Carburants: l’État principal fautif

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Ce n’est pas l’État qui peut écraser les prix, mais la liberté économique.

Face à la créativité de nos gouvernants pour régler les problèmes économiques, me voilà de plus en plus admiratif. Christine Lagarde, avant sa probable Ascension vers le FMI, nous offre en guise d’adieux un vrai feu d’artifices. Il y a peu, elle réglait la question du pouvoir d’achat en promettant un texte obligeant les entreprises à distribuer une prime aux salariés. La voici qui va stopper la hausse du prix des carburants par une mesure novatrice : le contrôle des prix. C’est un festival, avec en toile de fond une idée puissante : faites confiance à l’État, lui seul peut résoudre vos problèmes. La voici donc déjà dans la peau (socialiste par définition) d’un directeur du FMI. Peut-on, sans être traité d’ultralibéral, présenter quelques objections ?

Le prix des carburants, ce sont d’abord des taxes

Les automobilistes constituent un électorat sensible et actuellement traumatisé. Considérés comme vaches à lait des pouvoirs publics et perturbés par les allers-retours sur les radars et autres, les automobilistes sont maintenant touchés directement au portefeuille. Bercy, dans sa grande sollicitude, s’est donc penché sur la question et Christine Lagarde a estimé que les prix à la pompe n’avaient pas assez baissé, compte tenu du recul récent du prix du pétrole. Même si la notion de juste prix est bien floue dans l’esprit des Français, on peut supposer qu’une grande majorité d’entre eux trouve la facture un peu trop salée.

Mais le gouvernement, qui s’inquiète du niveau élevé des prix des dérivés pétroliers, devrait d’abord balayer devant sa porte. En effet la plus grande partie du prix à la pompe provient des taxes sur les carburants. Il y a d’abord la fameuse TIPP (Taxe intérieure sur les produits pétroliers), devenue TICPE (Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques) qui est une somme fixe, de l’ordre de 0,61 euros pour l’essence sans plomb. Avant toute chose, même avec un prix de l’essence « nul », le prix d’un litre est déjà « plombé » par ces 61 centimes. Il faut y ajouter l’inévitable TVA sur les produits, qui, elle, est un pourcentage fixe, dont la valeur absolue augmente donc avec le prix du carburant. Mais il y a aussi, ce qui montre l’imagination de nos grands argentiers, la TVA sur la TIPP, qui en rajoute une couche.

Une partie des taxes est donc fixe, l’autre en pourcentage. Résultat : quand le prix de l’essence (le produit lui-même) est très bas, la part des taxes est très élevée, puisqu’une partie des taxes est fixe (plus de 80% de taxes en 1999), quand le prix de l’essence monte, la part des taxes diminue, toujours en raison de la TIPP fixe en valeur absolue. Ainsi, quand le prix de l’essence à la pompe était de 1,356, les taxes représentaient plus de 60% de ce prix. Pourquoi certains pays, qui paient le pétrole au même prix que nous, ont-ils une essence moins chère ? Parce qu’ils ont moins de taxes. La preuve, c’est qu’en France même la raison principale du prix moins élevé du Gazole tient à une TIPP moins élevée. Si le gouvernement veut baisser les prix à la pompe, qu’il commence par diminuer les taxes sur les carburants.

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Les calculs savants de la DGCCRF…

Ce n’est pas un phénomène propre aux carburants et on sait bien que si l’on est fumeur, on fume d’abord des taxes, et si l’on apprécie Whisky ou pastis, on boit surtout des impôts. Bien entendu, dans le prix des carburants, il y a aussi le produit. Si l’on reprend l’exemple ci-dessus, environ 0,116 euros pour la distribution, 0,031 euros pour le raffinage et 0,380 euros pour le pétrole lui-même. C’est à propos de la répercussion du prix du pétrole lui-même que le gouvernement s’est mis en colère et a fait les gros yeux, car il ne lui serait pas venu à l’idée de remettre en cause son propre rôle dans le prix de l’essence.

Qu’a donc dit Madame Lagarde ? Que les pétroliers reportaient plus et plus vite sur le prix à la pompe la hausse du brut qu’ils ne font l’inverse pour reporter la baisse de celui-ci. D’ailleurs, un rapport de la DGCCRF (Direction générale de la consommation, de la concurrence et de la répression des fraudes-Sic) vient opportunément conforter sa colère car, précise-t-elle, ce rapport dit « en gros la chose suivante : le prix du gasoil a un peu baissé, mais peut-être pas baissé tout à fait assez, et le prix du sans plomb n’a presque pas baissé, lors que dans le même temps, le brut a baissé ». Bref, c’est de la faute aux pétroliers.

Christine Lagarde est habile en prenant « les pétroliers » pour boucs émissaires. Ils n’ont pas bonne réputation auprès du public : certains ont été mêlés à des affaires peu claires (c’est vrai), d’autres sont des compagnies étrangères (le mal absolu), et en outre qui font des profits élevés (péché suprême). Qui prendrait leur défense ?

Pourtant, si on quitte la passion pour accepter le calcul, les choses sont un peu moins nettes. Le prix du baril est fixé en dollars et nous payons l’essence en euros : la parité euro/dollar change donc la donne. Au cours des dernières semaines, le prix du baril en dollars a baissé, mais l’euro a perdu de sa valeur par rapport au dollar : le prix du baril payé en euro n’a pas baissé. Les pétroliers n’y sont ici pour rien. Et, en sens inverse, quand le prix du baril en dollars augmente, les pétroliers sont-ils en cause ou subissent-ils la loi des cartels des producteurs ? On n’a jamais entendu accuser les gens de l’OPEP : rien que des « gentils », tandis que les pétroliers sont des « méchants ».

Des prix fixés par décrets

Derrière ces remarques, il y a l’idée que le prix de marché reflète exactement le coût de production : vision à peine modernisée de la valeur travail de Marx. Or un prix de marché dépend de la rareté présente (et future) du produit. L’évolution de la demande est aussi importante que celle de l’offre. Le prix et la valeur sont des éléments subjectifs, variables avec les besoins, eux-mêmes changeants avec le temps, l’information et l’anticipation.

Une saine compréhension du marché ne peut donc lier le prix à la pompe à la seule variation des prix du brut. Elle devrait plutôt orienter l’enquête du côté de la concurrence : existe-t-il un cartel des producteurs, des pétroliers, des pompistes ? Si la concurrence est réelle, les prix sont toujours au plus bas niveau possible.

Mais ce n’est pas dans cette direction que s’oriente la politique de Christine Lagarde. A la régulation par la concurrence elle préfère la régulation par l’État. Voilà pourquoi, avec l’assurance et la compétence qu’on lui reconnaît, elle prévoit d’imposer aux pétroliers de réduire le prix des carburants à la pompe, s’ils ne justifient pas la baisse jugée insuffisante par l’administration. Quand on lui a demandé s’il pourrait y avoir des sanctions, la réponse a été claire « oui, oui, oui », car il s’agirait d’une « décision presque autoritaire ». On admirera le « presque »…Bref, les ministres vont demander des explications aux entreprises concernées et si ces explications ne sont pas appropriées, « nous prendrons des mesures ». Voilà un langage viril qu’apprécient les Français. En clair, le gouvernement interviendra pour imposer une baisse des prix. Retour donc au fameux contrôle des prix.

Pour écraser les prix, écraser Bercy

Trop de Français sont ignorants de la science économique la plus rudimentaire. Ils ne verront sans doute pas d’inconvénients au blocage des prix. N’ayant aucune idée du rôle des prix sur le marché, de leur rôle informatif et incitatif, ils ne savent pas qu’il n’y a pas d’autre façon de faire fonctionner correctement le marché que la liberté des prix. Mais qui leur a dit cela ?

Ceux qui ignorent l’économie peuvent aussi ignorer l’histoire. Des prix administrés, contrôlés, voire bloqués, étant par définition de faux prix, différents de ceux que le marché aurait spontanément donnés, ont toujours conduit à des catastrophes. Des prix fixés trop haut, engendrent la surproduction (comme avec la politique agricole commune) ou le chômage (salaires minimums trop élevés). Des prix fixés trop bas conduisent à la pénurie, au marché noir et aux queues. Qu’il s’agisse de la « loi sur les maximums » de Robespierre ou des prix en Union Soviétique, ou du blocage des loyers qui cause toujours la crise du logement, ou du retard pris par la France par rapport à l’Allemagne dans les années 1950 : l’histoire rappelle tous les méfaits des prix bloqués.

Voilà donc le gouvernement en plein interventionnisme étatique : après les revenus, les prix ; et demain quoi d’autre ? Nationaliser les pompes à essence et les boulangeries ? Les Français sont excédés par le recul du pouvoir d’achat et les prix élevés des carburants. Leur faire croire que l’État, qui est largement responsable de ces problèmes, est la solution est un mensonge : ces interventions ne feront qu’aggraver le problème. Pour les prix, la seule vraie réponse est la combinaison de la liberté des prix et de la concurrence, que ce soit entre producteurs, pétroliers ou pompistes ; mais c’est aussi le recul de l’État, donc la baisse des impôts et taxes, qui constituent l’essentiel du prix. Ce n’est donc pas l’État qui peut écraser les prix, mais la liberté économique. C’est Bercy qu’il faut écraser.

Article repris depuis la Nouvelle Lettre avec l’aimable autorisation de Jacques Garello

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