Les Pragmatiques font de la Politique

Pragmatique ?

En politique, le pragmatisme ne convient pas. C’est même une des grandes sources de perversion des démocraties…

Par Stéphane Geyres

Il est de bon ton d’être pragmatique, c’est là un mot à la mode, dont la cote à l’argus monte autant que DSK chez Sofitel quand il y descendait. Etre pragmatique, dans les affaires, c’est bien, c’est visible, ça donne des résultats concrets, vite et bien. Vite, certes. Bien, mouais, faut voir.

Vous avez un problème ? Hop, vous appelez un pragmatique et, pffft en deux temps trois mouvements –- surtout avec les mains, les mouvements -– il vous trouve deux ou trois mesures à mettre en place pour régler votre problème. Tadaaaa ! Bon, d’accord, il n’a pris en compte que les parties faciles et vous laisse vous débrouiller avec ce qui posait vraiment problème, mais eh oh, vite et vite, d’accord ?

Donc en affaires, les pragmatiques c’est super, ça fait avancer le schmilblick. Donc c’est forcément super bien en politique aussi, non ? On dit toujours que le politique doit prendre exemple sur le privé, vous n’allez quand même pas encore trouver à redire ?!

Ben si. J’y peux rien, c’est comme ça, je trouve toujours à redire moi, c’est mon côté dogmatique. En affaires, c’est même pour cela qu’on me paye – plutôt bien merci. Car il faut vous dire que je n’ai pas eu de chance, ma maman et mon papa ne m’ont pas fait pragmatique, mais dogmatique. C’est grave docteur ? Faut voir, ça se soigne, mais le traitement est à vie.

Donc je trouve à redire et je redis qu’en politique, le pragmatisme ne convient pas. C’est même une des grandes sources de perversion des systèmes politiques en général et des démocraties en particulier. Fichtre – comme le bruit que fait l’eau gazeuse de grande source (faut suivre !) Mais pourquoi donc, comment se fait-ce ? Voyons, voyons.

Deux choses profondes différencient le pragmatique du dogmatique – enfin, profondes, on se comprend… Le pragmatique est dans le résultat à tout prix – enfin, pas trop cher quand même – donc dans le court terme, le pratique, le  majoritaire et le compromis. Le royaume de la fameuse règle des 80-20 de Pareto – si vous ne la connaissez pas, allez vite consulter, vous souffrez probablement d’une petite crise de dogmatisme. Le dogmatique, par contre, a des principes auxquels il ne déroge qu’avec peine, a une tendance au perfectionnisme et au long terme, le pauvre.

Alors oui, c’est bien les pragmatiques, mais en politique ? Je confirme, le pragmatique fait un bon politicien, mais le dogmatique fait plutôt un bon juriste et économiste. Le problème, c’est qu’on n’a surtout pas besoin de bons politiciens, mais on a besoin de bon juristes et économistes. C’est bête. Pourquoi surtout pas de bons politiciens, bien pragmatiques et tout et tout ?

Parce que pour qu’un système politique fonctionne, il faut qu’il soit simple, cohérent et bien construit, stable, compris et accepté de tous. Et surtout qu’il ne change plus, ou du moins seulement très lentement, comme c’est le cas en Suisse par exemple. Un système libéral suppose un système minimal intemporel, totalement déconnecté de l’actualité et des frasques politiciennes. Mais un tel  système ne laisse plus de place au pragmatique qui, lui, cherche l’action permanente, rapide, l’impact et, il faut bien le dire, la gloire. Ahh, la gloire, que voilà un mot qui nous aura laissé bien des maux.

Parce que pour qu’une économie soit florissante, il faut la « laisser faire » comme nous le savons depuis l’époque de Colbert – un pragmatique célèbre. Les libéraux se retrouvent en général sur cette idée, la prospérité ne vient pas de l’interventionnisme politique mais au contraire de la privatisation généralisée d’une force de production qui accepte de se confronter à un marché lui-même libre, expression démocratique directe de la volonté et des attentes des consommateurs. Le pragmatique croit pouvoir intervenir sur tel ou tel « déséquilibre » mal analysé et pour lequel il aurait à lui tout seul – avec ou sans sa cour – trouvé le moyen de forcer tout ce beau marché à aller vers un « équilibre » dont celui-ci ne veut pas. Mais, soyez donc entrepreneur plutôt, monsieur le pragmatique, si vous êtes si sûr de vous, proposer-nous plutôt le produit que vous croyez qu’il nous manque, nous verrons bien si le marché vous donne raison.

Le pragmatisme est un des grands maux de la vie sociale et politique moderne parce le pragmatique est dans l’action, alors que le rôle d’un système politique n’est pas d’agir, mais de permettre l’action libre de chacun tout en assurant la liberté des autres. Grande confusion des genres. A la place, les politiciens passent leur temps et notre argent à intervenir dans la vie sociale qui ne leur à rien demandé en publiant et nous imposant des lois et taxes qui ne sont rien d’autre que des obstacles au fonctionnement naturel de la société. Sans exception. Dogmatique je vous dis.

Bien sûr, tout le monde ne pense pas comme cela. Pour exemple un corrigé de philo avance que « le pragmatisme est donc avant tout un réalisme : l’homme politique se doit d’être lucide quant aux volontés des citoyens s’il veut rester en place » sans pour autant y trouver plus que ça à redire. Il y a même une entité du CNRS – Pôle des Approches Pragmatiques en Science Politique qui « vise à explorer, à recenser et à alimenter les approches pragmatiques applicables aux différentes branches de la Science Politique,» comme si cela avait un sens légitime. Heureusement, d’autres, plus libéraux n’hésitent pas à remarquer que « on ne peut donc séparer la pensée pragmatique de la question des principes et des règles de droit qui permettent son exercice sans violence ni domination despotique des uns sur les autres.»

Notre civilisation démocratique souffre depuis deux siècles de la confusion entretenue avidement par les politiciens quant à l’acte de gouverner. Wiktionary nous donne d’ailleurs deux définitions spécialement intéressantes de ce verbe car peu compatibles : 3) « Diriger la conduite de choses, de personnes » et 5) « Apporter des soins à une chose pour la maintenir en bon état, pour qu’elle ne périsse pas.» Quelle est donc celle qui correspond le mieux à l’acte de gouverner un peuple, un pays ? Peut-on à la fois diriger et apporter des soins ? N’est-ce pas là au contraire le seuil de toute dérive tyrannique que de « diriger » et de prétendre savoir quels « soins » sont légitimes ou nécessaires d’apporter ?

Pour ma part, je fais une différence d’un autre ordre, liée aux circonstances et où pragmatisme et dogmatisme peuvent faire bon ménage. En premier lieu, mon dogmatisme le confirme, je reste intransigeant sur les principes et à ce titre considère que le seul système politique acceptable est celui où le pragmatique n’a pas sa place en tant que « gestionnaire,» « gouvernement, » ni autre « administration.» Le seul système acceptable est un système où la liberté prime et donc où l’état tel que nous le connaissons est absent.

Mais en second lieu, il faut bien admettre que nous ne sommes pas dans un tel système, loin s’en faut. Il faut donc en sortir, du moins tenter de tirer le mammouth – les anglo-saxons parleraient du Léviathan biblique – plus près de cet idéal d’organisation politique. Mais comment faire sans intervenir ? Cela veut-il dire qu’il faut accepter les pragmatiques s’ils nous rapprochent du nirvana ? C’est bien possible, mais à condition de ne pas déroger à la cible, justement, à ne jamais la perdre de vue – on est dogmatique ou on ne l’est pas.

Mais en disant cela, ne deviendrais-je pas pragmatique moi-même ? Diantre…