Diaboliser le profit

Ce n’est pas le profit qu’on doit diaboliser. Mais plutôt le manque de concurrence et ceux qui cherchent à truquer le système en leur faveur

Ce n’est pas le profit qu’on doit diaboliser. Mais plutôt le manque de concurrence et ceux qui cherchent à truquer le système en leur faveur.

Par David Descôteaux, depuis Montréal, Québec

Dans ma dernière chronique, je disais qu’on devrait enterrer le mythe selon lequel les Québécois perçoivent négativement le succès financier. C’était peut-être vrai dans les années 1950, où on se faisait enfirouaper par le curé, mais les Québécois ont changé depuis.

Un lecteur, Normand, apporte une nuance intéressante. Le problème, dit-il, n’est pas celui du succès financier. Les Québécois n’ont aucun problème avec la richesse affichée de nos artistes ou sportifs. Nous sommes fiers de leur succès, et l’attribuons à leur talent et effort. Mais c’est autre chose quand on parle de profit. Nous avons tendance au Québec à diaboliser le profit. Si une entreprise fait de gros profits, c’est que l’entrepreneur exploite ses employés. Ou qu’il occupe une position dominante dans son marché. Ou les deux.

Même les entrepreneurs eux-mêmes le ressentent. Certains m’ont écrit pour me dire qu’ils se sentent un peu mal quand ils font « trop » de profit!

C’est vrai que le mot « profit » est suspect au Québec (et pas seulement au Québec). Plusieurs perçoivent le profit, quand il vient du secteur privé, en opposition à l’« intérêt public ». On voit les entrepreneurs privés comme des gens aux intentions égoïstes, alors que les fonctionnaires et politiciens seraient des anges dévoués à l’intérêt public (hu-hum!).

Grosse erreur!

En réalité, les entrepreneurs n’ont pas le choix de contribuer à l’«intérêt public». Sinon, ils crèvent!

J’ai retrouvé hier un passage d’un manuel d’économie politique des HEC, écrit par Jacques Raynauld et Yvan Stringer. Je le résume : pour augmenter son profit, l’entreprise doit offrir à sa clientèle ce qu’elle désire, au meilleur prix possible. Évidemment, le marchand de vélos ou le restaurateur brasse des affaires pour son profit. Mais accessoirement, il sert la collectivité. Ce n’est pas un choix, mais une question de survie!

Dans le privé, le profit n’arrive qu’avec une relation fructueuse avec sa clientèle, écrivent les auteurs. Le client doit y retirer un avantage net. Les entreprises qui offrent une plus value recherchée par les consommateurs ont du succès et… font des profits! Tout le monde est content.

C’est ce que je disais de Steve Jobs la semaine dernière. Le PDG d’Apple en a probablement fait plus pour ses concitoyens — avec ses produits et les milliers d’emplois qu’il a créés — que n’importe quel politicien. Et qui sait? Jobs n’a peut-être rien à cirer du « bien commun ».

La clé : les règles du jeu

Bien sûr, on trouve de l’abus, de la triche et toute sorte de problèmes dans des entreprises privées. Mais est-ce différent du secteur public? Où scandales, abus et corruption font encore plus souvent les manchettes?

La clé, soulignent Raynauld et Stringer, ce sont les règles du jeu. Partout, on doit favoriser la concurrence. De cette façon, un entrepreneur ne peut exploiter ses consommateurs en augmentant le prix de ses produits. Car il perdrait sa clientèle au profit de ses concurrents. Même chose au gouvernement : si les règles du jeu permettent aux fonctionnaires et politiciens d’accroître leur propre bien-être au détriment de l’intérêt public, on n’est pas plus avancé. C’est généralement quand des monopoles sévissent — autant dans le privé que dans le public (la SAQ par exemple) — qu’on voit des abus ou des profits «excessifs».

Ce n’est donc pas le profit qu’on doit diaboliser. Mais plutôt le manque de concurrence, là où il sévit. Ainsi que tous ceux qui cherchent à truquer le système en leur faveur.

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