Au chômage et… heureux ? Repenser la solidarité dans notre société

Le « Manifeste des Chômeurs Heureux », une philosophie de vie invitant à penser la solidarité au-delà de l’État

Manifeste des Chômeurs Heureux

Le Manifeste des Chômeurs Heureux est un petit bouquin de moins d’une centaine de pages, édité par Le Chien Rouge / CQFD en 2006. Il rassemble divers textes et documents diffusés pour la plupart à partir de 1996 – dont, notamment, le texte central d’abord connu sous le titre A la recherche de ressources obscures.

Voici la couverture d’une brochure datant de 1999 (qui circula dans les milieux anars à la suite de la première manifestation des Chômeurs Heureux à Berlin en 96), constituée de simples photocopies reliées par une grosse ficelle :
Manifeste des Chômeurs Heureux, édition de 1999

Ce drôle de petit carnet violet a un troublant parfum situationniste. Le titre associe à « chômeurs » un qualificatif pour le moins impromptu en ces durs temps de crise. « Heureux ». Heureux ? Heureux ! Indécent. Qui pourrait bien trouver l’occasion d’un sourire dans la précarité de nos existences soumises à l’impitoyable logique économique du monde moderne, dans la violence et la gravité de notre lutte contre le Grand Capital, le Big Business Mondialisé ou les Etats ? (rayez les mentions inutiles…)

La liberté, entre créativité et rentabilité

« Chômeurs heureux » : par ce qui apparaît de prime abord comme un oxymore, les auteurs annoncent donc un vrai renversement des valeurs. Par valeur, il ne s’agit pas seulement de s’en référer à un principe idéal, mais bien d’adopter une nouvelle attitude, d’exprimer la quête de ce principe au travers d’une authentique praxis. Voici des chômeurs qui vivent bien leur chômage. Voici des individus, des hommes, des femmes, que l’on désigne comme « inactifs » et qui pourtant multiplient les activités. Voici des chercheurs d’emplois qui ne cherchent aucun emploi, mais qui, plutôt, s’emploient eux-mêmes à chercher, quoi que ce soit, n’importe où et n’importe quand, chercher des idées, chercher l’inspiration, peut-être se chercher eux-mêmes – bref, à tout chercher sauf un travail. Ils n’ont pas d’expérience professionnelle, mais vivent des expériences au quotidien – font de leur quotidien une expérience à part entière. Ce sont des parasites et ils l’assument complètement. Mieux, ils le revendiquent ! Ils redéfinissent le chômage pour lui donner un sens positif :

« Chômage » est un mauvais mot, une idée négative, le revers de la médaille du travail. Un chômeur n’est qu’un travailleur sans travail. Ce qui ne dit rien de la personne comme poète, comme flâneur, comme chercheur, comme respirateur.

La sieste comme activité fondamentale de l’homme

Dans cette douce rêverie, un problème doit pourtant bien se poser… Et ces heureux chômeurs le diagnostiquent parfaitement. Un chapitre entier a pour titre : « L’argent est le problème ». Passons les quelques formules hasardeuses sur l’économie, trahissant une compréhension un peu floue de ses mécanismes de base – il faut voir dans l’extrait suivant une fantaisie, un clin d’œil, et davantage s’attacher au ton, au style, qu’au contenu. Ce n’est pas l’exposé d’une vision, alter-machin ou anti-truc, mais, dans le cadre d’une vision, un jeu sarcastique avec les mots et les idées :

C’est justement parce que l’argent, et non l’utilité sociale, est le but que le chômage existe. Le plein emploi c’est la crise économique, le chômage c’est la santé du marché. Que se passe-t-il, dès qu’une entreprise annonce une charrette de licenciement ? Les actionnaires sautent de joie, les spéculateurs la félicitent pour sa stratégie d’assainissement, les actions grimpent, et le prochain bilan témoignera des bénéfices ainsi engrangés. De la sorte, on peut dire que les chômeurs créent plus de profits que leurs ex-collègues. Il serait donc logique de les récompenser pour leur contribution sans égale à la croissance. Au lieu de cela, ils n’en touchent pas un rogaton. Le Chômeur Heureux veut être rétribué pour son non-travail.

Suit à cette provocation une citation de l’artiste Kazimir Malevitch – célèbre pour son Carré noir sur fond blanc – tirée d’une lettre improbable traitant de La paresse comme vérité effective de l’homme :

L’argent n’est rien d’autre qu’un petit morceau de paresse. Plus on en a, plus on peut goûter en abondance aux délices de la paresse. […] Le capitalisme organise le travail de telle sorte que l’accès à la paresse n’est pas le même pour tous. Seul peut y goûter celui qui détient du capital. Ainsi la classe des capitalistes s’est-elle libérée de ce travail dont toute l’humanité doit maintenant se libérer.

Présentée de cette façon, la paresse perd son caractère outrageant, n’apparaissant plus exactement comme un vice, une tare, un défaut, et le « droit à la paresse » – comme sont rebaptisés par certains les mécanismes d’aides sociales ou des projets comme le RMU, pour mieux les fustiger – devient une expression sans équivoque, sans visée de dénigrement :

Si le chômeur est malheureux, ce n’est pas parce qu’il n’a pas de travail, mais parce qu’il n’a pas d’argent. Ne disons donc plus « demandeur d’emploi » mais « demandeur d’argent », plus « recherche active d’un emploi » mais « recherche active d’argent ». Les choses seront plus claires. Comme on va le voir, le Chômeur heureux cherche à combler ce manque par la recherche de ressources obscures.

Une solution libérale-anarchisante au chômage

Le problème est donc déplacé, ne consistant plus en l’absence d’activité rentable, mais dans l’absence de rentabilité de telle ou telle activité : on sort de la perspective du « travail » comme valeur sociale suprême, ultime vecteur de socialisation, activité d’assainissement ou d’accomplissement de soi. On se concentre sur l’argent, sur sa mauvaise redistribution ou son absurde utilisation :

Comptez au total combien d’argent les contribuables et les entreprises consacrent officiellement « au chômage », et divisez par le nombre de chômeurs : Hein ? Ça fait sacrément plus que nos chèques de fin de mois, pas vrai ? Cet argent n’est pas principalement investi dans le bien-être des chômeurs, mais dans leur contrôle chicanier, au moyen de convocations sans objet, de soi-disant stages de formation-insertion-perfectionnement qui viennent d’on ne sait où et ne mènent nulle part, de pseudo-travaux pour de pseudo-salaires, simplement afin de baisser artificiellement le taux de chômage. Simplement, donc, pour maintenir l’apparence d’une chimère économique.

Ce ne sont pas les employeurs qui sont accusés de ne pas employer, mais paradoxalement ceux qui font de la lutte contre le chômage leur métier. Constat : l’Etat dépense l’argent n’importe comment, d’autant plus quand il entend résoudre des problèmes de dépenses par une dépense supplémentaire… En découle une proposition inattendue :

Notre première proposition est immédiatement applicable : suppression de toutes les mesures de contrôle contre les chômeurs, fermeture de toutes les agences et officines de flicage, manipulation statistique et propagande (ce serait notre contribution aux restrictions budgétaires en cours), et versement automatique et inconditionnel des allocations augmentées des sommes ainsi épargnées.

Poussée plus à fond, la solution « libérale-anarchisante » qui s’esquisse en surprendra plus d’un, précisément parmi les plus engagés dans les luttes sociales. Exit le Ministère du travail ! Exit les grands plans sociaux pour l’emploi et la solidarité ! A bas le gaspillage étatique ! Pour un emploi utile des ressources ! Pour une solution privée aux problèmes publics ! Les chômeurs, qui se tournent habituellement vers le gouvernement pour demander aides et assistance – comme tous les autres citoyens pour n’importe quel problème –, proposent ici une véritable alternative et basculent vers un nouveau paradigme :

Le nouveau délire conservateur reproche aux chômeurs de se complaire dans l’assistance, de vivre aux crochets de l’Etat et patati et patata. Bon, pour autant que l’on sache, l’Etat existe toujours, et encaisse des impôts, c’est pourquoi nous ne voyons pas en quel honneur nous devrions renoncer à son soutien financier. Mais nous ne sommes pas polarisés sur l’Etat. Nous ne verrions aucun inconvénient à un financement venant du secteur privé, que ce soit sous la forme du sponsoring, de l’adoption […].

Ces chômeurs d’un nouveau genre ne se tournent pas vers l’Etat mais vers eux-mêmes et les autres citoyens à leur niveau. Tout en désignant clairement la faille du système (« Puisque l’Etat est là, pourquoi ne pas en profiter ? »), nos heureux chômeurs s’efforcent cependant de regarder au-delà (« Pourquoi ne pas se passer l’Etat ? …Ne serait-ce pas autrement plus profitable de se passer de tout intermédiaire, quel qu’il soit ? »). Plutôt que de se faire prélever une large part sur ses revenus au nom de la redistribution auprès des sans-emploi – et de la laisser presque intégralement à l’Etat en guise de « commission » –, un employeur pourrait effectuer une redistribution directe, sans intermédiaire, en « sponsorisant » un chômeur. Voire en « l’adoptant » !, comme l’y invite ce génial formulaire reproduit en annexe :

Formulaire : Adopter un Chômeur Heureux !

La solidarité par-delà l’Etat

Au-delà du gag, n’y a-t-il pas là les bases sérieuses et sincères d’un système invitant à contourner l’Etat ? A repenser la solidarité par-delà l’Etat ? Une solidarité réelle, vécue, sincère ? On trouve d’ailleurs un mot à ce propos, à l’attention de ceux qui interpréteraient ce délire comme une utopie :

[…] Le Chômage heureux ne représente pas pour autant une nouvelle utopie. Utopie veut dire : « lieu qui n’existe pas ». L’utopiste dresse au millimètre les plans d’une construction supposée idéale, et attend que le monde vienne se couler dans ce moule. Le Chômeur heureux, lui, serait plutôt un « topiste », il bricole et expérimente à partir de lieux et d’objets qui sont à portée de main. Il ne construit pas de système, mais cherche toutes les occasions et possibilités d’améliorer son environnement.

Voilà la vraie morale de ce projet : le citoyen, chômeur ou pas, pour ré-investir son environnement, doit re-faire société, avec les autres, et ne plus laisser l’Etat organiser la vie en collectivité comme bon lui semble. Il faut réhabiliter une authentique solidarité, une solidarité inter-individuelle directe, et ne pas laisser l’Etat se faire le seul intermédiaire entre chacun des citoyens. Aujourd’hui, entre toi et moi, il y a l’Etat. Et pour ce rôle d’intermédiaire, l’Etat – la corporation d’hommes et de femmes qui l’incarnent – se prend au passage une exorbitante « commission ». La société, la vraie solidarité, c’est toi et moi, sans l’Etat. Dans les régions du monde où l’Etat est moins présent voire quasi-inexistant pour « organiser » la solidarité nationale, naît ou se maintient une solidarité réelle et concrète entre les habitants de ces régions. De même les Chômeurs Heureux reprennent à leur compte l’exemple de l’Afrique :

Nous ne mentionnerons ici qu’un exemple. Il y a quelques années, des sociologues s’étaient penchés sur la manière de vivre des habitants du Grand Yoff, une des banlieues les plus déshéritées de Dakar. Ils établirent que les revenus d’une famille moyenne de douze personnes étaient sept fois supérieurs à leurs ressources officielles. Non que ces gens aient trouvé la formule miracle pour multiplier les billets de banque, mais ils savent augmenter l’effectivité des finances précaires en en organisant la circulation intensive.

Il est impossible de vivre en Afrique sans appartenir à une ethnie, un clan, une famille élargie, un cercle d’amis. A l’intérieur de chacun de ces réseaux, l’argent circule méthodiquement par un système précis, élaboré et impératif de cadeaux, dons, emprunts, remboursements, placements, droits à diverses tontines. Le fait que ces possibilités de tirage soient accumulées au sein de chaque famille permet à celle-ci d’avoir à tout moment accès à une somme d’argent sans commune mesure avec ses ressources officielles.

Encore ces flux monétaires ne sont-ils qu’un aspect de « l’économie de la réciprocité », laquelle consiste aussi en échanges de services de réparation, entretien et installation, fabrication de chaussures et vêtements, préparation collective de repas, travail des métaux et d’ébénisterie, services de santé et d’éducation, sans oublier l’organisation de fêtes qui maintiennent la cohésion du groupe, toutes choses dans lesquelles l’argent ne joue aucun rôle. C’est la raison pour laquelle il est impossible de mesurer le « niveau de vie » de ces populations avec les critères et instruments de l’Occident.

Le « topisme » d’une société retrouvée

Nous comprenons mieux l’engagement « topiste » évoqué plus haut. Nous ressentons aussi d’autant plus la difficulté du retournement des valeurs qui s’opère : car si le manque d’argent est le problème, à l’inverse l’argent n’est pas la solution. Évidence simple que nous avons tous intégrée depuis bien longtemps, implicitement ou sous la formule tant de fois répétée : « l’argent ne fait pas le bonheur »… Pourtant, la difficulté est bien là : le Chômage Heureux ne peut se résumer en quelques propositions d’ordre programmatique qui pourraient figurer parmi d’autres dans un unique plan d’action gouvernemental ; le Chômage Heureux est un projet de société à part entière, par-delà la droite, la gauche, par-delà la politique politicienne, par-delà tous les gouvernements et l’Etat. Le Chômage Heureux n’est pas seulement un projet « social » ou économique, c’est un projet de vie, dans tous les aspects qu’elle peut receler et auxquels la politique telle qu’elle se joue aujourd’hui n’aura jamais accès.

Imaginons un instant que ce système [le système mis en place par les habitants du Grand Yoff, évoqué plus haut] soit transposable ici : un RMIste disposerait alors de 11000 francs [1675 euros] par mois, ce qui, certes, ne résoudrait pas tous les problèmes, mais mettrait du beurre dans les épinards ! Sans compter toutes les choses dont il profiterait, que l’argent ne peut acheter. La question classique, combien d’argent me faudrait-il pour bien vivre, est mal posée. Qui vit complètement isolé, en état d’apesanteur sociale, n’aura jamais assez de fric pour combler sa misère existentielle. Les RMIstes ici ont bien sûr ce gros handicap qu’ils ne peuvent s’appuyer sur aucun clan, aucune coutume qui serait déjà là. Il nous faut partir de zéro.

Les Chômeurs Heureux placent donc l’économie devant ses propres erreurs, ou, disons, face à ses sources de malentendus dans son propre langage : le PIB, par exemple, qui est censé indiquer une forme de richesse, se révèle finalement un indicateur bien pauvre ; et si l’on peut avoir des raisons de rechercher et motiver la croissance (économique), il ne faut pas oublier qu’elle n’implique pas forcément le développement (humain). Or, toute communauté humaine devrait être fondée sur le projet de permettre à chacun de chercher le bonheur, libre d’être heureux… chômeur ou pas !

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Suggestions bibliographiques :