en donneront à cœur-joie (comme George Soros, le milliardaire qui avait démoli la livre sterling dans les années 80) en achetant du Franc Suisse, la BNS n’aura jamais les moyens de suivre.

Je ne suis pas le seul à voir ce qui nous attend. Citant un professionnel de la gestion avec plus de vingt ans d’expérience, dans un billet remarquable que je vous invite à lire en intégralité :

Le capital de la BNS a fondu comme neige au soleil ces derniers mois, à cause des pertes qu’elle a subies sur le marché des changes en voulant lutter, sans aucun succès, contre l’appréciation du franc contre l’Euro. Pour mémoire, son capital était de 66 milliards de francs à la fin 2009 contre 16 à fin juillet dernier. De nouvelles pertes, inévitables si la pression sur l’Euro ne cesse pas par enchantement, et la BNS devra être re-capitalisée. Qui passera à la caisse ? La Confédération (et les Cantons ?), donc vous et moi contribuables et consommateurs via les impôts, TVA et autres taxes que nous payons. L’Europe et l’Euro sont dans la mouise, mettons la Suisse et son franc dans la mouise aussi ! Voilà le message, un message de nivellement par le bas.

D’ailleurs, quand la BNS parle de créer de l’argent en « quantité illimitée », elle a quand même une limite : sa taille. L’institut a vu son bilan croître par un facteur de 2,3 depuis fin 2005, principalement par la création de monnaie à partir de rien. Avec un bilan passé à 250 milliards à fin juillet dernier, cela représente près de 50% du PIB suisse ! Impossible de continuer ainsi bien longtemps sans ruiner complètement le pays ! La BNS fait donc un pari dangereux.

Plus que dangereux – un pari qu’elle va perdre. C’est absolument certain. Sauf à croire que la zone euro va se sortir demain, par on ne sait quel miracle, de la crise de la dette souveraine.

Pendant un moment, la Suisse va subir une inflation identique à celle qui surgit gentiment dans la zone euro. Ensuite, la BNS n’arrivera plus à suivre et se retrouvera sur les bras avec des dizaines de milliards d’euros totalement dépréciés, sa crédibilité sera en miettes et son capital à renflouer.

Les cantons ne sont pas prêts de revoir un dividende de la BNS dans leur budget. Ils s’apprêtent plutôt à remplir le tonneau des Danaïdes.

Les Suisses, peuple prudent et peu enclin à laisser ses dirigeants s’endetter démesurément, avaient la chance de disposer d’une monnaie stable dans un monde financier en perdition.

C’est fini.


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  • C’est vraiment étonnant que la BNS puisse croire qu’elle va maintenir le taux de change EUR/CHF au-dessus de 1,20 indéfiniment. Cette politique absurde a fait le bonheur des traders qui étaient longs sur EUR/CHF et qui en quelques minutes ont fait une plus-value de 10% !

    Par contre, le succès économique relatif de la Suisse par rapport à la catastrophe de la zone euro finit par lui poser des problèmes. N’oublions pas que les exportations suisses sont de $232.6 billion pour un PNB $324.5 billion (les importations sont de $226.3 billion). Ses principaux partenaires commerciaux sont la zone Euro et les USA, ce qui pose des problèmes pour la compétitivité des exportations suisses si le CHF continue de se valoriser.
    Je ne sais pas non plus quelle est la solution …

    • La Suisse a fondé une grande partie de son succès économique sur l’exportation de produits haut de gamme, voire franchement de luxe.
      Règle économique simple : quand le pouvoir d’achat de ses clients baisse, soit on adapte sa production en changeant de créneau ou de gamme, soit on accepte de sacrifier sa marge, pour investir et accroître sa productivité à long terme, et garder des clients en baissant les prix à court terme.
      La deuxième option est envisageable de deux manières : de façon transparente, par négociations syndicales et prix libres, histoire de bien fixer qui fera quels efforts. Ou bien de façon complètement opaque, sans aucune incitation au gain de productivité, via la planche à billets et la dévaluation interne.

      Là clairement, la BNS a choisi la deuxième option, version opacité totale et retour de bâton à moyen terme.

  • @ Pagifer : comme vous le montrez très bien, les importations et exportations sont sensiblement au même niveau. C’est une loi immuable de l’économie : les exportations conduisent à des entrées de devises, qui doivent être échangées pour achetée des biens à l’étranger. Une monnaie forte, si elle pénalise en apparence les exportateurs, bénéficie à TOUTE la population. Même les exportateurs en profite puisqu’ils achètent leurs matières premières, composants, et services servant à leur production moins chers. En finalité une monnaie forte tire le développement économique vers la haut puisqu’elle impose aux entreprises de créer de la valeur ajoutée par la transformations et du travail hautement qualifié, qui est à l’origine d’emplois mieux rémunérés. Vous isolez donc un seul aspect, au final pas si négatif que cela. Une monnaie forte n’est pas un problème, mais elle est LA solution.

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