La source de l’orgueil scientiste : L’École polytechnique

Un extrait – traduit – de The Counter-Revolution of Science par Friedrich Hayek

Le texte suivant est tiré de la deuxième partie de The Counter-Revolution of Science – Studies of the Abuse of Reason, de Friedrich A. Hayek, qui fut tout d’abord publiée dans le journal Economica (dans les années 40). La première partie de cet ouvrage a été traduite par Raymond Barre et publiée sous le titre Scientisme et sciences sociales dans la collection AGORA (Press Pocket).

Par Friedrich A. Hayek
Chapitre 11 de The Counter-Revolution of Science, Liberty Fund, 1952, traduit par Hervé de Quengo

Ancienne école Polytechnique (CC, Uolir)
Ancienne école Polytechnique (CC, Uolir)

NdT : Hayek donne presque systématiquement les traductions anglaises des citations qu’il fait. Ne disposant pas des références originales (et n’ayant pas le temps ni le courage d’aller les consulter à la BN…), les parties citées suivie d’une marque * correspondent à un texte qui est une retraduction de l’anglais et non au texte en français de l’auteur.

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I.

Jamais l’homme ne s’enfonce plus profondément dans l’erreur que lorsqu’il poursuit un chemin qui l’a auparavant conduit au succès. Et il n’a jamais été plus justifié d’être fier des réussites des sciences de la nature ou d’avoir confiance dans l’omnipotence de leurs méthodes qu’au tournant entre le dix-huitième et le dix-neuvième siècle. Et jamais nulle part plus qu’à Paris, où presque tous les grands scientifiques de l’époque se retrouvaient. S’il est vrai, par conséquent, que la nouvelle attitude de l’homme vis-à-vis des affaires sociales au dix-neuvième siècle est due aux nouvelles habitudes mentales acquises lors de la conquête intellectuelle et matérielle de la nature, nous devons nous attendre à ce qu’elle apparaisse là où la science moderne a remporté ses plus grands triomphes. En ceci, nous n’allons pas être déçus. Les deux grandes forces intellectuelles qui, au cours du dix-neuvième siècle, ont transformé la pensée sociale – à savoir le socialisme moderne et l’espèce de positivisme moderne, que nous préférons appeler scientisme – sont sorties directement de ce groupe d’ingénieurs et de scientifiques professionnels qui s’est développé à Paris, et plus particulièrement de cette nouvelle institution qui incarne comme nulle autre l’esprit nouveau : l’École polytechnique.

On sait bien que les Lumières françaises se sont caractérisées par un enthousiasme général pour les sciences de la nature, comme on n’en avait jamais connu auparavant. Voltaire est le père de ce culte de Newton qui devait être porté plus tard à des hauteurs grotesques par Saint-Simon. Et la nouvelle passion a vite donné des fruits remarquables. Au début, l’intérêt s’est concentré sur les sujets liés au grand nom de Newton. Ce dernier trouva rapidement des successeurs de qualité en Clairault et d’Alembert, avec Euler, les plus grands mathématiciens de l’époque, qui furent eux-mêmes suivis par Lagrange et Laplace, d’aussi grands géants. Puis avec Lavoisier, non seulement le fondateur de la chimie moderne mais aussi un grand physiologiste, et, à un moindre degré, Buffon en biologie, la France prit la tête de tous les champs importants de la connaissance de la nature.

La grande Encyclopédie fut une tentative gigantesque d’unifier et de populariser les réussites de la nouvelle science et le « Discours préliminaire » (1954) écrit par d’Alembert pour cet ouvrage, dans lequel il essaie de retracer la montée, les progrès et les affinités des diverses sciences, peut être considéré non seulement comme l’introduction de l’Encyclopédie mais comme celle de toute une époque. Ce grand mathématicien et physicien a beaucoup fait pour préparer la voie à la révolution de la mécanique, que son élève Lagrange libéra finalement à la fin du siècle de tout concept métaphysique, en reformulant tout le sujet sans référence à des cause finales ni à des forces cachées, en décrivant simplement les lois qui reliaient les effets [1]. Aucune autre étape dans un autre domaine scientifique n’illustre plus clairement la tendance du mouvement scientifique de l’époque, ni n’a eu de plus grande influence ou importance symbolique. [2]

Pourtant, alors que cette étape se préparait encore petit à petit dans le domaine où elle allait prendre sa forme la plus voyante, la tendance générale qu’elle exprimait était déjà reconnue par un contemporain de d’Alembert : Turgot. Dans les discours étonnants et magistraux qu’il délivra à vingt-trois ans pour l’ouverture et la clôture de la session de la Sorbonne, en 1750, et dans l’ébauche d’un Discours sur l’Histoire universelle, de la même époque, il souligna la façon dont la montée de notre connaissance de la nature était accompagnée au même moment d’une émancipation graduelle des concepts anthropomorphiques qui avait conduit l’homme à interpréter les phénomènes naturels selon sa propre image, à savoir possédant comme lui un esprit. Cette idée, qui devait plus tard devenir un thème majeur du positivisme et être finalement appliquée à tort à la science de l’homme lui-même, fut peu après popularisée par le président C. de Brosses sous le nom de fétichisme, [3] qui devait persister jusqu’à ce que les termes d’anthropomorphisme et d’animisme ne le remplace. Mais Turgot alla même plus loin et, anticipant totalement Comte sur ce point, montra comment le processus d’émancipation passait par trois stades où, après avoir supposé que les phénomènes naturels étaient produits par des êtres intelligents, invisibles mais nous ressemblant, on commença à les expliquer à l’aide d’expressions abstraites comme les essences ou les facultés, avant qu’enfin, « en observant l’action mécanique réciproque des corps, on forme des hypothèses qui puissent être développées par les mathématiques et vérifiées par l’expérience * » [4].

On a souvent souligné [5] que la plupart des idées du positivisme français avaient déjà été formulées par d’Alembert et Turgot, ainsi que par leurs amis et élèves Lagrange et Condorcet. Pour ce qui existe d’exact et de valable dans cette doctrine, c’est indiscutablement vrai, bien que leur positivisme diffère de celui de Hume en raison d’une forte dose de rationalisme français. Et, comme nous n’aurons pas l’occasion d’étudier ce sujet plus à fond, il faut peut-être particulièrement souligner à ce stade que cet élément rationaliste, probablement hérité de l’influence de Descartes, a continuellement joué un rôle important, tout au long du développement du positivisme français. [6]

Il faut cependant souligner que ces grands penseurs français du dix-huitième siècle montraient encore à peine la moindre trace de cette extension illégitime des méthodes scientifiques aux phénomènes de société, qui allait devenir plus tard une caractéristique de cette école – à l’exception peut-être de certaines idées de Turgot sur la philosophie de l’Histoire et de certaines des dernières suggestions de Condorcet. Aucun d’eux n’émettait de doute sur la légitimité de la méthode abstraite et théorique pour l’étude des phénomènes sociaux, et tous étaient de fermes individualistes. Il est particulièrement intéressant d’observer que Turgot, et ceci est également vrai de David Hume, était à la fois l’un des fondateurs du positivisme et de la théorie économique abstraite, contre laquelle on employa plus tard le positivisme. Toutefois, à certains égards, la plupart de ces hommes ont involontairement initié des modes de pensée qui allaient produire des idées très différentes des leurs dans les domaines sociaux.

Ceci est particulièrement le cas de Condorcet. Mathématicien comme d’Alembert et Lagrange, il se tourna définitivement vers la théorie et la pratique politique. Et bien qu’il comprit jusqu’au dernier souffle que « la méditation seule peut nous conduire à des vérités générales en ce qui concerne les sciences de l’homme * », [7] il n’était pas seulement pressé de la suppléer par une observation approfondie mais il s’exprima lui-même à l’occasion comme si la méthode des sciences de la nature étaient la seule légitime pour traiter des problèmes de la société. C’était particulièrement son désir d’appliquer ses chères mathématiques, spécialement le récent calcul des probabilités, à son second pôle d’intérêt qui l’a conduit à insister de plus en plus sur les phénomènes sociaux qui pouvaient être observés et mesurés objectivement. [8] Dès 1783, dans son discours de réception à l’Académie, il énonça ce qui allait devenir une des idées favorites de la sociologie positiviste, celui d’un observateur pour lequel les phénomènes physiques et sociaux apparaîtraient sous le même éclairage, parce que, « en tant qu’étranger à notre espèce, il étudierait la société humaine comme nous étudions les castors et les abeilles * ». [9] Et bien qu’il admette qu’il s’agisse d’un idéal inatteignable parce que « l’observateur fait partie lui-même de la société * », il exhorte plusieurs fois les savants à « introduire dans les sciences morales la philosophie et la méthode des sciences de la nature * ». [10]

La plus féconde de ses suggestions, cependant, apparaît dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, le fameux testament du dix-huitième siècle comme on l’a appelée, dans laquelle l’optimisme sans borne de son époque trouva sa dernière et sa plus grande expression. En exposant le progrès humain au travers de l’Histoire, il conçoit l’idée d’une science qui puisse prévoir les futurs progrès de l’espèce humaine, l’accélérer et la diriger. [11] Mais pour établir les lois qui nous permettront de prédire l’avenir, l’Histoire doit cesser d’être une histoire des individus pour devenir une Histoire des masses. Elle doit en même temps cesser d’être un enregistrement des faits individuels mais doit se baser sur l’observation systématique. [12] Pourquoi devrait-on considérer comme chimérique la tentative de dessiner une image de sa destinée future en se basant sur les résultats de l’Histoire de l’espèce humaine ? Pour Condorcet, « le seul fondement de la connaissance des sciences de la nature est l’idée que les lois générales, connues ou non et qui régulent les phénomènes de l’Univers, sont nécessaires et constantes ; et pourquoi ce principe serait-il moins vrai pour les facultés intellectuelles et morales de l’homme que pour les autres actions de la nature ? * » [13] L’idée de lois naturelles du développement historique et la vision collectiviste de l’Histoire étaient nées, pas uniquement comme des suggestions hardies, mais pour demeurer avec nous jusqu’à aujourd’hui via une tradition continue. [14]

II.

Condorcet devint lui-même une victime de la Révolution française. Mais son œuvre guida en grande partie cette même Révolution, particulièrement pour ses réformes de l’éducation. Et ce ne fut qu’en raison de celles-ci que la grande organisation centralisée de la science survint vers le début du nouveau siècle, organisation qui créa l’une des plus glorieuses périodes de progrès scientifique, qui non seulement devint le berceau du scientisme qui nous intéresse, mais qui fut en grande partie responsable du relatif déclin de la science française au cours du dix-neuvième siècle, partant d’une indubitable première place mondiale pour se retrouver derrière l’Allemagne ainsi que derrière d’autres nations. Comme cela se produit souvent avec des mouvements similaires, ce n’est qu’avec la deuxième ou la troisième génération que les sottises sont commises par les élèves des grands hommes, qui exagèrent les idées de leurs maîtres et les appliquent de travers au-delà de leurs limites.

Les conséquences directes de la Révolution nous intéressent à trois égards. En premier lieu, l’effondrement même des institutions existantes appelait l’application immédiate de toute la connaissance apparaissant comme une manifestation concrète de cette raison qui était la déesse de la Révolution. Comme l’a dit l’un de ces nouveaux journaux scientifiques qui surgissaient à la fin de la Terreur : « La Révolution a tout rasé. Gouvernement, morale, habitudes, tout doit être reconstruit. Quel site magnifique pour les architectes ! Quelle grande occasion de faire usage de toutes les belles et excellentes idées qui sont restée à l’état de spéculation, d’employer tant de matériaux nouveaux qui ne pouvaient pas être utilisés auparavant, de rejeter tant d’autres qui ont été des obstacles pendant des siècles et que nous avons été forcés d’utiliser. * » [15]

La deuxième conséquence de la Révolution que nous devons brièvement prendre en compte est la destruction complète de l’ancien système d’éducation, remplacé par un nouveau qui a eu des effets profonds sur la conception et les idées générales de toute la génération suivante. La troisième est plus particulièrement la création de l’École polytechnique.

La Révolution a balayé l’ancien système de collèges et d’universités, largement basé sur l’éducation classique. Puis, après quelques expériences éphémères, elle les a remplacé en 1795 par les nouvelles écoles centrales, qui devinrent les seuls centres d’éducation secondaires. [16] En conformité avec l’esprit au pouvoir et par réaction violente contre les anciennes écoles, l’enseignement de ces nouvelles institutions resta pendant quelques années confiné presque exclusivement aux domaines scientifiques. Non seulement les langues anciennes étaient réduites au minimum et en pratique presque totalement abandonnées, mais même l’enseignement de la littérature, de la grammaire et de l’Histoire étaient très inférieurs. L’enseignement religieux et moral était évidemment totalement absent. [17] Bien que, quelques années plus tard, une nouvelle réforme s’efforça de pallier les plus graves déficiences, [18] l’arrêt de l’enseignement dans ces domaines, et ce pendant plusieurs années, fut suffisant pour changer toute l’atmosphère intellectuelle. Saint-Simon a décrit ce changement en 1812 ou 1813 : « Une telle différence entre la situation […] d’il y a trente ans et celle d’aujourd’hui est telle qu’alors qu’à cette époque encore peu éloignée, si l’on voulait savoir si une personne avait reçu une éducation distinguée, on demandait : ‘Connaît-il bien ses auteurs grecs et latins ?’, on demande de nos jours : ‘Est-il bon en mathématiques ? Est-il familier des réalisations de la physique, de la chimie ou de l’histoire naturelle, bref, des sciences positives et de celles de l’observation ? * » [19]

Ainsi grandit une génération complète pour qui le grandiose magasin de la sagesse sociale, la seule forme en fait par laquelle on puisse transmettre une compréhension des progrès sociaux obtenus par les grands esprits, la grande littérature de tous les temps, restait un livre fermé. Pour la première fois de l’Histoire, un nouveau type apparut qui, comme produit de la Realschule allemande et d’institutions analogues, allait devenir tellement important et influent au cours des dix-neuvième et vingtième siècles : le spécialiste technique, considéré comme instruit parce qu’il est passé par des écoles difficiles, mais qui n’a que peu de connaissances, voire aucune, en ce qui concerne la société, sa vie, sa croissance, ses problèmes et ses valeurs, que seul peut donner l’étude de l’Histoire, de la littérature et des langues.

III.

Ce n’est pas seulement pour l’éducation secondaire mais bien plus encore pour l’éducation supérieure que la Convention révolutionnaire créa un nouveau type d’institution, qui allait rester de manière permanente et devenir un modèle imité par le monde entier : l’École polytechnique. Les guerres de la Révolution et l’aide que certains scientifiques avaient pu apporter pour la production de biens essentiels [20] avait conduit à une nouvelle appréciation du besoin d’ingénieurs qualifiés, en premier lieu pour des buts militaires. Mais le développement industriel avait aussi créé un nouvel intérêt pour les machines. Les progrès scientifiques et techniques engendrèrent un fort enthousiasme pour les études techniques, qui s’exprima par la création de sociétés comme l’Association philotechnique et la Société polytechnique. [21] L’éducation technique supérieure avait jusqu’alors été confinée à des écoles spécialisées comme l’École des Ponts et Chaussées et diverses écoles militaires. C’est dans l’une de ces dernières qu’enseignait G. Monge, fondateur de la géométrie descriptive, ministre de la marine durant la Révolution et plus tard ami de Napoléon. Il soutint l’idée d’une grande école unique dans laquelle toutes les classes d’ingénieurs devraient apprendre les sujets qu’ils avaient en commun. [22] Il communiqua son idée à son ancien élève Lazare Carnot, « l’organisateur de la victoire, » lui-même grand physicien et ingénieur. [23] Ces deux hommes imprimèrent leur marque à la nouvelle institution, qui fut créée en 1794. La nouvelle École polytechnique était (contre le conseil de Laplace) [24] consacrée principalement aux sciences appliquées – au contraire de l’École normale, créée au même moment et consacrée à la théorie – et le resta pendant les dix ou vingt premières années de son existence. L’enseignement était centré, à un degré bien plus important que dans d’autres institutions analogues, autour du domaine de Monge, la géométrie descriptive, ou l’art de dessiner des plans, comme nous pourrions l’appeler pour montrer son importance spécifique pour les ingénieurs. [25] L’école fut tout d’abord organisée selon des traits purement civils, puis Napoléon lui donna ultérieurement une organisation purement militaire. Napoléon résista à toute tentative de libéraliser son curriculum et ne concéda qu’à regret un cours aussi inoffensif que celui de littérature. [26]

Pourtant, en dépit de ces limitations sur les sujets enseignés, et des limitations encore plus grandes de l’éducation préalable des étudiants dans ses premières années, l’École eut dès son tout début une équipe de professeurs plus prestigieuse que toute autre institution européenne n’avait eut auparavant ou depuis. Lagrange fut parmi ses premiers professeurs, et bien que Laplace n’y enseignait pas régulièrement, il resta lié à l’École de nombreuses années, ceci incluant un poste de président de son conseil. Monge, Fourier, Prony et Poinsot figurèrent parmi la première génération d’enseignants pour les mathématiques et la physique. Berthollet, qui continua le travail de Lavoisier, ainsi que de nombreux autres tout aussi prestigieux, [27] enseignaient la chimie. La deuxième génération, qui commença à prendre place au nouveau siècle, compta en son sein les noms de Poisson, Ampère, Gay-Lussac, Thénard, Arago, Cauchy, Fresnel, Malus, pour ne mentionner que les plus connus – et, au passage, presque tous anciens de l’École. L’institution n’existait que depuis quelques années quand elle devint fameuse dans toute l’Europe, et au cours de la première période de paix en 1801-1802, Volta, le comte Rumford et Alexander von Humboldt [28] vinrent en pèlerinage vers le nouveau temple de la science.

IV.

Ce n’est pas ici le lieu pour parler longuement des conquêtes sur la nature associées à ces grands noms. Nous ne nous occupons que de l’esprit général d’exubérance qu’ils ont engendré, ainsi que du sentiment qu’ils ont créé selon lequel il n’y aurait de limites ni au pouvoir du cerveau humain, ni à l’étendue sur laquelle l’homme peut espérer exploiter et contrôler toutes les forces qui le menaçaient et l’intimidaient auparavant. Rien n’exprime peut-être plus clairement ceci que l’idée audacieuse de Laplace d’une formule du monde, qu’il décrivit dans un passage célèbre de son Essai philosophique sur les probabilités : « Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la position respective de tous les êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre toutes ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé serait présent à ses yeux. » [29] Cette idée, qui a exercé une fascination si profonde [30] sur des générations de personnes à l’esprit scientiste, est, comme il apparaît désormais, non seulement une conception qui décrit un idéal inatteignable, mais en fait une déduction assez illégitime des principes qui nous permettent d’établir les lois des événements de la physique des particules. Elle est maintenant considérée par les positivistes modernes comme une « fiction métaphysique. » [31]

On a bien décrit comment tout l’enseignement de l’École polytechnique fut pénétré de l’esprit positiviste de Lagrange et comment tous les cours et manuels utilisés étaient construits sur son exemple. [32] Peut-être encore plus important, toutefois, pour la formation des polytechniciens fut le penchant pratique de tous les cours, le fait que toutes les sciences étaient enseignées pour leurs applications pratiques et que tous les élèves cherchaient à appliquer leur savoir comme ingénieurs civils ou militaires. Le type même de l’ingénieur avec sa conception, ses ambitions et ses limitations caractéristiques était créé. Cet esprit de synthèse qui ne verrait aucun sens dans quelque chose qu’il n’aurait pas délibérément construit, cet amour de l’organisation qui émerge des sources jumelles des pratiques militaires et des pratiques d’ingénierie, [33] la préférence esthétique pour tout ce qui a été consciemment construit sur tout ce qui s’est contenté de « pousser, » fut un nouvel élément fort qui s’ajouta – et au cours du temps commença même à remplacer – l’ardeur révolutionnaire des jeunes polytechniciens. On constata rapidement les caractéristiques étranges de ce nouveau type qui, comme nous l’avons dit, « tiraient orgueil d’avoir des solutions plus précises et plus satisfaisantes que tout autre pour toutes les questions politiques, religieuses et sociales *, » [34] et qui « se risquaient à créer une religion comme on apprend à créer un pont ou une route à l’École. * » [35] Leur propension à devenir socialiste a souvent été soulignée. [36] Nous devons ici nous restreindre à montrer que c’est dans cette atmosphère que Saint-Simon a conçu certains de ses premiers et plus extraordinaires plans pour organiser la société. Et que c’est à cette École polytechnique que, durant les vingt premières années de son existence, Auguste Comte, Prospère Enfantin, Victor Considérant et plusieurs centaines de futurs Saint-Simoniens et Fouriéristes, reçurent leur formation, suivis par une succession de réformateurs sociaux au cours du siècle, jusqu’à Georges Sorel. [37]

Mais, quelles que soient les tendances parmi les élèves de l’institution, il faut à nouveau souligner que les grands scientifiques qui ont fait la réputation de l’École polytechnique n’étaient pas responsables de l’utilisation illégitime de leur technique et de leurs habitudes de pensée à des champs qui n’étaient pas les leurs. Ils ne s’intéressaient que peu aux problèmes de l’homme et de la société. [38] C’était le domaine de compétence d’un autre groupe d’hommes, exerçant une aussi grande influence et tout autant admirés à leur époque, mais dont les efforts pour continuer les traditions du dix-huitième siècle dans les sciences sociales furent à la fin noyés sous la vague du scientisme et réduit au silence par la persécution politique. La malchance des idéologues, comme ils avaient choisi de s’appeler, veut que leur nom même ait été perverti en une expression décrivant le contraire exact de ce pourquoi ils luttaient et que leurs idées soient tombées dans les mains des jeunes ingénieurs qui les modifièrent au point de ne plus pouvoir les reconnaître.

V.

Il est curieux de constater que les savants français de l’époque dont nous parlons se soient divisés en « deux sociétés qui n’avaient qu’un trait en commun, la célébrité de leur nom. » [39] Le premier était constitué par les professeurs et examinateurs de l’École polytechnique, que nous connaissons déjà et par ceux du Collège de France. Le second réunissait un groupe de physiologistes, de biologistes et de psychologues, en liaison pour la plupart avec l’École de médecine, et connus sous le nom d’idéologues.

Tous les grands biologistes que comptaient alors la France n’appartenaient pas à ce second groupe. Au Collège de France, Cuvier, le fondateur de l’anatomie comparative et probablement le plus célèbre, restait proche des scientifiques purs. Les progrès de la biologie tels qu’il les exposa ont peut-être contribué plus que tout autre chose à créer la croyance en l’omnipotence des méthodes de la science pure. De plus en plus de problèmes qui semblaient échapper aux pouvoirs de la méthode exacte se révélaient comme pouvant être conquis par ces méthodes. [40] Les deux autres biologistes dont les noms sont de nos jours encore plus connus que le sien, Lamarck et Geoffrey St. Hilaire, restèrent à la périphérie du groupe des idéologues et ne s’occupèrent pas de l’étude de l’homme comme être pensant. Mais Cabanis et Maine de Biran, avec leurs amis Destutt de Tracy et De Gérando, firent de ce dernier problème le centre de leurs travaux.

L’idéologie, [41] au sens que lui donnait ce groupe, signifiait simplement l’analyse des idées humaines et de l’action humaine, y compris les liens entre les constitutions physique et mentale de l’homme. [42] L’inspiration du groupe venait principalement de Condillac et le champ de leurs études a été défini par Cabanis, l’un des fondateurs de la psychologie physiologique, dans ses Rapports du physique et du moral de l’homme (1802). Et bien qu’il y ait eu de nombreuses discussions parmi eux sur l’application des méthodes des sciences de la nature à l’homme, ceci ne voulait rien dire de plus que le fait qu’ils se proposaient d’étudier l’homme sans préjugés et sans spéculations nébuleuses sur la finalité et le destin. Mais ceci n’empêchait ni Cabanis ni ses amis de consacrer une large part de leur travaux à l’analyse des idées humaines qui a donné son nom à l’idéologie. Il ne leur venait pas non plus à l’esprit de douter de la légitimité de l’introspection. Si le deuxième chef du groupe, Destutt de Tracy, a proposé de considérer toute l’idéologie comme faisant partie de la zoologie, [43] cela ne l’a pas empêché de se confiner totalement à ce qu’il appelait l’idéologie rationnelle, opposée à l’idéologie physiologique, et qui consistait en la logique, la grammaire et l’économie. [44]

On ne peut pas nier que dans tout ceci, en raison de leur enthousiasme pour les sciences pures, ils utilisaient des expressions trompeuses qui étaient mal comprises par Saint-Simon et Comte. Cabanis, en particulier, répétait que la physique devait être la base des sciences morales. [45] Mais, pour lui aussi, cela ne voulait rien dire de plus que le fait qu’il faille prendre en compte les bases physiologiques des activités mentales. Et il acceptait toujours la division en trois parties séparées des « sciences de l’homme » : la physiologie, l’analyse des idées et la morale. [46] Mais, pour autant que l’on parle des problèmes de société, alors que les travaux de Cabanis restaient principalement de caractère programmatique, Destutt de Tracy fit de très importantes contributions. Nous n’avons qu’a en signaler une : son analyse de la valeur et son lien avec l’utilité, où, en partant des fondations posées par Condillac, il réussit à obtenir ce qui manquait à l’économie politique anglaise classique, et ce qui aurait pu la sauver de l’impasse dans laquelle elle allait – une théorie correcte de la valeur. On peut dire que Destutt de Tracy (et Louis Say, qui continua ses travaux) avait anticipé de plus d’un demi-siècle ce qui allait devenir l’une des avancées les plus importantes en théorie sociale, la théorie subjectiviste (ou de l’utilité marginale) de la valeur. [47]

Il est vrai que d’autres, en dehors de ce cercle, sont allés bien plus loin dans l’application des techniques des sciences de la nature aux phénomènes sociaux, en particulier la Société des observateurs de l’homme, qui, largement influencée par Cuvier, confina en quelque sorte l’étude sociale à un simple enregistrement d’observations, qui rappelle des organisations similaires de notre propre époque. [48] Mais au total, il n’y a pas de doute que les idéologues ont préservé la meilleure tradition des philosophes du dix-huitième siècle. Et alors que leurs collègues de l’École polytechnique devinrent des admirateurs et des amis de Napoléon et reçurent de lui tous les soutiens possibles, les idéologues restèrent des défenseurs acharnés de la liberté individuelle et subirent par conséquent la colère du despote.

VI.

Ce fut Napoléon qui donna au terme d’idéologue son nouveau sens en l’utilisant comme expression favorite pour dénoncer tous ceux qui s’aventuraient à défendre la liberté contre lui. [49] Et il ne se contentait pas d’insultes. L’homme qui avait compris mieux que tous ses imitateurs que « à long terme le sabre est toujours battu par les idées * » n’hésitait pas à mettre en pratique « sa répugnance pour toute discussion et enseignement des choses politiques » [50]. L’économiste J.B. Say, membre du groupe des idéologues et pour quelques années directeur de son journal, la Décade philosophique, fut l’un des premiers à sentir sa poigne. Quand il refusa de modifier un chapitre de son Traité d’économie politique pour se conformer aux souhaits du dictateur, la seconde édition fut interdite et l’auteur démis du tribunat. [51] En 1806, Destutt de Tracy en appela au président Jefferson pour assurer au moins la publication d’une traduction anglaise de son Commentaire sur l’Esprit des lois qu’il n’avait pas le droit de publier dans son propre pays. [52] Un peu plus tard (en 1803), c’est l’ensemble de la deuxième académie de l’Institut, celle des sciences morales et politiques, qui fut supprimée. [53] En conséquence, ces sujets furent exclus du grand Tableau de l’état et des progrès des sciences et des arts depuis 1789 qui avait été commandé pour 1802 aux trois académies de l’Institut. Ce fut un symbole de la position générale sur ces sujets sous l’Empire. Leur enseignement fut empêché et toute la jeune génération grandit dans l’ignorance des réussites du passé. La porte était dès lors ouverte pour un nouveau départ, non encombré par l’accumulation des résultats des études préalables. Les problèmes sociaux étaient étudiés sous un nouvel angle. Les méthodes, qui avaient été utilisées depuis d’Alembert avec succès en physique, dont le caractère était désormais explicite et qui avaient été appliqués avec autant de succès à la chimie et à la biologie, étaient appliquées à la science de l’homme. Avec les résultats que nous allons voir petit à petit.

[Suite dans les chapitres suivants du livre… NdT]

 

Notes

[1]. D’Alembert était parfaitement conscient de l’importance de la tendance qu’il soutenait et avait anticipé le positivisme ultérieur au point de condamner expressément tout ce qui ne visait pas au développement de vérités positives. Il alla même jusqu’à suggérer que « toutes les occupations portant sur des sujets purement spéculatifs devraient être exclus d’un état sain, car étant des recherches sans profit * ». Pourtant, il n’y incluait pas les sciences morales et les considérait même, comme son maître Locke, comme des sciences a priori, comparables aux mathématiques et d’une certitude égale. A ce sujet, voir G. Misch, « Zur Entstehung des französischen Positivismus, » Archiv für Philosophie, vol. 14 (1901), particulièrement pp. 7, 31 et 158 ; M. Schinz, Geschichte der französischen Philosophie seit der Revolution, Bd. 1, Die Anfänge des französischen Positivismus (Strasbourg, 1914), pp. 58, 67-69, 71, 96 et 149 ; et H. Gouhier, La jeunesse d’Auguste Comte et la formation du positivisme (Paris, 1936), vol. 2, introduction.

[2]. Cf. E. Mach, Die Mechanik in ihrer Entwicklung, 3ème édition (1897), p. 449.

[3]. Dans son fameux ouvrage, Du culte des dieux fétiches (1760).

[4]. Oeuvres de Turgot, ed. Daire (Paris, 1844), volume 2, p. 656. Comparer aussi avec la page 601.

[5]. Voir plus particulièrement l’analyse détaillée de Misch et les livres de Schinz et de Gouhier cité en note 1, ainsi que M. Uta, La théorie du savoir dans la philosophie d’Auguste Comte (Paris, Alcan, 1928).

[6]. Afin d’éviter de laisser une fausse impression, il faut peut-être aussi souligner que le libéralisme de la Révolution française était bien entendu basé non pas sur la compréhension du mécanisme de marché fourni par Adam Smith et les utilitaristes, mais sur la loi naturelle et l’interprétation rationaliste-pragmatique des phénomènes sociaux qui est essentiellement pré-smithienne et dont le contrat social de Rousseau est le prototype. On pourrait en fait faire remonter une grande partie de l’opposition, qui avec Saint-Simon et Comte devint une opposition ouverte avec l’économie classique, aux différences qui ont existé entre, par exemple, Montesquieu et Hume, Quesnay et Smith, ou Condorcet et Bentham. Les économistes français qui, comme Condillac et J.-B. Say, ont suivi Smith n’ont jamais eu une influence sur la pensée politique française qui soit comparable à celle de Smith en Angleterre. Le résultat de ceci fut que la transition de l’ancienne vision rationaliste de la société, considérée comme une création consciente de l’homme, vers la nouvelle vision, qui voulait la recréer selon des principes scientifiques, se déroula en France sans passer par une étape au cours de laquelle le travail des forces spontanées de la société soit généralement compris. Le culte révolutionnaire de la déesse Raison est symptomatique de l’acceptation générale de la conception pragmatique des institutions sociales – le parfait opposé de la vision de Smith. Et il serait en un sens tout aussi exact de dire que c’est la même vénération pour la Raison en tant que créatrice universelle qui a conduit à la nouvelle attitude envers les problèmes sociaux, que de dire que ce fut l’influence des nouvelles habitudes de pensée qui a produit les triomphes de la science et de la technique. Si le socialisme n’est pas l’enfant direct de la Révolution française, il est né pour le moins de ce rationalisme qui distinguait la plupart des penseurs politiques français de cette époque du libéralisme anglais contemporain de Smith et Hume et (à un moindre degré) de Bentham et des philosophes radicaux. Sur tous ces points, voir mon premier essai dans mon livre Individualism and Economic Order (Chicago: University Press, 1948).

[7]. Voir Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, ed. O.H. Prior (1793 ; Paris, 1933), p. 11.

[8]. Cf. son Tableau général de la science qui a pour objet l’application du calcul aux sciences politiques et morales, Oeuvres, ed. Arago (Paris, 1847-1849), volume 1, pp. 539-573.

[9]. Ibid, p. 392.

[10]. Condorcet, Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique, ed. G. Compayre (1792, ; Paris, 1883), p. 120.

[11]. Condorcet, Esquisse, ed. Prior, p. 11.

[12]. Ibid, p. 200.

[13]. Ibid, p. 203. Le passage fameux dans lequel cette phrase figure, se trouve, de manière caractéristique, comme de du livre 6, « On the Logic of the Moral Sciences, » de l’ouvrage Logic J.S. Mill.

[14]. Il vaut la peine de mentionner que l’homme qui est tellement responsable de la création de ce qui allait être considéré à la fin du dix-neuvième siècle comme « le sens de l’Histoire, » c’est à dire de l’Entwicklungsgedanke avec toutes ses associations métaphysiques, était le même homme qui était capable de célébrer dans un discours la destruction délibérée des papiers concernant l’histoire des familles nobles de France en disant : « Aujourd’hui la Raison brûle d’innombrables volumes qui attestent la vanité d’une caste. D’autres vestiges demeurent dans les bibliothèques publiques et privées. Ils doivent faire l’objet d’une destruction commune. * »

[15]. Décade philosophique (1794), vol. 1, in Gouhier, La jeunesse d’Auguste Comte, vol. 2, p. 31.

[16]. Voir Allain, L’oeuvre scolaire de la Révolution, 1789-1802 (Paris, 1891) ; C. Hippeau, L’instruction publique en France pendant la Révolution (Paris, 1883) ; et F. Picavet, Les idéologues (Paris, 1891), pp. 56-61.

[17]. Voir Allain, op. cit., pp. 117-120.

[18]. Après 1803, les langues anciennes ont été partiellement restaurées dans les lycées de Napoléon.

[19]. H. de Saint-Simon, « Mémoire sur la science de l’homme » (1813), in Oeuvres de Saint-Simon et d’Enfantin (Paris, 1877-1878), vol. 40, p. 16.

[20]. Particulièrement le salpêtre pour la production de poudre à canon.

[21]. Voir Pressard, Histoire de l’association philotechnique (Paris, 1889) et Gouhier, op. cit., p. 54.

[22] Sur la création et l’histoire de l’École polytechnique, voir A. Fourcy, Histoire de l’École polytechnique (Paris, 1828) ; G. Pinet, Histoire de l’École polytechnique (Paris, 1887) ; G.-G. J. Jacobi « Über die Pariser polytechnische Schule (Vortrag gehlten am 22. Mai 1835, in der physicalisch-ökonomischen Geselleschaft zu Königsberg), » in Gesammelte Werke (Berlin, 1891), vol. 6, p. 335 ; F. Schnabel, Die Anfäge des technischen Hochschulwesens (Stuttgart, 1925) et F. Klein, Vorlesungen über die Entwicklung der Mathematik (Berlin, 1926), pp. 63-89.

[23] Carnot avait publié en 1783 un Essai sur les machines en général (dans la deuxième édition [1803] de Principes fondamentaux de l’équilibre du mouvement) dans lequel il ne se contentait pas d’exposer les nouvelles idées de Lagrange sur la mécanique mais développait l’idée d’une « machine idéale » qui ne perd rien de la force qui la met en mouvement. Ses travaux préparèrent grandement la voie pour son fils, Sadi Carnot, « le père de la science de l’énergie. » Son plus jeune fils, Hippolyte, fut à la tête du groupe Saint-Simonien et le véritable auteur de la Doctrine de Saint-Simon, que nous rencontrerons plus tard. Lazare Carnot, le père, fut lui-même toute sa vie un admirateur et un protecteur de Saint-Simon. Comme le rapporte Arago, il discutait toujours avec (Arago) de l’organisation politique de la société comme il parlait du travail d’une machine. Voir F. Arago, Biographies of Distinguished Men, traduction de W.H. Smith, etc. (Londres, 1857), pp. 300-304 et E. Dühring, Kritische Geschichte der allgemeine Principien der Mechanik, 3ème édition (Leipzig, 1887), pp. 258-261.

[24] L. de Launay, Un grand Français, Monge, fondateur de l’École polytechnique (Paris, 1933), p. 130.

[25] Cf. A. Comte, « Philosophical considerations on the Sciences and on the Men of Science, » dans Early Essays on Social Philosophy, New Universal Library (Londres, 1825), p. 272, dans lequel il déclare qu’il connaît « une seule conception capable de donner une idée précise [des doctrines caractéristiques adaptées pour constituer l’existence spéciale d’une classe d’ingénieurs], celle de l’illustre Monge, dans sa Géométrie descriptive, où il fournit une théorie générale des arts de la construction. * »

[26] Jacobi, op. cit., p. 370.

[27] Fourcroy, Vauquelin, Chaptal.

[28] En mars 1808, peu après être arrivé à Paris (soit disant pour une mission diplomatique), Alexander von Humboldt écrivit à un ami : « Je passe ma vie à l’École polytechnique et aux Tuileries. Je travaille à l’École, j’y couche : j’y mis toutes les nuits, tous les matins. J’habite la même chambre avec Gay-Lussac » (K. Bruhns, Alexander von Humboldt [1872], vol. 2, p. 6.

[29] Laplace, « Essai philosophique sur les probabilités » (1814), in Les maîtres de la pensée scientifique (Paris, 1921), p. 3.

[30] Voir, par exemple, la référence faite dans Abel Transon, De la religion Saint-Simonienne : Aux élèves de l’École polytechnique (Paris, 1830), p. 30. Voir aussi le chapitre 12, note 15 du présent ouvrage.

[31] Voir O. Neurath, Empirische Soziologie (Vienne, 1931), p. 1229. Sur le postulat du déterministe universel qui est réellement en cause, voir en particulier K. Popper, Logik der Forschung (1935), p. 183 ; P. Frank, Das Kausalgesetz ; et R. von Mises [Richard, frère (positiviste !) de Ludwig. NdT], Probability, Statistics and Truth (1939), pp. 284-294. Tout aussi caractéristique de l’esprit positiviste est la fameuse anecdote (qui eut une grande influence dans la propagation cet esprit) sur la réponse de Laplace à Napoléon quand ce dernier lui demanda pourquoi le nom de Dieu n’apparaissait pas dans sa Mécanique céleste : « Je n’ai pas besoin de cette hypothèse. »

[32] Dühring, op. cit., pp. 569 et suivantes.

[33] H. de Balzac, après avoir remarqué dans un de ses romans (Autre étude de femme) combien les différentes périodes avaient enrichi la langue française par des mots caractéristiques (organisateur, par exemple), ajoute que c’est « un mot de l’Empire qui contient Napoléon tout entier. »

[34] E. Keller, Le général de la Moricière, cité par Pinet, op. cit., p. 136.

[35] A. Thibaudet, cité par Gouhier, op. cit., vol. 1, p. 146.

[36] Voir Arago, op. cit., vol. 3, p. 109 et F. Bastiat, Baccalauréat et socialisme (Paris, 1850) .

[37] Voir G. Pinet, Écrivains et penseurs polytechniciens (Paris, 1898).

[38] Voir, néanmoins, les essais de Lavoisier et de Lagrange dans Daire, Mélanges d’économie politique, 2 volumes (Paris, 1847-1848), 1:575-607.

[39] Voir Arago, op. cit., vol. 2, p. 34, où il souligne qu’Ampère (un physiologiste de formation) fut l’un de ceux qui faisaient le lien entre les deux groupes.

[40] Sur l’influence de Cuvier, voir la contribution de J. T. Mertz, A History of European Thought in the Nineteenth Century (1906), vol. 1, pp. 136 et suivantes, qui cite (p. 154) le passage caractéristique suivant du Rapport historique sur le progrès des sciences de la nature depuis 1789 (Paris, 1810), p. 389 : « Uniquement des expériences, des expériences précises, faites avec des poids, des mesures et des calculs, par comparaison des substances employées et des substances obtenues ; c’est aujourd’hui la seule voie légitime du raisonnement et de la démonstration. Ainsi, bien que les sciences de la nature échappent à l’application du calcul, leur gloire est soumise à l’esprit mathématique, et par la course avisée qu’elles ont invariablement adoptée, elles n’encourent pas le risque de revenir en arrière.* » Voir aussi Lord Acton, Lectures on Modern History, pp. 22, 338 n. 82.

[41] A. C. Thibaudeau (Bonaparte et le Consulat) souligne que, bien que les termes idéologues et idéologie, habituellement attribués à Napoléon, aient été introduits comme termes techniques par Destutt de Tracy dans le premier volume de ses Éléments d’idéologie (1801), au moins le mot idéologie était connu en français dès 1684.

[42] Sur l’école idéologique, voir l’exposé détaillé de F. Picavet, Les Idéologues, Essai sur l’histoire des idées et des théories scientifiques, philosophiques, religieuses, en France depuis 1789 (Paris, 1891), et, publié depuis la première version ce cet essai, E. Caillet, La Tradition littéraire des idéologues (Philadelphie, 1943). L’expression a été en utilisée au même sens large que leurs contemporains allemands utilisaient le terme anthropologie. Sur le parallèle allemand des idéologues, voir F. Günther, « Die Wissenschaft vom Menschen, ein Beitrag zum deutschen Geistesleben im Zeitalter des Rationalismus, » in Geschichtliche Untersuchungen, ed. K. Lamprecht (1907), vol. 5.

[43] Picavet, op. cit., p. 337.

[44] Ibid, p. 314.

[45] Ibid, p. 250. Voir aussi pp. 131-135 où l’auteur discute de Volney prédécesseur de Cabanis dans ces efforts. En 1793, Volney publia le Catéchisme du citoyen français, qui devait devenir plus tard La Loi naturelle ou les principes physiques de la morale, dans lequel il essaie sans succès de faire de la morale une science physique.

[46] Picavet, op. cit., p. 226.

[47] Sur Destutt de Tracy, voir H. Michel, L’Idée d’État (Paris, 1895), pp. 292-286 ; sur Louis Say, voir A. Schatz, L’Individualisme économique et social (Paris, 1907), pp. 153 et suivantes.

[48] Picavet, op. cit., p. 82.

[49] Voir le passage de la réponse de Napoléon au Conseil d’État lors de la session du 20 décembre 1812, cité par Pareto (Mind and Society, vol. 3, p. 1244) dans le Moniteur universel (Paris), 21 décembre 1812 : « Tous les malheurs que notre belle France a connu doivent être attribués à ‘l’idéologie,’ à cette sombre métaphysique qui continue à chercher ingénieusement des causes premières et qui fonderait la législation des peuples sur ceux-ci au lieu d’adapter les lois à ce que nous savons du coeur humain et des leçons de l’Histoire. De telles erreurs ne peuvent que conduire à un régime d’hommes sanguinaires et l’ont en réalité déjà fait. Qui cajole le peuple en lui offrant une souveraineté qu’il est incapable d’exercer ? Qui a détruit la sacralité et le respect des lois en les fondant non sur des principes sacrés de justice, sur la nature des choses, et la nature de la justice civile, mais simplement sur la volonté d’une assemblée faite d’individus étrangers à toute connaissance de la loi, qu’elle soit civile, administrative, politique ou militaire ? Lorsque un homme est appelé pour réorganiser un État, il doit suivre des principes qui sont en conflit depuis toujours. Les avantages et inconvénients des différents systèmes législatifs doivent être recherchés dans l’Histoire *. » Voir aussi Taine, Les Origines de la France contemporaine (1876), vol. 2, pp. 214-233. Non pas en raison de sa précision historique, qui peut être mise en doute, mais pour montrer comment tout ceci apparut à la génération suivante, l’affirmation suivante d’un Saint-Simonien de premier plan mérite d’être citée : « Après 1793, l’Académie des sciences prend le sceptre ; les mathématiciens et les physiciens remplacent les littérateurs : Monge, Fourcroy, Laplace… règnent dans le royaume de l’intelligence. En même temps, Napoléon, membre de l’Institut, classe de mécanique, étouffe au berceau les enfants légitimes de la philosophie du XVIIe siècle » (P. Enfantin, Colonisation de l’Algérie [1843], pp. 521-522).

[50] Voir A.C. Thibaudeau, Le Consulat et l’Empire (Paris, 1835-1837à, vol. 3, p. 396.

[51] Voir J.B. Say, Traité d’économie politique, 2ème édition (1814), Avertissement.

[52] Voir G. Chinard, Jefferson et les idéologues (Baltimore, 1925).

[53] Voir Mertz, op. cit., p. 149.