Le modèle économique d’Al-Qaida en Irak

Les membres d’Al-Qaida prétendent avoir une lecture « littérale » des préceptes du Coran. Loin s’en faut, en réalité

Par Aymeric Pontier

Drapeau d’Al Qaida en Irak

Tout le monde connaît la vision du monde moyenâgeuse de l’organisation Al-Qaida, tout droit sortie d’un conte horrifique médiéval. Une idéologie faite de martyrs partis en croisade, de vierges qui vous attendent au Paradis, et d’ennemis maléfiques qu’il faut anéantir.

Beaucoup ont compris également le caractère éminemment hypocrite du discours du mouvement islamiste. Car, comme dans toutes les organisations mafieuses ou pseudo-révolutionnaires, il y a un abysse obscure et infranchissable entre ce que disent les petits jihadistes et ce qu’ils font. Notamment, en ce qui concerne l’application des préceptes du Coran. Les membres d’Al-Qaida prétendent en avoir une lecture « littérale ». Loin s’en faut, en réalité.

Par exemple, suivant les anciennes traditions patriarcales, le Coran autorise la polygamie pour les hommes tout en imposant certaines restrictions : le mari doit traiter ses femmes « équitablement » et subvenir seul à leurs besoins financiers. Quel a été le comportement des miliciens d’Al-Qaida en Irak lorsqu’ils ont proclamé leur État islamique ? Eh bien, ils ont kidnappé des femmes ou des jeunes filles, les ont épousé de force, afin de disposer d’une « légitimité » pour les violer. Puis, ils les gardaient prisonnières jusqu’à ce qu’ils se lassent et passent à une autre. Si, par malheur, elles tombaient enceintes, dans le meilleur des cas ils disparaissaient dans la nature. Évidemment. À charge pour elles, de rentrer au village avec l’enfant, et de se débrouiller pour survivre.

Mais ce n’est là qu’un exemple parmi bien d’autres. Au cours des dernières années, le mouvement a subi quelques déconvenues. Le point culminant fut la capture/mort d’Oussama Ben Landen en Mai dernier. L’information a retenti comme le tonnerre partout dans le monde. Mais nous avons tous été tellement focalisés sur la disparition de l’individu, que nous n’avons pas prêté attention à l’autre grand succès du raid mené par les forces spéciales SEAL : la récupération de données stratégiques sur l’organisation Al-Qaida, son fonctionnement et ses sources de revenus.

L’analyse de ces données, et de celles recueillies auparavant, ont montré que le mouvement était une organisation bureaucratique décentralisée parfaitement huilée. Les différentes implantations entretiennent peu de liens entre elles. Illustration avec l’Irak dans la province d’Anbar.

Al-Qaida s’est implantée en Irak en 2004, telle une multinationale ouvrant une filiale dans un nouveau pays : la branche irakienne a pris le nom de la franchise internationale, mais disposait d’une grande autonomie pour adapter sa stratégie au contexte local. La start-up n’a pas reçu de capital de la compagnie-mère, elle a juste obtenu le droit d’utiliser le nom. Elle n’a pas reçu non plus de donations venant d’Arabie Saoudite, contrairement à ce qu’on imaginait. Pour mener ses opérations terroristes et criminelles, la branche irakienne a dû trouver des sources de financement.

Dans la province d’Anbar, le groupe Al-Qaida était spécialisé dans le vol et le recel de voitures, de câbles électriques, de générateurs ou de vêtements. Et il tenait fort bien ses « comptes » qui plus est ! Une unité spéciale était chargée de faire l’inventaire de tous les larcins, même les plus petits, et faisait remonter les chiffres vers le haut de la hiérarchie qui prenait les décisions sur l’utilisation des fonds récoltés. La majeure partie de l’argent servait à payer la « force de travail » : les membres actifs ou arrêtés, ainsi que les familles des membres même après leurs morts. Cette forme d’assurance-vie permettait à Al-Qaida de recruter de nouveaux membres parmi les jeunes irakiens au chômage et sans perspective d’avenir…

Après quelques temps, le groupe faisait tellement de profits (des millions de dollars chaque année) qu’il s’est mis à envoyer de l’argent dans les autres provinces irakiennes pour « venir en aide » aux cellules en difficulté financière. L’autre partie de l’argent servait bien sûr à lancer des attaques contre les occidentaux et le régime irakien « officiel » : acheter des armes, les transporter, etc.

L’analyse de ces données montre bien que le véritable point faible d’Al-Qaida, c’est l’argent. Pour fonctionner, l’organisation a besoin de fonds énormes. Pour les obtenir, elle doit avoir recours à des opérations criminelles qui vont à l’encontre de l’Islam qu’elle prétend défendre par ailleurs, jusqu’au point de sombrer parfois dans une folie meurtrière. Pour s’en débarrasser, c’est donc sur ce plan-là qu’il faut l’attaquer. C’est en partie grâce à cela que la population civile d’Anbar, avec l’aide de l’armée américaine, a quasiment éradiqué le groupe Al-Qaida depuis. Voir ce billet.

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