Qui exploite qui ?

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Dans une société du besoin, la cigale ne voit aucun intérêt à travailler et n’a aucune reconnaissance envers la fourmi

Quand la bise fut venue, la cigale se trouva fort dépourvue. Après avoir dansé et chanté tout l’été, elle a maintenant froid et faim ; elle a besoin d’un toit et de vivres pour traverser l’hiver. Pendant ce temps, la fourmi travailleuse et prévoyante qui a passé la belle saison à s’assurer qu’elle ne manquerait de rien, profite des fruits de son travail. On ne peut, bien sûr, pas exclure que la fourmi soit bonne fille et que, sincèrement touchée par les déconvenues de la cigale, elle décide de lui venir charitablement en secours. Il est aussi possible que la cigale, réalisant les conséquences de son insouciance estivale, décide de proposer ses services à la fourmi en échange d’une place au chaud et de quelques nourritures. La cigale et la fourmi feraient alors un marché, un échange de bons procédés mutuellement bénéfique dans lequel – certes – la fourmi dispose d’un pouvoir de négociation non négligeable mais vous conviendrez avec moi qu’elle l’a bien mérité : après tout, les réserves qui permettront à nos deux protagonistes de survivre durant l’hiver, c’est elle et elle seule qui les a patiemment emmagasinées.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant que ce n’est pas comme ça que fonctionne notre société.

Dans notre société, le fait que la fourmi ait éventuellement pu mériter les richesses qu’elle a accumulées durant l’été n’a aucune espèce d’importance ; à vrai dire on la soupçonne même d’avoir constitué ses réserves aux dépens des autres et notamment de la cigale. En revanche, la cigale a des besoins : peu importe qu’elle n’ait rien produit de l’été, ses besoins lui donnent des droits et en l’espèce, des droits sur les réserves de la fourmi. C’est ce que le gouvernement élu par une majorité de cigales appelle de la « solidarité » : la fourmi doit, sous peine de lourdes sanctions, donner aux cigales de quoi traverser l’hiver.

Si la cigale avait dû travailler dur pour échanger le fruit de son travail contre une partie des vivres de la fourmi, il y a fort à parier que dès l’été suivant, elle aurait, elle aussi, mis en œuvre les moyens nécessaires à assurer son avenir. Si, au moins, la cigale avait bénéficié de la charité de la fourmi, elle lui en aurait été reconnaissante et – ne serait-ce que par fierté – aurait fait en sorte de ne pas faire appel à sa bienfaitrice une seconde fois. Mais dans cette société où la redistribution des richesses de ceux qui les produisent vers ceux qui en ont besoin est devenue une norme morale, la cigale ne voit aucun intérêt à se tuer à la tâche et n’éprouve aucune forme de reconnaissance envers la fourmi ; à vrai dire, elle estime même que la fourmi devrait lui reverser une plus grande partie de son stock.

C’est peut-être le travers le plus abject de la société du besoin. La fourmi, qui ne réclame rien à personne mais produit les richesses qui permettent à tous de vivre est coupable : l’énergie qu’elle consacre à améliorer les conditions de son existence est considérée comme la marque de sa cupidité, de son égoïsme et on va même jusqu’à lui reprocher de s’enrichir aux dépens des autres. A l’opposé, la cigale, qui ne produit rien mais réclame parce qu’elle a des besoins, passe pour une victime et fait l’objet de la considération de tous : son détachement des choses bassement matérielles, sa vie consacrée à son art et l’élévation de son âme en font un personnage remarquable. La fourmi est immorale ; la cigale est parée des plus hautes vertus. Il s’en suit qu’une cigale qui se met au travail pour améliorer ses conditions d’existence commet un acte immoral et qu’une fourmi qui décide de devenir cigale en vivant aux dépens des autres se comporte de manière vertueuse.

Ainsi vont les choses : les fourmis triment, les cigales réclament leur dû, le gouvernement qui aime entendre les cigales chanter ses louanges taxe les fourmis et redistribue le produit du butin aux cigales. Les fourmis, pour sauver leur peau ou par découragement, fuient ou cessent de travailler tandis que la population des cigales et son poids électoral grandissent jour après jour. Et ainsi de suite… L’histoire se termine quand toutes les fourmis ont disparu et quand seules restent des cigales affamées et incapables de subvenir à leurs propres besoins qui reprochent au gouvernement de ne plus avoir les moyens de les nourrir.

Qui a besoin de qui ? Qui vit aux dépens de qui ? Qui exploite qui ?

Article repris d’Ordre Spontané avec l’aimable autorisation de Georges Kaplan.