Colbert était un banquier privé

Louis XIV et Colbert visitent la manufacture des Gobelins (Image libre de droits)

La raison de la prédominance française sous Colbert tient beaucoup plus à sa population qu’au mercantilisme

Il est de bon ton, chez les défenseurs modernes du protectionnisme, d’affirmer que l’expérience mercantiliste française fut un grand succès. Pour étayer leur point, les mercantilistes modernes rappellent, qu’à la fin du ministère de Colbert, la France était l’économie la plus puissante d’Europe. C’est parfaitement exact. En 1700, avec un PIB estimé [1] à environ 19,5 millions de dollars internationaux [2], la France est en effet – et de loin – la première économie européenne [3]. A elle seule, l’économie française pèse un quart de l’économie européenne devant l’Italie (avec un PIB de $14,6 millions), l’Allemagne ($13.7) et le Royaume-Uni ($10.7).

Seulement voilà : ça n’avait rien de nouveau puisque la France était déjà la première économie européenne avant la naissance de Colbert. En 1600, elle pesait déjà un quart du PIB européen devant l’Italie, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Pour tout dire, c’était aussi le cas en 1500 et en l’an 1000 ; la France a toujours été la première économie européenne jusqu’à ce que nos voisins allemands nous détrônent à la fin du XIXème siècle.

La raison de cette prédominance de l’économie française est en fait toute simple : il se trouve que, jusqu’au début du XIXème siècle, 1 européen sur 4 était français. Par exemple, avec 18.5 millions d’habitants en 1600, la France est de loin le pays le plus peuplé d’Europe devant l’Allemagne (16 millions), l’Italie (13.1 millions) et le Royaume-Uni (6.2 millions).

Ce qui traduit la santé d’une économie, c’est le revenu moyen des gens et une approximation acceptable de cette grandeur est le PIB par habitant. Or, en 1700, les français ne gagnaient qu’environ $910 contre $993 pour la moyenne européenne – $83 de moins. Les néerlandais étaient les plus riches ($2 130) suivis des britanniques, des belges et des italiens.

Un siècle plus tôt (en 1600, donc avant Colbert), nous étions également moins riches que la moyenne européenne mais l’écart était moins grand ($841 pour les français contre $888). En d’autres termes, si la richesse des français avait progressé dans l’absolu (+8%), elle avait progressé moins vite que la moyenne européenne (+12%).

En fait, parmi les 16 grands pays de l’ouest européen, la France est 13ème au classement de la progression du revenu par habitant ; nous ne battions que l’Italie, l’Espagne et la Suède (de justesse). Je ne vous surprendrais sans doute pas en vous disant qu’outre la France, la Suède et surtout l’Espagne [4] étaient des pays notoirement mercantilistes. Tandis qu’en tête de ce même classement, on retrouve les Pays-Bas (+54%) qui étaient, vous vous en doutez, les champions du libre échange.

C’est une erreur que de croire que Colbert était un ministre au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Selon nos standard actuels, Colbert était un banquier privé : son métier consistait à enrichir le roi, à enrichir Mazarin et – par la même occasion – à s’enrichir lui-même. Il réussit magnifiquement à atteindre ces trois objectifs mais le peuple de France, lui, mourrait littéralement de faim, écrasé par l’impôt et des politiques économiques absurdes.


Article de Gorges Kaplan repris avec l’aimable autorisation de l’auteur sur son blog.

[1] J’utilise ici les données d’ Angus Maddison – « Historical Statistics of the World Economy: 1-2008 AD ».
[2] Le dollar international de 1990 (ou dollar Geary-Khamis) est une unité de mesure qui permet de comparer la valeur des devises dans le temps est l’espace ; il tient compte des taux de change et est ajusté de la parité des pouvoirs d’achat.
[3] L’Europe est ici entendue au sens de l’Europe de l’ouest c’est-à-dire l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, le Danemark, la Finlande, la France, l’Italie, la Norvège, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède, la Suisse et une vingtaine de petits territoires.
[4] En Espagne on appelait ça le « bullionisme ».